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Hécatombe…


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Voilà quelques années, le chanteur JIM MORISSON est mort à Paris, et il est enterré au cimetière du Père Lachaise. Ses fans, venus du monde entier, (ils étaient nombreux) ainsi qu’un ancien du groupe des DOORS, Ray MANZAREC, se sont donnés rendez-vous à Paris pour commémorer le trentenaire de sa disparition. J’y suis passé ce 6 juillet 2001, vers 19 heures… et voir tous ces gens devant les portes du cimetière, assis par terre et reprenant les principaux titres "Light my fire", "Moonlight drive", "Waiting for the sun"… du groupe, c’était impressionnant !

Je suis étonné que la municipalité n’ait rien prévu pour cet évènement planétaire, et le mot n’est pas excessif. Ce fut un moment magique, et je ne regrettais pas d’être parmi eux pour chanter quelques chansons.

Néanmoins, je me sentais troublé. Pendant toute cette soirée, je ne pensais qu’aux conditions de son décès, et depuis le mot drogue ne me quitte plus ; le fait d’écrire le mot drogue et mes poils se hérissent. Indépendamment de ce que "Le roi lézard" soit un très grand poète et un chanteur de rock vraiment unique, il reste néanmoins une des victimes de la drogue, même si certains veulent entourer sa mort, pour des raisons mercantiles, d’un certain mystère. Coïncidence ou pas, les quartiers populaires des 19e et 20e arrondissements ont subi de plein fouet ce fléau (surtout l’héroïne). Une chape de plomb a envahi le quartier, surtout au début des années 80. Je pense à tous ces gars et ces filles de Belleville à Ménilmontant, et en remontant jusqu’à la Porte des Lilas, qui ont aujourd’hui disparu, victimes de la drogue ou de ses conséquences (sida, suicide… ). Comment évoquer le désarroi de ces garçons ou ces filles ? Comment est -ce arrivé, je ne peux, même aujourd’hui, m’en souvenir. La drogue a investi le quartier comme un ouragan, ne laissant rien sur son passage.

A l’époque, on se moquait beaucoup de ces toxicomanes. Les blagues méchantes, cyniques fusaient : "Tu piques de zen !", "On va pécho ?"… Même les imitations des "toxicos" décrivant leurs attitudes insupportables deviennent la seule réponse à cette vague déferlante. Mais nous sommes loin du "T’en veux ?" du comique SMAÏN.

Voir ses propres amis s’enfoncer sans que l’on puisse faire quelque chose, cela est "rageant".

Tout tourne autour de l’argent facile : les mauvais coups, les vols à l’arraché, "surtout en 500 XT, la meilleure moto pour arracher les sacs !" disaient-ils. Aussi les cambriolages "à la plume", les "vols à la roulotte" , agressions dans la rue pour les plus "kamikazes", les "kearnas entre amis" (arnaques qui consistent à vendre du plâtre ou des mélanges qui peuvent s’avérer mortels si la personne se les injecte).

Certains se lancent dans le "deal", croyant dur comme fer pouvoir réussir à se faire du fric et en même temps satisfaire complètement leurs besoins en drogue. L’objectif n’est jamais atteint : l’argent de la drogue volatilisé, la drogue "dans les veines", il est endetté jusqu’au cou, le petit malin… surtout auprès de son grossiste… cela peut se terminer très mal. Lentement mais sûrement, la marche vers le délabrement, vers la déchéance est en route et rien ne peut l’arrêter pour ceux qui y ont goûté, sans distinction de sexe, de couleur, de race, de religion… On ne se lave plus, on ne se change plus. L’apparence n’a plus aucune importance. La "chasse à la dose" devient "sport national" Tout peut se vendre : ses propres vêtements… la chaîne en or du baptême… en passant par le matériel HIFI des frères et sœurs, jusqu’au matériel de chantier du père, ou de la poussette de la voisine et je ne parle pas des autoradios du quartier. Tout a un prix, même minime. Les amis vous ont reniés sauf les "amis de la blanche". Seuls les parents, les frères et les sœurs supportent jusqu’au bout cette situation. Mais à la fin, la famille craque vraiment. Le fils a dépassé les limites de l’acceptable. Déjà on n’invite plus la famille ni aux mariages, ni aux baptêmes… de peur de le voir défoncé pendant les cérémonies et ainsi "foutre la honte" à la famille. On accepte qu’il vienne voir la mère une fois de temps en temps, le père, lui, ne voulant plus en entendre parler. A la fin donc, certains sont virés de chez eux. Et oui, on a retrouvé une seringue dans ses affaires, et en plus il récidive. Mais que peut faire d’autre la famille dont le garçon promet d’arrêter… "Des promesses, toujours des promesses !".

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Des filles d’une beauté exceptionnelle, qui pour certaines nous attirent, se sont laissées entraîner par la "came". La drogue les a "fanées". Un jour, j’ai croisé l’une d’elles dans la rue, on aurait dit une vieille femme avec un visage bouffi, marchant en boitillant, alcoolisée à l’extrême, ce fut un choc pour moi !

A l’époque, nous avions quelques informations sur l’hépatite. Le Sida n’est apparu que quelques années plus tard. La vente libre des seringues n’était pas d’actualité. Alors chacun se débrouille comme il peut pour s’en procurer une neuve. Il y a les plus malins qui la planquent. D’autres ne se préoccupent pas de cela. Le partage d’une ou plusieurs doses se fait avec la même seringue, et les sangs se mêlent, les maladies, les virus se mélangent. Rien ne peut arrêter cette inconscience qui peut devenir meurtrière, avec ces premières overdoses et son lot de tristesse, de peine, de larmes, et souvent de honte vis à vis du voisinage. Les parents enterrent les enfants (comme pendant les guerres). Le monde à l’envers !

La prison a permis pour certains de faire un "break", même si je ne sais pas si on peut l’appeler ainsi. Pour certains, les conditions de prise en charge sont catastrophiques comme l’un d’eux me le racontait. Le "manque" à supporter, avec quelques médicaments, pendant plusieurs jours. Mais la famille "respire un peu". La sortie vous rend un fils un peu plus gros, (les produits "cantinés"). Mais les apparences sont souvent trompeuses, le corps est peut-être guéri, mais la tête ne l’est pas toujours. Et le fils ou la fille retrouve un environnement avec ses tentations du diable, et la galère repart. Certains ne peuvent supporter l’enfermement, et les tentatives de suicide sont fréquentes.

Il y avait peut-être la solution du "bled" pour ceux d’origine étrangère, ou chez les grand parents à la campagne. Quelques semaines ou quelques mois au pays, le garçon devait normalement revenir en forme. Mais cela ne marchait pas à chaque fois. Certains parents croyaient que l’on avait lancé un sort à leur enfant. "Alors… et oui, le responsable, c’était… le diable".

Pour d’autres, le choix de ne plus sortir de la maison, et le garçon ou la fille s’enfermait encore plus. C’est vrai que de ne plus sortir de chez soi vous prémunit de la tentation. Mais combien de temps peut-on tenir dans cette situation ?

Et le boulot si rare à l’époque, et sans qualification, sans diplôme, "Que veux-tu que je fasse ?", "Manutentionnaire payé au SMIC ! Ou faire un TUC, tu rigoles Mamoud !"… "Et même pour ce boulot, il faut maintenant un diplôme !" L’argent facile les avait éloignés des réalités.

Il y avait aussi la solution du PATRIARCHE. Je ne sais si vous vous rappelez ces centres pour toxicomanes. Il y a un ancien du quartier appelé Louis XIV (parce qu’il a les cheveux longs, bouclés comme le Roi) qui parlait avec certains toxicomanes ou leur famille pour les in ci ter à aller dans ces centres subventionnés par l’État, situés dans le sud, en Espagne et dans d’autres pays européens. Je sais que le système du PATRIARCHE a été très critiqué mais à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de solutions. Certains y sont restés quelques semaines, voire quelques mois, et pour d’autres plusieurs années. La famille pouvait respirer un temps. ]’ai croisé, une fois, Louis XIV, il m’avait l’air de quelqu’un de tout à fait "réglo". Je tiens à souligner ici, pour l’en remercier, le travail de ce garçon aujourd’hui disparu.

Certains pouvaient se retrouver en "HP" comme ils disaient… "la peur de l’asile". Lorsque le Sida est apparu, l’hécatombe s’est accentuée. La tri-thérapie n’était pas encore sur le marché, et l’ AZT presque inutile car pour certains la maladie s’était développée.

C’est très difficile à assumer pour ceux qui ont fait un effort surhumain pour arrêter la came, et se retrouver à faire face à cette maladie. Et le plus dur : les rumeurs sur le Sida, certains deviennent des parias… on n’ose plus leur serrer la main, un postillon devient suspect, le "joint ne tourne plus", les invitations deviennent rares.

J’ai observé ces années et j’en garde un goût amer. Je me suis aperçu que d’autres quartiers dans d’autres villes, d’autres régions ont vécu aussi les mêmes maux. Les raisons pour lesquelles ces garçons ou ces filles se droguaient sont multiples et il n’y a pas assez de place ici pour l’expliquer.

De Belleville à Ménilmontant, je ne veux me souvenir que de ces années où la drogue n’était pas encore leur compagnon d’infortune, de galère. Je revois encore les visages de Nordine B., Idir C., Moussa, Roland L., du "P’tit Saï", du "Grand Saïd", d’Eric E., Djamila B., du "P’tit Kermit" et de tous les autres…

Les amphétamines ont remplacé certaines drogues de l’époque même si j’ai appris que l’héroïne associée à l’ecstasy revient de façon rampante, ainsi que le crack limité à une communauté dit-on.

A mon cousin Mohamed D. de Massy, fan de Hard Rock et de Bruce Lee (mort à l’Ilôt Chalon près de la Gare de Lyon).

Mamoud BENAHMED



Article mis en ligne en février 2015.

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