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Guy Rétoré : citoyen du théâtre


Lorsque l’on demande à un habitant du 20ème s’il connaît le Théâtre de l’Est Parisien, il répond : "Le TEP, oui bien sûr !". Et tout de suite il enchaîne : "Un sacré bonhomme, ce Guy Rétoré… ".


Vous avez grandi dans le village de Charonne. Êtes-vous nostalgique du quartier de votre enfance ?

Je ne suis pas fixé sur le passé, mais le quartier aurait dû bouger autrement. Je regrette que l’architecture ne soit pas faite pour que les gens se parlent. Au lieu de faire ces deux tours immondes, il fallait garder son caractère à la rue Saint-Blaise. On ne peut plus les enlever car les gens s’y sont attachés. On a fait du pratique sans même savoir pour qui. On a bourré les gens dans des cases et, comme pour une valise, on s’est assis dessus. Ce quartier a été bétonné comme aucun autre, à part le 13eme. Des associations comme un Poumon Pour Saint-Blaise ont eu à se battre contre les bulldozers du mauvais goût, de l’inhumanité. Voilà l’urbanisme de la ville de Paris, ou en tous cas de nos quartiers populaires. Et cela uniquement pour des raisons de profit.


Quels souvenirs gardez vous de votre enfance dans le quartier ?

Mes parents habitaient Charonne. Sans travail en Sologne, ils ont été obligés d’émigrer à Paris, dans le quartier le moins cher de la capitale. A cette époque, les prolétaires pouvaient encore envisager de se loger au sein de la capitale. Maintenant, ils vont à Bobigny ou à Sarcelles. L’immeuble à côté duquel j’habite d’ailleurs toujours, était colonisé par des gens du bord de la Loire. La colonie solognote du 37 de la rue des Rasselins roulait les "r" et parlait avec un accent qui n’était certainement pas parisien. Je suis allé à l’école 40, rue des Pyrénées. Les mômes, dans la cour de récréation, se moquaient de mon accent. Cela me blessait. Charonne avait énormément de caractère à l’époque. On rencontre encore des gens de 80 ans qui allaient chercher leur lait dans un pot, le soir à 6 heures, rue des Prairies. Et un ami de 70 ans a pu voir des vignes rue de la Chine. J’ai connu les boulevards des Maréchaux sans un immeuble. On faisait voler les cerfs-volants sur les "fortifs". [1] Je n’ai jamais goûté la "poésie" (!) qu’il y avait dans la vétusté de ces immeubles ; c’étaient des taudis inhabitables. On n’habitait pas Paris, on y descendait faire les courses. On montait place Gambetta. Je n’ai jamais vu la mairie du 20ème arrondissement avant l’occupation quand on allait chercher les cartes d’alimentation. Je comprends les problèmes des africains, des gens déracinés. Ils se collent entre eux. Regardez les asiatiques dans le 13e et les Nord-africains à la Goutte-d’or. Ceux de la première génération, qui arrivent, je les ai connus étant môme. Je peux mieux ressentir leurs problèmes que les beurs, qui eux sont imbriqués dans la ville. Je connais le désarroi, l’angoisse de ceux qui sont posés comme cela, sans rien : nulle part… les mecs devant l’église Saint-Ambroise, sur la place Gambetta ou la place de la Réunion.


Comment réintroduire la culture dans tout cela ?

En préservant la manière dont les gens vivent, la culture de nos arrondissements. Il faut prendre les gens en compte, leur manière de vivre multiple. Avant, c’était celle des solognots, des auvergnats, des bretons… Aujourd’hui, il faut organiser la vie avec des maliens, des asiatiques, des africains du nord, des roumains, des bosniaques… Dans un siècle, ils seront mélangés. Mais le racisme de classe, l’exploitation des uns par les autres, existeront toujours.


Pourquoi avoir choisi l’Est parisien pour implanter votre compagnie ?

Parce qu’il n’y avait rien. Le dernier théâtre vers l’Est de Paris était l’Ambigu, près de la place de la République. Rien n’existait, à part des tentatives comme le Théâtre de Belleville, où on chantait l’opérette. Toute une tradition de théâtre d’ailleurs plus populiste que populaire, qui a été remplacé par le cinéma.


Quelle est la différence entre populaire et populiste ?

On peut être populaire sans être démago. Les films dans lesquels jouait Fernandel étaient populistes, ceux de Renoir populaires. Renoir a cessé de ne prendre en compte que les problèmes d’une classe sociale élevée. Dans La Grande Illusion, pendant que les classes modestes se flinguent sur les champs de bataille, Fresnay sable le champagne avec Stroheim, au nom de l’aristocratie internationale. Renoir parle d’une autre internationale. Il peut y avoir de l’humour, dans le théâtre populaire, non pas pour chloroformer le public, mais au contraire pour réfléchir avec lui.


En quoi votre enfance dans le quartier a-t-elle orienté ce que vous avez fait par la suite ?

L’authenticité du quartier n’est pas une carte de visite. Quelqu’un peut venir d’ailleurs et faire du théâtre avec autant d’intérêt. Si cela m’a préoccupé autant, c’est parce que j’en étais du quartier. .. et de ces gens là. Comme le docteur Schweitzer est parti à Lambaréné, Mademoiselle de Miribelle est venue à Charonne de son 16ème pour se dévouer à une œuvre de charité. Mais qu’est-ce que cela arrange la charité ? Elle n’a pas appris aux gens à pêcher, elle leur a amené du poisson.


Et vous êtes plutôt de ceux qui apprennent aux gens à pêcher ?

Est-ce que je sais pêcher ? J’essaie de savoir comment on pourrait apprendre à pêcher à tout le monde.


Pêcher est d’ailleurs un mot à double sens ?

Alors là peut-être justement… (rires)… Je ne voudrais pas donner l’impression que ce que l’on a fait est exemplaire, parce que l’on s’est bien marré. De toute façon, les quelques expériences théâtrales que j’ai tentées à Paris, m’ont appris que je n’aurais jamais pu m’intégrer à ce milieu et à ces rites. Les gens avec qui je travaille ici se sont formés au théâtre dans le théâtre. Aussi bien la presse, la profession, que les autorités de tutelle ne savent vraiment pas où me mettre. Je me sens bien avec ceux qui ont deux préoccupations : artistique et de conquête.


Qu’ont-ils de commun ceux avec qui vous vous sentez bien ?

Ils se situent à leur place. Nous ne sommes que des saltimbanques. Ce qui me gêne, avec les autres, c’est qu’ils trimbalent le rôle qu’ils jouent le soir dans la vie. Pour moi, le théâtre n’est qu’un moyen. C’est un marteau pour enfoncer un clou. Un clou destiné à accrocher une toile qui est dans un cadre. Et l’important dans le Guernica de Picasso, ce n’est pas la peinture, c’est la dénonciation du crime, de la dictature, de la cruauté. Ce n’est pas qu’une œuvre d’art, une réjouissance de l’esprit. Elle exprime une foi, une révolte, elle devient ma vie. Un portrait de femme de Vermeer est un témoignage, un cri. Les guinguettes de Renoir, aussi, c’est nous. Pas simplement de l’art scandalisé, déchiré. C’est comme une nécessité. L’essentiel est ce qui motive l’expression artistique, le reste est de la technique. La télévision est de la télévision et rien d’autre. C’est une invention pour séparer les gens, posés là sans racines avec les autres.


Que veut dire pour vous "théâtre populaire" ?

Le théâtre populaire n’existe pas. C’est le théâtre qu’il faut rendre populaire, le faire entrer dans la vie. Les autres l’en ont détourné. Une partie de la société se l’est à nouveau accaparé. Le théâtre est en grande partie fait pour les gens de théâtre. Ce qui fonctionne, ce sont les invitations pour les gens de la profession. Reste une minorité de places pour les gens qui peuvent payer. Au TEP, il n’y a que des spectateurs payants.


Pourquoi avoir fait du théâtre ?

Pour jouer, parce que je voulais exister, pour être. D’autres font de la boxe, moi je lisais. J’étais touché par la poésie et par le théâtre. Quand un jeune comédien me demande des conseils, je lui dis "Lis et crois en toi. Ne doutes pas".


Quelle est la caractéristique du répertoire du TEP ? Quelle part y tient la "critique sociale" ?

Le répertoire du théâtre populaire met en scène toutes les classes. Ce n’est pas Guitry. Évidemment Guitry a de l’esprit, mais quel mépris pour les petites gens, pour ceux qui servent. C’est un décadent. Notre répertoire, c’est Molière, Shakespeare, Aristophane, Sophocle et le théâtre contemporain qui parle aux contemporains.


Alfred Simon [2] vous prête cette volonté : "donner à tout homme le pouvoir de changer le monde en un théâtre".

Oui. Le théâtre ne doit pas être une parenthèse de la vie de trois heures. Il doit exister un avant-théâtre, le théâtre et un après-théâtre. Il faut prolonger
cette vie : chez les gens avec le théâtre en appartement, au milieu des gens par le théâtre dans la rue. Le théâtre n’est pas un esquimau ou un croquemonsieur. On s’y prépare, on se rencontre. La fête continue après. Le théâtre est encore plus indispensable aujourd’hui.


Le théâtre populaire, est ce le mépris des classes dirigeantes ?

Non. On ne vit pas tous pareil, non parce que l’on est con, mais parce qu’on est pas tous nés avec la chance de pouvoir aller au lycée Henri IV. Le théâtre populaire dit : "Mettez des préservatifs, limitons les naissances". Il parle de l’avortement. C’est un théâtre progressiste. Mais dénoncer l’exploitation est intolérable pour les exploitants. Alors ils disent : "le théâtre populaire est manichéen". Nous faisons un théâtre engagé, militant, mais pas de l’AGIT-PROP. Ce théâtre dénonce aussi la veulerie de ceux qui s’en sortent en composant avec la société. Dans La règle du jeu, Renoir montre la veulerie de Carette, voleur de lapin et non pas héros-révolutionnaire mais malgré cela avec une immense tendresse. Même Claudel dénonce le comportement des classes bourgeoises.


Anne-Isabelle Six


Dans notre prochain numéro, Guy Rétoré nous dit l’importance qu’a eu pour lui Jean Vilar, comment il conçoit son travail, ses responsabilités à travers ses
expériences collectives à la GUILDE et au TEP. L’avenir du TEP est une grave préoccupation, au moment où les participations des pouvoirs publics· fléchissent, c’est au public de sauver son théâtre.

Guy Rétoré a parlé d’une association, UN POUMON pour SAINT-BLAISE, cette association est née en 1984. Quelques habitants de la Z.A.C. St-Blaise se sont levés et organisés face au béton dans lequel les aménageurs parisiens les avaient enfermés. OÙ EN EST SAINT-BLAISE en 1996 ?

Le 11 avril, Guy Rétoré participait à l’une, des soirées de l’UNIVERSITÉ POPULAIRE organisée par cette association pendant les dix semaines anniversaires de la COMMMUNE DE PARIS - 18 mars 28 mai 1871 - "Refusant l’armistice signé avec les allemands, le peuple de Paris s’insurge, obligeant le gouvernement à s’enfuir à Versailles et invente un société nouvelle ; État laïc, instruction gratuite pour tous, reprise des ateliers par des associations ouvrières, abolition de la peine de mort… la Commune finit dans un bain de
sang".


Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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Quartiers Libres Numérique sur la Ville des Gens

[1Abréviation de fortifications (côté extérieur des boulevards des Maréchaux)

[2Alfred Simon - Le TEP un théâtre dans la cité - éd. BEBA

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