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Récit historique

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France d’en Haut… France d’en Bas

ou
« Les Buttes-Chaumont seront les Tuileries du peuple »

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Paris, le 10 mars 1867

Mon cher cousin

Vous devinez ma joie, au reçu de votre lettre m’annonçant le rétablissement de cousine Marie-Odyle. Autre bonne nouvelle, j’ai réussi à joindre la dentellière en chambre. Sur ma demande Melle Chenu a accepté de confectionner les passe-rubans des cache-corsets souhaités par Marie-Odyle. Pour le moment cette estimable personne pleure son couple de serins morts la semaine passée. Sa solitude n’est plus égayée par le chant des oiseaux et sa tristesse digne fait peine à voir. Melle Chenu travaille avec courage et termine pour notre cousine Alice, les volants des brassières de gorge et des jupons dont elle lui a passé commande.

Pour l’heure ma santé est bonne, je vous remercie de vous en inquiéter. Serait-elle mauvaise que ce serait broutille si l’on considère les annonces en trompe l’œil de nos gazettes qui exaltent en chœur la phrase de Sa Majesté, toujours satisfaite d’elle-même, au sujet de la création du nouveau parc de l’Est parisien : "les Buttes-Chaumont seront Les Tuileries du peuple". Cette comparaison plutôt flatteuse, et ces propos, lus par un œil indulgent, paraîtraient bénins si le mot "peuple" n’y était pas prononcé. En 1864, dans la Revue de Paris, un pisse-copie, singeant Sa Majesté, intitule sa rubrique "La nouvelle promenade sera les Tuileries du peuple" et un folliculaire de surenchérir en déclarant dans le Moniteur universel du 18 mars 1865 "que cette promenade réservée au peuple, rivalisera avec le Bois de Boulogne et le Bois de Vincennes".

Le mot "peuple" n’a rien de péjoratif et lui appartenir est un honneur, mais dans la bouche en chemin d’œuf de certains personnages délicats, ce mot laisse filtrer le mépris de dirigeants imbus d’eux-mêmes à l’égard des gens du commun qu’ils jugent incultes, misérables, dépourvus d’intérêt mis à part les impôts qu’ils versent à l’Etat pour les entretenir grassement. D’ailleurs ce mot "peuple" de la part de notre Souverain aurait pu passer inaperçu si l’un de ses subordonnés, un trublion notoire, l’un de ces turlupins sur lesquels il aime s’appuyer, n’avait repris la phrase en ajoutant que la fine fleur parisienne autrement dit celle des élites qui comptent, dans la France d’en Haut, pourrait, sans être importunée, fréquenter les Bois de Boulogne et de Vincennes.

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Et c’est là que le bât blesse. Le Bois de Boulogne attire trop de monde, on y croise des cohortes de fiacres dans lesquels s’entassent les curieux avides d’apercevoir les belles calèches des marquis et des duchesses. Des familles entières déjeunent sur l’herbe dans une débauche de papiers gras, puis des petits métiers encombrent les allées, voitures de cirage et de comestibles bariolées d’annonces et chamarrées d’affiches. Il n’y a pas une noce qui ne vienne faire le tour du lac, criant, chantant et riant très fort.

Petit à petit, la bonne société parisienne avait dû abandonner le dimanche aux petites gens avec leurs voitures publiques et leurs chevaux de louage à 40 sous de l’heure. La fine fleur se réservait les autres jours et la véritable élégance se retrouvait en semaine ! Les autres, les petits bourgeois obscurs qui aimeraient imiter les grands mais manquent de moyens, les ouvriers, les grisettes et les gueux, enfin tout ce que compte la France d’en Bas devront se contenter de ce parc construit sur d’anciennes carrières et des champs d’épandage où se déversaient les matières fécales et autres immondices de ceux d’en Haut, bien heureux de trouver ceux d’en Bas pour les en débarrasser ! Avec les Buttes-Chaumont, l’Est parisien possède enfin son parc sans grilles pour l’entourer.

L’impression de liberté est accentué par le pont suspendu. On rêve d’exotisme sous le cèdre du Liban, et le pont de briques qui conduit au temple de la Sibylle, mène à l’Olympe. Ne seraient les cheminées d’usine, le dépaysement serait parfait. Allons, tout le monde veut y croire, le jardin est accueillant, dans le kiosque à musique, les fanfares municipales viennent donner l’aubade aux amateurs, le dimanche après-midi. Un manège flambant neuf tourne pour le plus grand plaisir des petits.

Le Bois de Boulogne est loin, on s’en désintéresse, on est bien entre soi, les marquis disparaissent, les duchesses s’effacent. C’est ça la liberté ! Mais attention mon bon cousin, le fameux pont de briques est déjà sur nommé le pont des suicidés. Les désespérés que la France d’en Haut a complètement oubliés décident d’en finir une bonne fois, les chagrins trop pesants, les règlements de compte, la folie qui s’empare des cerveaux l’espace d’un moment, s’achèvent dans le vide où se perd la France d’en Bas.

Et si une bonne rébellion changeait enfin les choses et que l’on s’aperçoive que ceux d’en bas, qui ont leur parc en Haut, précipitaient un jour par dessus le pont de briques, les gens d’en Haut, qui ont leur Bois en bas ? Et si les beaux esprits, la bonne société, prenaient enfin conscience que le peuple d’en Bas n’est pas aussi sot qu’ils aimeraient le croire ?

Alors monsieur le turlupin de la France d’en Haut, présentez vos excuses au peuple de la France d’en Bas, il vous nourrit et vous fait vivre bien.

Mon cher cousin, croyez à mes bons sentiments de tendresse et d’estime.

Votre très fidèle cousine.


p.c.c. Denise FRANÇOIS



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Carhaix, Le 17 mars 1867

Ma bonne cousine

Quelques semaines sans avoir le plaisir de vous lire et voici que, d’un seul coup, à peine ai-je ouvert l’enveloppe contenant votre missive, je me trouve noyé sous un flot de rubans et de fanfreluches. Y aurait-il chez vous ma cousine quelque volonté assassine ? Au delà de la délicieuse odeur de violette qui émane de votre papier à lettre se cacherait-il des intentions homicides ? A voir en plus la façon dont vous vous plaisez à déchirer vos semblables, je serais porté à le croire ! Mais revenons à ce que vous nous contez. Ainsi Sa Majesté entend donner à son peuple parisien un nouveau parc ! Ce seront les "Tuileries du peuple" me dites vous. Que n’a-t-il ouvert ses propres Tuileries à son bon peuple. Il est vrai qu’en lui libérant un espace l’Empereur se couvre du risque de se voir envahir. Espérons pour lui que son peuple saura y rester.

Mais tout ceci me semble bien futile à l’heure où se termine notre peu glorieuse aventure mexicaine. Bon nombre de nos jeunes paysans, à défaut de mourir de faim et de misère se sont engagés dans les armées de notre Empereur. Certes, du pays ils en ont vu, certains s’en sont allés mourir en Crimée, d’autres s’en sont allés tomber sous les balles des mexicains. Voilà ma cousine une France d’en bas bien différente de celle dont vous me parlez.

Mais de quelle mission se croit donc investis nos puissants pour aller ainsi désespérer notre jeunesse en l’envoyant en des endroits où elle n’a rien à faire. La Crimée hier, le Mexique aujourd’hui, quel besoin un Empereur a-t-il de se mêler des affaires des autres ! Qu’est-ce qui le pousse à aller ainsi étaler une soit-disant puissance civilisatrice là où les indigènes n’en ont que faire.

Les jeunes gens de nos campagnes, notre France d’en bas, du plus bas, ont eux aussi leur "Pont des suicidés". Nul besoin de se rendre à vos Buttes-Chaumont, il s’agit simplement pour eux de signer un engagement de sept ans. Comme cela, ils auront toutes les chances de ne pas se rater, ou alors l’ennemi que l’Empereur s’est créé de toutes pièces s’en chargera. Vous me voyez là bien amer ma cousine, mais mon exil dans la campagne bretonne m’a fait saisir toute la désespérance d’une époque où le simple fait d’être né vous met à l’abri de bien des vicissitudes.

Mais restez vous-même, je vous sais suffisamment lucide pour savoir faire la part des choses et reconnaître le travail d’une pauvre dentellière dont le dos se casse à force de se pencher sur les passe-rubans des caches corsets d’une bourgeoise.

Je vous embrasse ma chère cousine, continuez à titiller vos dames patronesses, vos chanoines sans oublier L’évêque co-adjuteur… Ils le méritent bien.

Votre attentionné cousin


p.c.c. Roland de G.


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Article mis en ligne en décembre 2014.

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