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Un enfant de Belleville

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Franck Febrer


Une belle histoire, celle d’un homme et d’une pierre, compagne de toute sa vie. C’est aussi l’histoire d’un quartier démoli puis reconstruit. Heureusement, il y a la pierre, dernier vestige du passé de Franck

JPEG - 125.3 koBien que né à Angers le 18 octobre 1926, Franck Febrer n’en est pas moins un enfant de Belleville. Il y vécut dès l’âge de trois ans et durant vingt-quatre années il a été témoin et acteur de la vie du quartier, déjà peuplé d’ethnies variées s’adonnant aux corporations artisanales qui les caractérisent encore, la chaussure, la couture, entre autres … Belleville était déjà terre d’accueil. Franck Febrer, quant à lui, est d’origine catalane par son père et auvergnate par sa mère. Plusieurs Febrer habitaient rue Vincent, l’un était menuisier en chambre. Son grand-père s’y était installé en 1880 après avoir fui l’Espagne pour des raisons politiques ; il n’en est jamais parti.

Les parents de Franck se sont d’abord installés chez lui, jusqu’en 1939. Son père, instruit pour l’époque, possédait un brevet d’études mais avait choisi d’exercer le métier de chauffeur-livreur et menait une existence paisible avec sa femme et ses deux enfants.

Et pourtant, tout a basculé quand ce dernier, cégétiste ayant conduit les grèves de 1936, a été, comme beaucoup de communistes, arrêté et mis au secret, le jour de la déclaration de la guerre, le 1er septembre 1939.

Pendant six mois, ses proches ne savaient pas où il était. Aussi, seule pour subvenir aux besoins de Franck et de son frère, sa mère manquait de ressources. Par chance, elle put prendre la loge de la concierge de l’immeuble rue Vincent qui s’était enfuie dans la panique de la guerre.

Malgré cela, Franck, devenu soutien de famille par la force des événements, dût quitter l’école et travailler comme garçon de café entre 1939 et 1940, aux Lauriers Roses, à l’angle de la rue des Couronnes et du bd de Belleville.

Tout aurait pu s’arranger lorsque son père est sorti de la prison de la Santé au bout de six mois si, par un très étrange cheminement, son dossier n’était pas tombé entre les mains de la Gestapo. Il est arrêté et déporté au camp de Compiègne où par miracle, il ne restera "que" quelques mois. Il en reviendra malgré tout complètement brisé.

Aussi, les parents de Franck s’installèrent dans le logement du 2, passage Kusszner de 1942 et à 1950 où ils tinrent un bougnat, point de vente de vin et de charbon, comme il y en avait tant à l’époque. Le passage Kusszner, sorte de boyau qui reliait la rue Rébeval à la rue de Belleville, autrefois nommée rue de Paris, passait sous une maison protégée par deux bornes en pierre cerclées de fer, empêchant les attelages de se coincer dans la ruelle lors des livraisons. Aujourd’hui, le passage a disparu, comme la rue Vincent, sa parallèle, lors de la démolition du quartier entre 1973 et 1975.



Belleville pour toujours…

Toujours attaché et fidèle à Belleville, Franck habitera rue des Amandiers après son mariage et dès 1942, il partagera sa vie entre la fabrication de pièces mécaniques dans un atelier de la rue Saint-Maur, puis de vêtements de cuir et surtout, il ne cessera jamais de peindre des tableaux. Car, il est avant tout artiste dans l’âme et, depuis sa retraite, il consacre tout son temps à son art préféré.

Comme tout artiste, il est sensible aux belles choses, aux traditions, aux souvenirs de son enfance et de son adolescence, même si elles ont été profondément marquées par la guerre. De celle-ci, il préfère ne se rappeler que les meilleurs moments. Après tout, elle lui a donné la rage de vaincre et d’aimer. Et l’amour échappe au temps qui passe…

Il ne sera de nouveau confronté à sa rue que beaucoup plus tard, en 1975. Alors qu’il exposait sa peinture au Procope à Paris, un ami lui annonce que son quartier est sur le point d’être rasé. Il n’hésite pas, il se rend immédiatement sur les lieux pour inspecter les bouleversements urbanistiques et surtout, pour revoir une dernière fois la maison familiale, le foyer qui a abrité sa jeunesse, au premier étage de l’immeuble situé 11, rue Vincent qui en comportait trois.

Il s’avère qu’il est le dernier à être démoli dans le quartier. Le hasard ? Ou le destin en a-t-il décidé ainsi ? Il semblerait qu’il voulait que Franck y revienne. Pour preuve, quelques jours après, en raccompagnant une amie qui habitait le quartier des Buttes-Chaumont, il souhaite lui montrer son immeuble mais il est trop tard, il a fait place à un énorme tas de gravats clôturé. Une véritable image de désolation s’affiche devant lui. Une fin inéluctable qui, sous la poussée du modernisme, tourne une page de son cher passé.


Il pense d’abord que l’histoire s’arrête là, mais une rencontre l’attend.

JPEG - 58 koIl pleut, c’est la nuit, aussi pour mieux voir, il braque ses phares de voiture et aperçoit un bout de pierre blanche qui émerge de la gadoue. Il reconnaît un morceau de la pierre sculptée qui ornait le fronton de la porte de son immeuble, elle-même encadrée par un parement décoré de feuilles d’arbre et d’oiseaux. Ému, Franck essaie de la dégager quand arrive le chef de chantier à qui il s’empresse de raconter l’histoire de cette maison, sa maison… Il obtient, moyennant quelques francs, le droit d’emporter la pierre qu’il viendra chercher le lendemain avec des outils et des mains pour l’aider car elle pèse environ 150 kg. Plus tard, il la taillera pour en dégager les éléments de calcaire, probablement extraits des anciennes carrières des Buttes-Chaumont. Par ailleurs, il ne retrouvera qu’une tête d’oiseau cassée dans sa fouille qui a, pour lui, une valeur archéologique en plus d’être sentimentale. Cette pierre était donc la pièce centrale placée au milieu de l’encadrement de la porte. Elle représente un chien qui fait les pattes au mur, tel un acrobate qui marche sur les mains. Franck observe cette posture amusante avec plus d’attention que jamais, en effet, comme beaucoup de gens il a franchi la porte des milliers de fois sans en remarquer les menus détails. L’habitude…

Il décide de l’emporter dans le jardin de sa maison de campagne dans le Gard à Saint-André d’Olérargue. Pourquoi n’ornerait-elle pas sa pierre tombale dans le cimetière du petit village ? C’était son souhait jusqu’à ce qu’il apprenne qu’il n’y a pas de possibilité pour l’attribution d’un caveau supplémentaire, le cimetière est vraiment trop petit. Dommage !

JPEG - 87.1 koFranck explique, non sans humour, au maire de la commune qui lui demande la raison de son choix, "ici, les paysages sont si jolis, l’air est si pur… ".

Alors la pierre ? Il l’a récemment ramenée à Vitry-sur-Seine où il réside actuellement, où il peint. Elle est là dans le jardin, entre les crocus et un bouquet d’arbustes. Elle est noble car chargée d’histoire, celle d’un homme qui a aimé Belleville et ne l’a jamais oublié.

Cette pierre qui l’accompagnera dans sa dernière demeure fermera la boucle de son existence bien remplie et emportera, par la même occasion, pour revoir une dernière fois la maison familiale qui laisse ses habitants toujours nostalgiques. Les membres de sa famille ayant disparu, la pierre relie Franck à ses racines, elle le veille et le veillera éternellement. De plus, le chien n’est-il pas le meilleur ami de l’homme ?


Sylviane Martin
Photos : Franck FEBRER



Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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Réactions
par Veritas - le : 23 juin 2013

Franck Febrer

Article très intéressant…mais que signifie "les membres de sa famille ayant disparu" ?? sont ils réellement morts ou simplement morts à son coeur ??

Répondre à Veritas

le : 3 septembre 2013 par Triton en réponse à Veritas

Franck Febrer

Les deux mon Général

par Hubert FEBRER - le : 3 janvier 2014

Franck Febrer

Réponse à VERITAS et TRITON : contrairement à ce que je viens de lire,Franck FEBRER n’avait pas sa famille complètement disparue puisque je suis son frère et bien vivant,frère dont il ne parlait jamais dans vos rubriques sur sa vie dont il m’avait rayé depuis longtemps pour une incompatibilité d’humeur !… Donc,j’étais bien MORT à SON CŒUR. Je suis triste d’apprendre aujourd’hui qu’il nous ait quittés en 2013. Je suis de fier de son œuvre. . HUBERT FEBRER

Répondre à Hubert FEBRER

par inconnu - le : 20 février 2014

Franck Febrer

Bonjour,
Je suis un ami de longue date de Franck FEBRER et de Rosette (a qui je rend visite lors de mes passages en IDF, je savais qu’il avait un fils, depuis 2009 environ. Nous étions élèves dans la même école Supérieure d’Arts appliqués (Montparnasse à Paris), dans les années 1970 ! Nous formions un duo, qui à donner naissance à l’association l’ "Union des Artistes Plasticiens" en janvier 1980. Hubert FEBRER , bonjour !
En effet j’ai bien connu Franck, caractère emporté (un peut dictateur…), néanmoins j’ai développé une grande amitié avec lui (il faut savoir relativisé, car moi aussi j’ai un caractère fort, et sensible comme tout artiste peut l’être). Cette association fonctionne sous le nom d’Amicaldar (Siège social Paris VIIè), je suis tout comme était Franck, Président d’honneur de l’Amicaldar. Je réside à La Rochelle, retraité (actif dans le social, Comité de quartier et secrétaire au Conseil Syndical des copropriétaires résidence "Le Rohan". En période de rédactions intensives, en juin 2014, je reprends des activités graphiques et picturales.
Bien cordialement, Guy HAFFNER

Répondre à inconnu

par inconnu - le : 10 avril 2015

Franck Febrer

j’aimerais connaitre véritas et triton ?

rosette

Répondre à inconnu

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