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Des commémorations de la libération des camps de concentration nazis

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Un groupe de détenus espagnols armés - Mauthausen - 5/6 mai 1945 - Francisco Boix - neg. MHC


Le 27 janvier 2006, une manifestation organisée à la Mairie du 19e arrondissement a commémoré le 61ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Une assistance nombreuse a pu assister en particulier à la projection d’extraits du documentaire « Les survivants » de Patrick Rotman, suivie d’un débat animé par deux rescapés des camps, et découvrir dans le hall de la Mairie du 19e une exposition préparée, à la demande de la municipalité, par le comité Léon Goldberg, spécialisé dans la collecte de documents sur la mémoire juive, désormais transmis au Centre de Documentation Juive Contemporaine.

Exposition : « La part visible des camps »

Quelques semaines plus tôt, à l’automne 2005, les Archives Nationales ont présenté, à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération du camp de Mauthausen, une exposition, « La part visible des camps », rendue possible par une collaboration internationale franco-hispano-autrichienne à partir d’un travail sur le fonds des photographies existant sur ce camp, d’une richesse et d’un intérêt tout à fait exceptionnels.

En 1940, un service d’identification, directement rattaché à l’antenne locale de la Gestapo, fut créé dans le camp de Mauthausen, seul service SS autorisé à prendre des photos à l’intérieur du camp. Les fonctions de ce service furent en fait multiples : établissement de photos signalétiques des nouveaux détenus, relevés topographiques de la construction du camp, reportages sur des événements importants comme les inspections de hauts dignitaires nazis, auto représentation des gardiens et des officiers SS du camp, ou encore mises en scène administratives de « morts non naturelles » de détenus, assassinats délibérés maquillés en tentatives de fuite. Mais des détenus, en particulier espagnols, furent aussi affectés au service d’identification et purent ainsi se rendre compte que les négatifs demeuraient dans des boîtes sans surveillance : ils parvinrent ainsi à les faire sortir du laboratoire des SS pour les dissimuler dans le camp puis, en 1945, une résistante autrichienne résidant dans le bourg de Mauthausen, Anna Pointner, prit le risque de dissimuler chez elle, dans le mur de son jardin, la boîte des négatifs que de jeunes détenus espagnols mobilisés à l’extérieur du camp lui avait transmise. Après la Libération du camp, Francisco Boix, qui avait travaillé au service d’identification, fut appelé à témoigner en janvier 1946 au procès de Nuremberg, où il parvint à prouver, sur la base de cette documentation, que Kaltenbrunner et Speer s’étaient bien rendus dans le camp de Mauthausen. À sa mort, en 1951, le fonds se trouva dispersé entre plusieurs mains, entre autres la FNDIRP, l’Amicale française de Mauthausen, le journal l’Humanité, le ministère fédéral autrichien de l’Intérieur, le musée d’histoire de la Catalogne et des archives privées d’anciens détenus. La préparation de la commémoration du 60ème anniversaire de la Libération a ainsi permis de regrouper en grande partie une documentation jusqu’alors très éparpillée en France, en Autriche, en Espagne mais aussi en République Tchèque et aux États-Unis.

Trois regards différents sur le camp de Mauthausen

Les photographies réunies dans l’exposition « La part visible des camps » proviennent en fait de trois sources différentes et proposent trois regards différents sur le camp de Mauthausen, qui ne constituent en aucun cas des regards croisés. Les clichés SS sont les plus nombreux mais leur utilisation s’avère particulièrement délicate car, bien mis en valeur par leur grande qualité technique, ils n’en illustrent pas moins la vision idéologique qu’avait le régime nazi du camp et de sa population concentrationnaire. La monumentale forteresse de granit de Mauthausen, dont les photographies célèbrent la construction et le développement, et dont la longévité devait égaler celle du régime soi-disant millénaire, incarnait et matérialisait les valeurs de l’ordre, de la discipline et du rendement. La forteresse était au service d’une entreprise économique florissante, la Société des Terres et Pierres allemandes, qui exploitait la carrière voisine, dont l’emplacement avait d’ailleurs déterminé le choix du site du camp. Le contraste entre la puissance des murs et la fragilité des baraquements préfabriqués des détenus matérialisait la relation de pouvoir foncièrement inégalitaire qui existait entre l’élite raciale SS et la masse des détenus politiques, assimilés à des criminels, et raciaux. Les SS, de Himmler et du commandant du camp, Franz Ziereis, aux officiers et aux hommes de troupe, donnaient l’image trompeuse d’un groupe d’hommes affables, dans les cérémonies officielles comme dans les scènes plus intimes de la vie privée. Les détenus sont au contraire généralement absents de ces mises en scène, dans lesquelles ils n’apparaissent pour ainsi dire que de manière accidentelle et marginale. En dehors des clichés sur les « morts non naturelles », la violence et la brutalité des relations, les conditions d’hygiène épouvantables, la faim, la mort et les exécutions de masse ne sont pas suggérées. La mise en scène de la froide monumentalité d’une forteresse bien vide d’occupants relevait avant tout de la propagande.

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Le commandant du camp explique le fonctionnement de la carrière de Mauthausen à Himmler - 1941 Erkennungsdienst - neg : MHC


Mes hommes savent maintenant contre qui ils se sont battus.

La propagande de guerre est encore au cœur du projet des photographies réalisées par le service d’information militaire américain lors de la libération du camp de Mauthausen et de ses principaux camps annexes en Haute Autriche, dans les premiers jours du mois de mai 1945. Dans l’insistance à saisir les amoncellements de cadavres, les fosses communes et les détenus squelettiques, la volonté de choquer est manifeste : il s’agissait alors de faire prendre conscience à l’opinion publique américaine et mondiale des conséquences et des effets pervers de l’idéologie nazie et de légitimer ainsi l’intervention américaine sur le continent européen. La pédagogie n’hésite pas à avoir recours au choc des images et tout ce que la propagande des SS taisait se trouve exposé ici sous l’éclairage le plus cru. On ne peut manquer de songer à la phrase du général Eisenhower après sa visite au camp de Buchenwald : « mes hommes savent maintenant contre qui ils se sont battus. » Mais les photographies américaines suggèrent aussi le désarroi et l’impréparation des militaires devant l’extrême gravité des problèmes sanitaires auxquels ils se retrouvèrent confrontés. Ces clichés, diffusés dans la presse internationale au printemps et à l’été 1945, devaient fixer durablement la représentation collective du camp.

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Civils en train de sortir des cadavres de la baraque du crématoire - Ebensee - 8/15 mai 1945 - Joseph H. Strubel - pos : USHMM)


Pourtant, dans leur violence délibérée, les clichés des libérateurs américains ne représentent pas la seule source iconographique sur les premiers instants du « camp libre ». Il en est une autre peut-être encore plus intéressante pour les historiens, les photos prises par des civils et par des détenus eux-mêmes. A l’inverse des amoncellements de cadavres ou des images de détenus épuisés, ces photographies ne participent d’aucune visée accusatrice. Elles mettent au contraire en scène des résistants en armes, en particulier espagnols, fiers, à l’heure de la victoire, d’avoir survécu et d’être restés fidèles dans l’épreuve à leurs convictions politiques. Elles suggèrent une forte solidarité entre camarades de combat, décisive dans la victoire sur le nazisme comme dans la survie à l’intérieur du camp. Ces premiers clichés de la Libération et des premières étapes d’un retour souvent difficile et problématique à la vie civile permettent de fixer déjà la constitution d’une mémoire du camp chez certains groupes de rescapés.


Michel Fabréguet


Bibliographie :
La part visible des camps. Les photographies du camp de concentration de Mauthausen. Imagines y memoria de Mauthausen. Éditions Tirésias, 2005 (Catalogue de l’exposition bilingue en français et en espagnol).


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2014.

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