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Récit historique

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De l’Union latine… à l’Euro


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Paris le 16 janvier 1868

Mon très Cher cousin,

Comme je voudrais n’avoir à vous dire que des choses aimables mon bon cousin, mais vous devinerez d’après le ton de ma lettre que je suis fort en colère et ce, par la faute de notre cousine commune. Imaginez-vous que notre chère Alice, après m’avoir adressé trois missives traitant du même sujet, vient à Paris, débarque chez moi à Belleville sans daigner, auparavant, m’informer de sa visite, et tout cela, je vous le donne en mille, pour me potiner les oreilles et dauber sur le compte de notre sauvera in. Or, vous n’ignorez pas, mon bon cousin, que Sa Majesté, nommée familièrement. Napoléon par notre cousine, comme si elle avait ses petites entrées aux Tuileries, a convié l’an passé 18 nations pour appeler leur attention sur la vaste pensée de l’uniformité monétaire et organisé une conférence qui a pour but d’étendre l’Union latine au monde entier.

Quel admirable esprit de charité anime notre Empereur, quel grand visionnaire ! Si la monnaie devient universelle, le monde change d’aspect. Les déplacements à l’étranger s’en trouvent facilités et du même coup le mot étranger s’efface puisque notre monnaie est égale à la sienne. Nos revenus n’en sont point affectés, les gueux et tous ceux qui harcèlent nos économies ne sont pas atteints puisqu’ils n’ont pas d’argent et ne font rien pour en gagner.

Mais cette intéressante digression me mène loin de mon sujet qui est, je vous le répète, l’Union monétaire. Notre cousine, ignorant tout de ce qui a conduit Sa Majesté à prendre une telle initiative, s’insurge, fulmine et ne voit pas comment la France peut tirer son épingle du jeu en se trouvant engluée dans tout ce fatras ! Je prends mon temps, mon courage à deux mains, et forte des explications de mon banquier, je lui expose que cette conférence a pour but d’étendre les conventions de l’Union latine au monde entier afin d’ancrer le bimétallisme en rivalité avec le monométallisme de l’Angleterre et ainsi, d’affermir la prépondérance française.

C’est alors qu’elle m’arrête : "Qu’entendez-vous ma cousine par Union latine ?". Je perçois dans cette question une intention perfide. Il me paraît impossible qu’Alice qui est la première à se piquer de culture générale, ignore la politique de notre Empereur et son souci d’établir la stabilité monétaire. Je la regarde, elle semble attendre que tombe de ma bouche une quelconque révélation. Je me prête de mauvaise grâce à ce jeu imbécile qui m’oblige à lui fournir des explications sur le statut monétaire de Germinal an II et la double définition du franc en or et en argent. Ces règles immuables garantissaient le poids précis de nos pièces en or et en argent fin et rassuraient les épargnants dont la confiance avait été ébranlée depuis des lustres par les expériences fâcheuses de Law et les assignats révolutionnaires.

Mais en 1850 tout s’était gâté quand le cours des métaux précieux se mit à subir des fluctuations et des imprévues.
"Pourquoi ?" me demande-t-elle d’une voix flattée.
Je me résigne et je monte en chaire, singeant les pédagogues :

JPEG - 20.2 ko"En 1850, on assistait à une raréfaction de l’or quand la découverte en Australie et en Amérique de mines d’or a créé un fâcheux déséquilibre. L’or affluant sur le marché, les pièces d’argent deviennent d’autant plus précieuses et sont thésaurisées par les petits malins. Le résultat ne se fait pas attendre, en dépit d’une intensification de la frappe monétaire en monnaie or, l’argent métal se fait rare, ce qui nuit au commerce, le système étant basé sur le bimétallisme. De plus, la Suisse en 1860 et les Italiens deux ans plus tard, diminuent le titre de leur monnaie d’argent rendant ainsi nos pièces d’argent françaises plus attractives et donc encore plus rares. Notre Empereur doit alors lui aussi se résigner à dévaluer, en rognant sur le poids d’argent fin.

Et s’ensuivent des désordres dans la circulation monétaire… Pour y remédier, une décision prise entre la Belgique, la Suisse, l’Italie et la France aboutit à la création d’une Union monétaire connue sous le nom d’Union latine : le 23 décembre 1865,
l’Empereur réunit à Paris les quatre pays de l’Union latine pour faire face aux désordres engendrés par les variations du cours des métaux précieux. Malheureusement, peu de temps après la découverte de mines d’argent dans le Névada, voilà que c’est l’or qui nous fait défaut et l’argent qui devient pléthorique.

Selon son habitude la Grande Bretagne a depuis longtemps fait bande à part et a ainsi échappé à ces va et vient ridicules. Par le cornage act de 1816, elle a adopté l’étalon or et dans ce pays ne subsistent que des piécettes d’argent à faible pouvoir libératoire.

La Prusse finit par rejoindre la reine Victoria et adopte à son tour l’étalon or, renonçant au métal argent sur le marché monétaire.

Soucieux de mettre fin au désordre, l’Empereur en 1867, convie donc les 18 gouvernants et leur vante les vertus de l’uniformité monétaire. Il espère ainsi étendre l’Union latine et le bimétallisme au monde civilisé.

"Quand nous a-t-il demandé notre avis ?" glapit notre chère Alice. Je tente de la raisonner, de l’amener à comprendre le vif désir de notre souverain de faire de notre pays une France forte, puissante et charitable. "Au diable !" me rétorque-t-elle, la France forte et puissante, j’accepte, mais charitable, laissez-moi rire. Avec quoi serait-elle charitable ? Avec mon cher argent, mes économies ? Je suis contre ! Vous entendez ma cousine, contre ! Jusqu’où irons-nous avec ces belles paroles, hein ? Vous verrez qu’un jour, à la place de nos belles pièces d’or ou d’argent qui tintent si joliment dans nos tirelires, nous aurons de vilains billets sales auxquels s’ajouteront des pièces neuves et déjà noircies parce que fabriquées avec de la mauvaise ferraille. Et pourquoi pas des assignats pendant que vous y êtes ? D’abord, je n’ai rien retenu de vos explications fumeuses, c’est simple, vous mélangez tout. Dès mon retour à Aix-en-Provence, j’irai consulter mon notaire, ainsi j’en aurai le cœur net. Je ne veux pas mourir à l’hospice !

Ah mon cousin ! en dépit de ma patience et de mon éducation, je n’ai pas eu à me faire violence pour lui jeter à la tête en termes virulents ce que je pensais d’elle. Alice, effarée par ma soudaine colère, est partie loger chez Adèle Duvernier, son amie de cœur à la Visitation.

JPEG - 44.6 koAlice m’a exaspérée par son égoïsme et son ignorance. Que diable, il faut marcher avec son temps, suivre le mouvement et quitter notre cocon sclérosant, ne pensez-vous pas ? Pour autant, devons-nous faire confiance à Sa Majesté ? Notre Empereur n’a-t-il pas lui-même déclaré en public, d’un ton pénétré, de sa belle voix ample, souple et harmonieuse : "J’ai la passion de la France !". Tous les gazetiers, échotiers, pisse-copie ont voulu rapporter ces mots dans leurs colonnes. Notre Souverain a la passion de la France et des Français, et à le voir tant se défendre pour assurer son règne, je m’interroge. Aurait-il à ce point le goût de la France ou plus simplement l’ambition du pouvoir ?

Mon bon cousin, pardonnez-moi de vous avoir infligé le supplice de lire jusqu’au bout cette conférence aride et cette longue diatribe contre Alice et de grâce, répondez-moi vite. Je vous renouvelle l’assurance de ma profonde tendresse. Conservez-moi la vôtre mon cher cousin.


P.C.C. Denise FRANÇOIS


Loi de Germinal an II (extrait)
Le franc est défini comme un franc en argent de 5 grammes et cette pièce de 5 grammes contient 4,5 gr. d’argent fin. La pièce titre 900 millièmes de bon métal. Le franc représente aussi une pièce d’or de 322 mg. au 900 millième soit 290,33 mg d’or fin.



Toulon, 2 février 1868

Ma bonne cousine

Dieu que votre missive respire le sérieux voire l’austérité ! A vous lire je crois réentendre les conversations qui animent perpétuellement mon cercle et qui me bassinent au point que je m’adonne corps et âme à quelques parties de Pharaon où, entre parenthèses, je ne manque pas de laisser ma chemise. Ainsi Sa Majesté veut que nous puissions utiliser notre argent aussi bien en France que chez nos voisins ! La belle affaire ! Je ne vois pas de quoi cette stupide Alice peut bien avoir peur. On perdra aussi bien au jeu que ce soit en francs or ou avec toute autre sorte de maravédis. Il m’arrive souvent de traverser la frontière pour aller chez nos voisins italiens et lorsque je m’approche de leurs tables de jeu j’ai toujours du mal à entendre la hauteur des mises. Votre monnaie commune viendra donc à mon secours en ce cas précis. Par contre pour ce qui est de gagner ou de perdre, il faut avouer que lorsqu’il s’agit de quelque monnaie exotique on ne sait sur quel pied danser et les mauvaises comme les bonnes surprises ne sont jamais immédiates : il faut attendre le bureau de change. Incontestablement cela ajoute du piment. Notre cher Empereur va donc limiter mes plaisirs avec cette proposition. Quoique ! Le simple fait que cela déplaise et que cela frise les moustaches à cette péronnelle d’Alice est à lui seul une telle source de satisfaction que j’en remercie Sa Majesté du fond du cœur.

Votre démonstration m’a d’autant mieux conquis que je crois n’avoir pas voulu chercher à m’informer uniquement pour la bonne raison que les gazettes m’ennuient (moins encore toutefois que ceux qui en font l’exégèse). Votre prose ma cousine est lumineuse. Oui, vive l’Union latine, le bimétallisme et tutti-quanti ! Et puis si je vous suis bien, une dot sera toujours une dot, avec des immeubles de rapport ou bien des terres. Tout comme la Rente sera toujours la Rente. Sans compter que nos pauvres seront toujours nos pauvres ! Peu importe la monnaie que l’on donne puisque l’on donne. La gueusaille saura toujours où trouver son vin ! Ah oui, la belle aventure que vous m’avez contée là !

Mais revenons à vous ma bonne cousine. Où donc êtes-vous aller pêcher cette science ? Je doute que ce soit dans votre cabinet de lecture que vous ayez pu trouver de telles informations. L’Empereur devrait faire de vous un ministre, vous vous y entendriez. Je ne sais toutefois quel portefeuille il conviendrait de vous confier. Celui du doute peut-être ? Oui ! C’est cela ! Ministre du doute ! Vous voilà en effet en train de douter des bonnes intentions de Sa Majesté. Mais oui, elle aime la France, mais oui, elle aime les Français. Et nous le lui rendons bien ! Nous avons notre Empereur et nous allons le garder. Nous n’allons pas comme cela nous mettre à changer nos gouvernants quant cela nous chante, quand ils ont cessé de plaire. Quelques petites années pour voir, cinq ans pour essayer et puis bonsoir. Non. Ce ne sont pas là ce dont les honnêtes gens veulent. Nous aimons notre stabilité et en cette année 1868 l’Empereur a encore de belles années de règne devant lui. Il est bâti comme les Tuileries, pour des siècles !

Voilà ce que je tenais à vous répondre après m’avoir si bien entretenu des affaires du monde. La seule chose qui m’inquiète finalement dans votre missive c’est de savoir Alice de retour à Aix. Pourvu qu’elle ne vienne pas jusqu’ici me tenir la jambe avec ses réticences et ses incompréhensions, je n’aurais pas comme vous la patience de l’écouter. Je sens que je vais encore me brouiller avec cette branche de la famille.

Adieu donc ma cousine, ne forcez pas trop sur la science économique, sachez revenir à votre ouvroir vous y trouverez certainement plus de sérénité.

Mes tendresses vous vont bien

Votre cousin R. de G.


P.C.C. Roland GREUZAT



Où nous trouvons la source de ces courriers

Les lettres de mon aïeule m’étonnaient et m’amusaient de plus en plus. Elle faisait vraiment très fort dans la didactique. Le cousin en avait réellement pour son argent. A l’heure où nous venions de dire adieu à notre franc, elle aussi avait rencontré, à son époque, les aléas de l’uniformité monétaire. Quelques jours avant l’heure fatidique du passage à l’euro, les médias avaient joué leur rôle, nous montrant de-ci de-là, cahin-caha des consommateurs satisfaits et convaincus du bien fondé de la chose. Même les transports avaient affiché durant plusieurs mois le slogan : l’euro facile, suivi du taux de 6,55957. L’école n’était pas en reste et mon petit voisin de 6 ans ne savait pas dire l’euro sans ajouter : notre monnaie. Il n’en demeure pas moins que la conversion n’est pas évidente. Certains appliquent la méthode préconisée, d’autres multiplient par 6 ou par 7 puis ajoutent ou retranchent 10 %, les personnes, âgées n’hésitent pas à tendre leur porte monnaie. Finalement tout cela est aussi simple, lorsque vous allez chez le boulanger, que de prendre l’âge de sa femme, de le multiplier par le numéro de sa boutique sans oublier de soustraire la quantité de baguettes vendues la veille. Essayez, vous verrez, vous avez autant de chance de tomber sur la bonne somme majorée de toute manière comme l’ensemble des articles qui bien sûr, on nous l’a dit et répété n’ont pas augmenté. Ce n’est donc pas la valse des étiquettes et la roue (anagramme d’euro) de la fortune pour certains. Vous n’allez pas remettre en cause ce que l’on s’évertue à vous dire, tout va bien, on travaille moins, la vie n’est pas chère, le chômage baisse, on s’occupe de tout. L’Europe économique est une réussite, il reste parait-il à réaliser l’Europe politique…

Et puis, l’euro n’a pas que des inconvénients, pensez aux voyages que vous ferez désormais et avec quelle facilité. Si comme la majorité de nos concitoyens vous êtes le lundi en Espagne (1), le mardi en Italie (2), le mercredi en Allemagne (3) , le jeudi en Belgique (4)· et le vendredi en Irlande (5), imaginez un peu La belle vie.

Mais vous avez tous, j’en suis sûre franchi Le pas avec succès. Plus besoin du double affichage, les euros et les centimes d’euro n’ont plus de secret pour vous, le franc c’est du passé.

Il ne nous reste plus qu’à attendre le nouvel euro, nous regretterons alors nos anciens euros qui étaient si bien et qui nous manquent déjà !


P.C.C. Christine DAHMANI

JPEG - 21.4 koParités de l’euro dans les diverses monnaies :
1). 1 EUR = 166,386 ESP pesetas espagnoles.
2). 1 EUR = 1 936,57 ITL lires.
3). 1 EUR = 1,95583 DEM deutschemark.
4). 1 EUR = 40,3399 BEF francs belges.
5). 1 EUR = OJ87564 lEP livre irlandaise.



Article mis en ligne en février 2015.

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