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Écrivains de Belleville

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Eugène Dabit


Eugène Dabit en 1936. Modeste mais émouvant dessin tracé, à Moscou, peu de semaines avant la mort de l'écrivain. Crédit : Bibliothèque marxiste.Jean-Jacques Rousseau, Sébastien Mercier, Paul de Kock, Jules Vallès, Jules Romains, Francis Carco, Clément Lépidis, Jean-Pierre Chabrol et, plus récemment, Thierry Jonquet, Daniel Pennac, Jean Vautrin…, les écrivains sont nombreux qui ont évoqué Belleville dans leurs livres. Parmi eux, l’une des figures les plus attachantes est celle d’Eugène Dabit. Ce littérateur n’a pas fait la carrière que ses talents, salués chaudement par Céline, promettaient car la mort l’a terrassé prématurément à l’âge de 38 ans. On se souvient surtout de lui à travers le film de Marcel Carné Hôtel du Nord, dont il a inspiré le scénario grâce au récit de titre (presque) identique qu’il a écrit et qui constitue son opus majeur. Mais, dans le même registre de la chronique sociale, Eugène Dabit a rédigé bien d’autres pages sur la vie bellevilloise des années 1920 et du début, des années 1930. L’écrivain en était un témoin bien informé puisqu’il résidait alors sur notre colline.

Comme son ami le Briochin Louis Guilloux, auteur du Sang noir, le parisien Eugène Dabit compte au nombre de ces rares écrivains authentiques qui, issus du monde des humbles au début du XXe siècle, ont fait de celui-ci la toile de fond principale d’une œuvre à laquelle leurs origines ne les destinaient guère.

Il naît en 1898 dans une famille ouvrière où le père est bandagiste et la mère, éventailleuse. Eugène passe son enfance dans le 18e arrondissement mais, déjà à cette époque, Belleville entre dans son horizon. Sa mère, orpheline, y avait été elle-même élevée par une tante, mercière, qui avait de vieille date son fonds de commerce dans la rue de la Mare. Avec son fils, elle lui rend souvent visite après avoir emprunté le chemin de fer de la ceinture jusqu’à la gare de Ménilmontant. La tante Tallard, ancienne communarde, a connu les derniers jours de la Semaine sanglante aux portes de sa demeure et les récits passionnés qu’elle en fait marquent la sensibilité du gamin.

C’est à Belleville qu’Eugène Dabit fait d’ailleurs ses premiers pas dans la carrière artistique après sa démobilisation militaire (fin 1919). Sa vocation initiale n’est pas la littérature mais la peinture. Il apprend les bases de cet art à l’académie du peintre montmartrois Biloul ; il admire Cézanne, Van Gogh et Matisse. En 1920, son père lui trouve un petit atelier rue des Mignottes, non loin des Buttes-Chaumont, dans un bâtiment de "planches, verres, briques, eau et force motrice" (Faubourgs de Paris). Eugène aménage l’endroit, peu fait pour le séjour, avec son camarade Christian Caillard.

Deux ans plus tard, les deux compères déplacent leurs chevalets dans des logements-ateliers d’une cité ouvrière du boulevard Sérurier, à l’angle des rues du Pré-Saint-Gervais et de l’Orme. La promiscuité, la turbulence de la vie dans cette HLM (on disait encore HBM à l’époque), sont peu propices à la concentration : "Impossible de s’isoler, narrera Dabit dans Faubourgs, des murs de carton, des portes mal jointes, des fenêtres ouvrant sur la galerie, des cabinets communs. Comment résister au désir d’épier son voisin ? Ah ! la vie est pour tous semblable. Du travail, du sommeil, de la mangeaille. L’amour, la maladie, la naissance, la mort, les bonnes et mauvaises nouvelles, une rumeur ou des confidences qui volaient de bouche en bouche, de porte en porte, les annonçaient."


« L’école du Pré-Saint-Gervais »

Par Christian Caillard, Eugène fait la connaissance du peintre populiste Maurice Loutreuil. Plus fortuné, celui-ci possède une maison agrémentée d’un jardin au 20, rue du Pré-Saint-Gervais. Son atelier est le foyer d’une petite communauté qu’il forme avec Eugène Dabit, Christian Caillard, Georges-André Klein et Béatrice Appia. Non sans le sens de l’autodérision, la joyeuse bande s’intitule "l’école du Pré-Saint-Gervais". Quand ces jeunes loups ne sont pas à Montparnasse, ils fréquentent les cafés des hauteurs de Belleville. Sans doute ceux qu’Eugène Dabit évoquera plus tard dans ses écrits, notamment le Bar du Télégraphe (qui existe encore de nos jours), situé en face du cimetière ex-communal, et les cafés musette de la porte des Lilas, cités dans Un bal à Belleville. Tout en consommant leurs boissons, les compagnons ne font pas que parler métier ; ils ont des critiques à faire à la société.

Eugène fait passer les préoccupations qui l’habitent dans ses toiles, même quand il s’agit de paysages. Un jour, il écrira "qu’être peintre, c’est exprimer la vie et communiquer l’amour de la vie". Justement, n’écrit-il pas mieux qu’il ne peint ? Dabit s’est posé assez tôt la question. Oh ! il avait quelque chose de plus qu’un simple talent de barbouilleur, il exposera au salon des Indépendants et à celui d’Automne. Il ne fait nullement ridicule aux côtés des tableaux d’Utrillo, de Modigliani et de Soutine dans la galerie près de l’Opéra où la compagne de son ami Caillard, Irène Champigny, accroche par deux fois ses œuvres. Mais le maître Vlaminck, auquel Eugène demande son avis en 1924, lui fait comprendre qu’il a sans doute mieux à faire que peindre pour exprimer ce qu’il a dans le cœur [1].


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Béatrice Appia en 1929, rue Paul de Kock.

Cette année-là, Eugène épouse Béatrice Appia et, en 1925, le couple emménage au 7 de la rue Paul-de-Kock, presque au coin de la rue de Romainville, dans un tout nouvel ensemble résidentiel plutôt chic appelé le Hameau des Bois. Les Dabit ont le titre de propriétaires. Il est plaisant de rapporter en quels termes désabusés Eugène, fils de prolos, décrit l’univers social dans lequel il pénètre : "C’était […] un lotissement où de petits-bourgeois, des artisans, des rentiers soucieux de bons placements, faisaient construire des villas et des immeubles de rapport. […] Au Hameau des Bois, [ces propriétaires] s’unirent en une association, eurent un syndic, des assemblées, pour se défendre contre un lotisseur plus roué qu’eux […]. Je fus de l’une de ces réunions. Tous les propriétaires y assistaient, graves, comme si le sort du quartier dépendait de ce débat." (Faubourgs.) D’où venait si soudainement à Dabit cette relative aisance ? De sa femme, sans doute, qu’il appelait affectueusement Biche et qui appartenait, semble-t-il, à une famille bourgeoise suisse. En tout cas, les fonds ne sont pas le produit des pinceaux d’Eugène. Celui-ci vend certes quelques toiles mais, en matière de peinture, il tire surtout ses revenus de commandes de décoration. Comme garçon de salle, il donne d’autre part des coups de main dans le bistrot de ses parents qui, en 1923, ont acheté un très modeste hôtel-café sur le quai de Jemmapes, le fameux Hôtel du Nord. C’est de l’observation journalière de la vie des clients de son père qu’Eugène tirera les notes de son futur livre.

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La rue du Pré-Saint-Gervais, non loin de la place des Fêtes, vers 1910. Le jeune peintre Eugène Dabit la connaîtra très peu changée dix ans plus tard - Collection Debuisson.


Un écrivain librement engagé

JPEG - 42.9 koCar il commence sérieusement à se lancer dans l’écriture et, s’il ne lâche pas tout à fait les tubes, il réalise plus de papiers journalistiques sur la peinture qu’il ne peint lui-même. En 1926, il rédige dans un cahier d’écolier la première mouture de Petit-Louis, une histoire narrée à la première personne qui doit presque tout à la vie de jeune homme de son auteur et en particulier à son expérience de soldat artilleur pendant la guerre de 1914-1918. A la galerie Champigny, il fait en 1927 la rencontre décisive d’un éditeur débutant, Robert Denoël, auquel il présente l’ébauche de L’Hôtel du Nord. Séduit, ce dernier en réalisera la publication deux ans après. Joli coup de lancement car le ton plein de sobriété de la poignante chronique sociale de Dabit sonne si vrai et personnel que le livre connaît un succès public immédiat. Il est couronné en 1931 du premier Prix populiste et introduit Eugène Dabit dans le milieu littéraire.

Bénéficiant de la tutelle amicale d’André Gide et de Roger Martin du Gard, presque tous les ouvrages qu’il rédigera de 1930 à 1935 seront désormais édités à la prestigieuse NRF à commencer par Petit-Louis. Les contes, nouvelles, récits et romans de Dabit sont tous remplis, à quelques exceptions près, des sites et des situations de son univers familier, des parages de Montmartre aux barrières de Belleville en passant par Saint-Ouen et Le Kremlin-Bicêtre. D’une certaine façon, il est demeuré peintre sous l’habit de littérateur et plusieurs paysages de ses anciennes toiles se retrouvent dans ses livres. Parmi eux, citons Au pont tournant. Unique essai dans le domaine théâtral de Dabit, il nous replonge dans l’humble climat des hôtels ouvriers des bords du canal Saint-Martin. Un mort tout neuf est pour sa part la tragique peinture d’un milieu de petits commerçants brusquement affrontés à la mort de l’un des leurs. Il contient des pages saisissantes montrant le Bar du Télégraphe transformé en chapelle ardente que visitent les voisins et clients de la rue de Belleville. Le patron, beau-frère du défunt, leur sert un petit verre de vin derrière les tentures noires car il faut bien que le commerce continue…

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Mort soudaine à Sébastopol

Eugène collabore à plusieurs revues, notamment à Europe et au Nouvel Age, l’organe du courant dit de la "littérature prolétarienne" qu’anime Henry Poulaille. Il fait partie du grand mouvement intellectuel engagé de l’entre-deux-guerres mais Dabit veillera à garder son indépendance vis-à-vis de toute école politique fût-elle proche de ses convictions. Au fond, c’est un révolté solitaire qui témoigne avant tout, sans romantisme ni pathos superflu, de la vie volée aux petites gens par la société. En 1936, au titre de "compagnon de route", il est invité pour une visite officielle de l’URSS. Il voyage en compagnie de Guilloux et de Gide. Alors qu’il séjourne en Crimée, Eugène est emporté par une scarlatine foudroyante. L’auteur de L’Hôtel du Nord, dont les origines puisaient profondément dans les faubourgs industrieux parisiens, s’est ainsi éteint, bien trop tôt, fort loin de son terroir vital.


Maxime Braquet

Photo (1) Eugène Dabit en 1936. Modeste mais émouvant dessin tracé, à Moscou, peu de semaines avant la mort de l’écrivain. Crédit : Bibliothèque marxiste.


Trois croquis bellevillois d’Eugène Dabit

• "A Paris, je connais un endroit où, malgré les jours mornes que nous vivons, ne flotte pas une atmosphère d’ennui. C’est en haut de la rue de Belleville, en ce lieu qu’on appelait jadis Lac Saint-Fargeau […]. Il y a là deux cafés qui, samedi et dimanche, "font" bal. […] Ce sont les "jeunes" de Ménilmontant et de Belleville qui les fréquentent […]. Je viens là souvent. On se sent en famille, un peu. On se chamaille, on s’appelle par son petit nom, on se tutoie. On change de danseur ou de danseuse, on change de cœur, on change d’amour. Une manière d’oublier toute cette vie qui monte à l’assaut de Belleville […]. On respire une odeur de bière et de menthe verte, de sueur, de parfum bon marché. La lumière est crue, impitoyable ; mais fait briller les yeux, si elle cingle les visages ; donne des reflets changeants à ces robes aux tons acides que portent les filles, robes de soie artificielle que j’ai vues suspendues aux étalages des magasins de la rue de Belleville. Cette même lumière prête plus d’éclat aux cravates sang-de-bœuf qu’aiment porter les gars. De tous les frais de toilette auxquels on se livre le samedi soir, après avoir laissé tomber sa tenue de travail et s’être débarrassé des souvenirs de bureau ou de ceux de l’usine, il ne reste rien quand sonnent dix heures." ("Un bal à Belleville", dans Ville lumière.) •

• "Un dimanche, ma tante me conduisit rue Haxo, où l’on avait fusillé les "otages" ; au Père-Lachaise, devant le mur des Fédérés d’où se détachaient des fantômes. Ses récits chaleureux me changeaient de ceux que faisait à l’école un maître indifférent. Ils prenaient dans mon cœur la place que tiennent les histoires des aventuriers, des martyrs, des héros. Ce sont eux qui m’ont appris à aimer, à haïr, qui me poussent encore dans les rues de Ménilmontant ou de Belleville. Ma mère me confiait : "La tante, elle radote, mais c’est vrai qu’en 1871, elle a eu un courage que n’ont pas tous les hommes. Il lui en a fallu ensuite pour nous élever tous, et venir en aide aux voisins." Était-elle de bonne humeur, maman évoquait aussi ses souvenirs. "J’allais au vieux lavoir de la rue Boyer : le petit Palais-Royal ; tu penses, je n’osais pas m’installer au grand avec les blanchisseuses ! […] Oh, j’ai vadrouillé dans le quartier [Ménilmontant]. Maintenant, je ne pourrais plus y vivre. On ne se croit pas à Paris.""(Faubourgs de Paris.) •

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Rue Haxo, "Villa des otages".


• "La place des Fêtes pourrait être celle d’un bourg, avec ses maisons basses, ses pelouses, ses arbres, malgré l’hôtel Mexico, l’hôtel du Zénith, et la station du métro qui exhale une haleine puante. La rue des Solitaires, la rue des Lilas, la rue du Pré-Saint-Gervais, aboutissent ici. On y rencontre des vendeurs ambulant ; des femmes qui traînent des marmots crient : "Fleurissez-vous, mesdames, c’est vingt sous !" ou "Lacets, beaux lacets, mes lacets !" Un japonais offre des étoffes de soie, des fleurs de papier, des vases de porcelaine. Des camions de fruits et de légumes arrivent des Halles. Des couleurs vives et des bouquets égaient les rues. Les marchands, abrités, costauds, sont contents des affaires. On a touché la paie et les ménagères achètent pour leur homme un extra ! Elles arrivent tard, après une grasse matinée, pour une fois, on n’a pas pensé à la sonnerie du réveil. Et ça ne s’avoue guère, mais on avait fait l’amour, on avait le temps de prendre ses précautions !" (Faubourgs.) •

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Le square de la place des Fêtes.


Article mis en ligne en février 2014.

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[1Non négligeable, l’œuvre picturale de Dabit est aujourd’hui, cependant, tombée dans un complet oubli.

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