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Un trait d’union entre la Turquie et Belleville

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Ismaïl Yildirim


Les journées portes ouvertes de Belleville permettent au public de découvrir les artistes de notre quartier. Les meilleurs talents se découvrent parfois après un dédale de couloirs, de cours ou de caves comme c’est le cas pour Ismaïl Yildirim. Visite à ne pas manquer.

JPEG - 61.3 koAu 52 de la rue Piat, suivez bien l’affiche qui vous conduit à l’atelier. Peint en clair et jonché de toiles bien rangées et de matériel, il invite tout de suite à la sérénité et au recueillement.

Notre regard tombe en effet immédiatement sur le portrait d’une madone tout droit sortie d’un vitrail d’une chapelle catholique ou d’une icône, alors qu’elle symbolise la martyre d’un massacre intégriste musulman à Sivas en Turquie. Ismaïl, né d’une famille musulmane, revendique son athéisme depuis fort longtemps. Une contradiction qui n’en est pas vraiment une au regard de son itinéraire, surprenant de remises en question pour aller chercher au plus profond de lui un sens à l’existence, à la vérité. Sa vérité, sa quête de l’absolu pour mieux la relier à ses racines et à l’universel.



Une enfance heureuse

Né le 5 novembre 1954 près d’Antalia dans la région de Konya en Anatolie de parents paysans où religion et tradition sont le fondement de son éducation, il est le second d’une famille de six.

Le décor de son enfance se compose de montagnes et de plaines marécageuses dont les petites parcelles humides donnent des cultures de fruits et de légumes. Mais surtout, compte la présence du lac de Beyçehir au bord duquel paissent les troupeaux de chevaux, de vaches et de moutons. La nature y est d’une beauté si rare que l’Unesco protège désormais ce site peuplé d’innombrables oiseaux migrateurs.

À 12 ans, il quitte le village pour passer un concours qui lui permet d’entrer dans une école d’état pour devenir instituteur, son souhait de l’époque.

Là, il fréquente l’atelier d’art chaque jour pour ses loisirs ; mais le dessin et la peinture jaillissent si spontanément avec un certain génie, que ses professeurs l’encouragent à passer le concours d’entrée à l’Institut des Beaux Arts, section des Arts Appliqués, d’Istanbul à 14 ans. Fait exceptionnel non seulement pour son jeune âge mais aussi parce que seulement dix élèves par an, issus de toute la Turquie, profitent de cette opportunité. C’est le début d’une vie où l’ordinaire n’aura jamais de prise. Cette chance, il la doit sans doute à son père qui n’exerçait pas son pouvoir patriarcal mais qui, au contraire, faisait preuve d’ouverture.



Au nom de la liberté

JPEG - 98.3 koLors de sa dernière année d’études, il quitte les Beaux Arts avec une forte révolte en lui, celle d’un révolutionnaire dont la motivation ne s’exerce que pour combattre les excès d’un régime militariste sur une population qui regrette son chef, Mustapha Kémal, mort en 1938. La Turquie est victime de la guerre froide qui sévit mondialement depuis les années 50 et connaît son premier coup d’état en 1960.

Ismaïl est emprisonné à la suite du coup d’état de 1971, provoqué par l’armée populaire turque alors qu’il était sur le point de devenir l’un des peintres les plus en vue de son pays. Condamné à six ans de prison, il n’en fera que quatre et demi, mais il aura le temps de se lier d’amitié avec le cinéaste Yilmaz Guney avec lequel il travaillera ensuite sur plusieurs films : Le troupeau, L’ennemi, Yol (film préparé secrètement en prison, qui obtient la Palme d’or au Festival de Cannes en 1982 et qui l’aidera à fuir en France). Arrivés en exil en France, ils tourneront enfin Le mur. Yilmaz Guney décède en 1984, peu de temps après sa consécration, et repose au Père-Lachaise. A la disparition de son ami, Ismaïl abandonne le cinéma, auquel il a donné le meilleur de lui-même et revient à la peinture et à la sculpture qui restent ses moyens d’expression idéale. Seuls des événements tels que les coups d’état le révoltent et l’empêchent de créer. Faire régner la liberté le mobilise totalement.



L’exil et l’amour

JPEG - 46.1 koIsmaïl quitte la Turquie après le coup d’état de 1980 pour fuir au Liban où il restera jusqu’en 1983, date à laquelle il arrive en France en qualité de réfugié politique. Il obtiendra la nationalité française en 1997 car il ne tarde pas à être reconnu artiste indépendant, inscrit à la Maison des Artistes. Aujourd’hui, il ne vit que de sa peinture, preuve que le talent a été plus fort que les affres de l’émigration. La passion reste son unique motivation et non l’obligation de peintre pour vivre. Il ne considère pas la peinture comme un métier mais comme une expression artistique exactement comme il a commencé à en faire à ses débuts.

La chance continue à sourire à Ismaïl, sa vie est semée de belles rencontres. À Paris, il épouse une femme avocate qui lui donne une fille, âgée de huit ans aujourd’hui. Il ne faut pas perdre de vue que pour lui, les pays n’ont pas de limite, les choses non plus. Cela l’aide à vivre intensément là où il se trouve, même si son rêve d’enfant de conquérir le monde le ramène à un contexte plus restreint, à un atelier de petite surface. L’ouverture est à l’intérieur, au plus profond de lui. En revanche, il exporte sa peinture en Allemagne, aux Pays-Bas, en Turquie et un peu partout en France.



Un art engagé

JPEG - 80.1 koLa colline de Belleville, où il se sent bien, lui rappelle la Turquie qu’il a quittée contre son gré et qui continue à inspirer ses thèmes artistiques. Le déséquilibre, par exemple, puise sa force dans deux danses turques, celles du canard boiteux et de l’aigle à l’aile cassée, imitées par les danseurs. L’équilibre, quant à lui, fait penser à l’homme qui marche sur un fil tel acrobate du cirque, source d’inspiration universelle qu’il apparente à l’instabilité de son pays. Le thème Ikonya rappelle la tradition d’icône mais surtout la femme qui fut victime du groupe intégriste Hizbullah à Konya. La douleur qui émane de ses visages reflète la souffrance due à l’intolérance, le plus grand fléau de l’humanité, selon lui. La chute du mur de Berlin lui inspire des murs invisibles contre lesquels les oiseaux viennent se briser le bec. L’illusion de l’homme est redoutable pour Ismaïl.

Enfin, touché par la conception de sa fille, le thème de la maternité tant porteuse d’espoir lui rappelle la société dans laquelle les hommes bougent pour vaincre son statisme, tels des bébés dans le ventre de leur mère.
 
L’intensité des couleurs bleues et rouges montrent combien l’espoir jaillit de son œuvre.

Pour ses sculptures, il utilise des souches d’arbres des Vosges qui l’aident à se relier à ses propres racines. D’ailleurs, il est retourné dans sa région natale l’année dernière et prévoit de faire une grande exposition à Ankara en mai. Il reste imprégné des valeurs culturelles et religieuses de son peuple mais sans les limitations qui conduisent encore trop souvent ses hommes à leur perte.

Au fond, il a toujours fait preuve de fidélité à l’égard de son pays, parfois encore confronté à des perturbations politiques, celles-là mêmes qui l’ont poussé à trouver accueil à Belleville comme tant d’autres étrangers. Lui, se sent bien ici.


Sylviane Martin


Article mis en ligne en 2011 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens, actualisé en février 2014.

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