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Incendie d’un cinéma à Belleville


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Cela commence simplement par une histoire que l’on raconte autour d’un repas familial "Un cinéma à Belleville brûlant dans les années soixante et l’un de mes frères, qui vit aujourd’hui en Algérie, gravement blessé dans cet incendie". C’était les seuls éléments que j’avais en mémoire depuis mon enfance. Mais personne ne pouvait m’indiquer l’année exacte de cet événement. On me disait 1960, 1961, 1962. Néanmoins, et après des discussions, tout le monde s’accordait là-dessus, cet incendie avait bien eu lieu avant l’indépendance de l’Algérie, donc avant l’année 1962.

C’est alors qu’un jour, alors que je me trouvais à la FNAC, je consultais les livres traitant de notre belle capitale. Une photographie en noir et blanc attira mon attention. Un cinéma le "CINE BELLEVUE" calciné, un policier en faction, et des personnages passant devant ce cinéma. Un déclic : serait-ce celui dont me parlaient mes grands frères ? Cette photographie devait dater des années soixante à la façon dont les gens étaient habillés.

Y avait-il un lien entre la photographie et cette histoire de famille ? Par réflexe, je pris les références du livre. Après quelques coups de fils, je réussissais à retrouver l’agence qui avait fourni ce tirage. Leur expliquant les raisons de mon appel, l’agence accepta de faire des recherches afin de savoir si d’autres tirages, liés à cet événement, étaient conservés dans leurs archives. Quelques jours passent, et je reçois un appel (il faut rappeler que cette agence gère un patrimoine de plusieurs millions de photographies) m’indiquant qu’ils avaient retrouvé la série complète. En plus des photographies, il y avait, une chose importante, la date de l’incendie de ce cinéma "LE 4 SEPTEMBRE 1962" sur un petit papier qui datait de cette époque. Quelques jours plus tard, j’étais en possession d’un tirage complet de ces fameuses photos, l’agence me les ayant gracieusement prêtées.

Et me voilà, lors d’un nouveau repas familial, exhibant fièrement toutes les photographies. L’un de mes grands frères me confirme qu’elles sont bien liées à cette histoire de famille ; et qu’il s’agit donc du même événement. ]’en étais très content et ému à la fois. Alors leurs souvenirs reviennent plus précisément. Il est vrai que le quartier dans lequel nous avons vécu pendant très longtemps, revient souvent dans nos conversations. Chacun de nous a gardé des amis de cette époque. Moi-même qui suis né en 1963, j’ai conservé encore des amis et des relations dans ce quartier. Dans cette conversation familiale, l’un de mes frères m’indique qu’il se rappelait qu’à cause de cet incendie, mon grand frère avait fait, à cette époque, la une du journal "FRANCE SOIR", avec photographie de lui en première page.

Muni de la date, je décide de consacrer une journée complète à la recherche des articles de journaux relatant cet incendie.

Me voilà à la Bibliothèque Nationale de France (B.N.F.) et consultant la presse de l’époque. Je retrouve les articles concernés mais pas de frère à la une des journaux. Ayant effectué une copie des articles, je vais donc vous relater le plus complètement possible l’histoire de cet incendie de ce cinéma dans le quartier de Belleville.

Nous sommes donc en 1962, plus précisément le 4 septembre. Le Général de Gaulle quitte ce matin Paris pour Bonn, 1ère étape d’un voyage présidentiel. Le train Paris-Strasbourg lancé à 135 Km à l’heure pulvérise un camion, en panne sur un passage à niveau. L’IRAN vient de subir un terrible tremblement de terre : 20 000 morts et 40 000 sans-abri. Sacha DISTEL décide : "J’épouse Francine BREAUD !". La France a chaud et la sécheresse continue dans le sud-ouest (34° à Metz, 28° à Paris). Nous sommes dans le quartier de Belleville, 2 cinémas cohabitent : le COCORICCO, aujourd’hui disparu, et le CINE BELLEVUE, lieu du drame. Ce dernier, situé au 110 Boulevard de Belleville, est devenu, aujourd’hui, une synagogue. A l’époque ce cinéma présente le CAPITAIN MORGAN. D’après les témoins, il est 22 heures 10. L’entracte vient de s’achever et les spectateurs (80 environ) regagnent leurs places pour assister à la projection. Tout d’un coup, on entend une énorme explosion qui se produit au sous-sol du cinéma. Et c’est la panique… Une épaisse fumée et des flammes envahissent les travées des fauteuils. Les spectateurs se précipitent à l’extérieur comme des fous. D’autres hurlent de douleur et de frayeur, en jetant, pour certains, leurs vêtements en feu. En effet, l’incendie a été si violent que des vêtements se sont enflammés. L’écran s’est déroulé et a fondu sous l’effet de la chaleur.

Des passants aident certains spectateurs aux vêtements brûlés à se dévêtir. Des voitures particulières (5 environ) sont arrêtées par les passants présents près du lieu du drame. Elles évacuent une vingtaine de personnes blessées vers les hôpitaux parisiens (TENON et SAINT-LOUIS). La plupart des locataires de l’immeuble ont quitté l’immeuble. Le mari de Madame GRENIER, locataire du rez-de-chaussée fait la navette entre la fontaine de la cour et le cinéma. Pendant ce temps, les pompiers de plusieurs casernes, arrivés rapidement sur le lieu du drame, maîtrisent rapidement l’incendie afin qu’il ne se propage pas aux autres bâtiments. On aperçoit le directeur de l’établissement, Monsieur POUCHIST qui a été brûlé au cuir chevelu. Cet incendie aurait pu avoir des conséquences catastrophiques (le cinéma peut contenir 247 places) s’il s’était produit un samedi, jour de grande affluence, dira-t-il aux journalistes qui l’interrogent. En fin de soirée, sur une vingtaine de personnes dirigées dans les hôpitaux, seules 4 personnes sont gravement atteintes, et les médecins restent réservés sur leur diagnostic, sur 3 d’entre eux. Il s’agit de : Madame F., 24 ans, 26, rue du Moulin-Joly 75011, Marie A, 25 ans, 22, rue Bisson 75020 et Ahmed Benahmed, 15 ans (mon frère) 15, rue de Belleville 75019.

Pour conclure, mon frère a fait un long séjour dans les hôpitaux, mais il s’en est sorti. Il garde néanmoins des séquelles sur son corps. Pour les autres blessés, je n’ai pas retrouvé d’informations là-dessus. Voilà, je termine mon histoire. Vous me direz, ce n’est qu’un fait divers parmi tant d’autres, et vous avez raison. Mais cet incendie a concerné un quartier (Belleville) que j’aime beaucoup (j’y ai vécu une dizaine d’années), mais aussi, et c’est le plus grave, j’ai failli perdre l’un de mes frères au cours de cet incendie. Heureusement il est encore vivant et c’est l’essentiel, et je pense que si cela avait été le contraire, je n’aurais sûrement pas pu vous relater cette histoire.


Mamoud BENAHMED


P.S. : je tiens à remercier personnellement l’association BELLEVILLE-INSOLITE (Catherine, Isabelle, et tous les jeunes de l’association) qui m’ont donné envie d’écrire cet article. De plus, je remercie l’agence ARCHIVE PHOTOS FRANCE qui m’a fourni la photo.



Article mis en ligne en mars 2015.

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