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Jean Le Gac m’a parlé du peintre


Ce qui m’intéresse, c’est la légende du peintre !

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Le mur peint par Jean Le Gac, celui que tout le monde voit en descendant la rue de Belleville, à l’angle de la rue Julien Lacroix, place Fréhel, c’était en 1986 : un agrandissement gigantesque déployé sur la façade latérale d’un immeuble de 5 étages.

Un personnage mystérieux accroupi un genou en terre, portant costard, cravate et chapeau, tient dans sa main un message énigmatique marqué d’une croix. Le personnage, à l’allure de détective, visiblement à la recherche de la rue Lacroix, nous vient tout droit d’une page de ces cinéromans, du temps du cinéma muet. C’est une œuvre de Jean Le Gac, né en 1936 dans le faubourg minier d’Alès dans le Gard, artiste extrêmement important, présent à la galerie Templon depuis 1970, ayant participé à de nombreuses manifestations artistiques internationales et ayant réalisé des expositions personnelles prestigieuses : Biennale de Venise, Documenta V. Kassel, Guggenheim Museum New York, Museum Art Oxford, Centre Georges Pompidou etc… , etc… Une énigme que cette œuvre du "peintre sans œuvres de peinture", comme on a coutume de l’appeler. On peut lire aussi à propos de Le Gac, qu’il est le"peintre-photographe", "le peintre perdu", "le peintre éperdu", "le peintre du dimanche", "le peintre fictif", "le peintre criant dans les montagnes"…

De quoi s’improviser détective… il me faut tout savoir sur cet artiste "sans œuvre" dont l’œuvre est aussi prolixe et monumentale. Je suis allée sans mon costard-cravate, rencontrer Jean Le Gac dans son appartement, son "musée", son atelier, autrement dit chez lui, avenue Gambetta dans le 20e. C’est l’homme qui m’a reçue, courtoisement, simplement, généreusement et m’a parlé du peintre, en toute sérénité :


Quel est donc le lien existant entre la vie du peintre, la vôtre en tant qu’individu, et votre œuvre ? (pas très claire ma question, mais je suis un peu intimidée)

Oui, vous voulez savoir comment tout cela fonctionne ! Eh bien il y a la fiction. La fiction est une invention de ma génération. Dans les années 50-60, on n’en parlait pas. On parlait beaucoup plus de l’authenticité du peintre, du message, de son engagement profond, de son moi et ainsi de suite. Mon travail, et sa partie originale, si elle existe, c’est cette introduction de la fiction dans les arts plastiques et il ne faut pas croire que c’est synonyme de faux et de fausseté. La fiction, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou picturale, doit être nourrie de beaucoup de réel, ce qui fait que malgré moi, il y a beaucoup d’expériences vécues, beaucoup d’autobiographie dans mon œuvre. Fiction et réalité se confondent souvent, fiction et réalité ne sont pourtant pas une seule et même chose. La fiction est un moteur, ça vous donne plus de liberté, on se libère du moi qui est encombrant. Je joue des rôles, je ne crains presque plus rien, je fais ce que je ne ferais pas en tant qu’individu, ce que l’individu de ma carte d’identité ne ferait pas ! Sortir de soi, c’est important.


Dans mes bouquins d’histoire de l’art contemporain, on vous classe dans le mouvement "art narratif", êtes vous d’accord avec cette appartenance ?

Oui et non, je dirais "Narrative Art" et c’est important car il ne faut pas confondre avec la Figuration narrative, qui est un mouvement né en France, à la fin des années 60, dans la mouvance du Pop Art. Le terme "Narrative Art" a été inventé par la galerie John Gibson à New York, lors d’une exposition de groupe d’artistes américains, anglais, français, le galeriste ayant perçu que nous travaillions avec la photo bien sûr, et que nous introduisions la fiction, certains par le biais du texte.


Vous entretenez un lien étroit avec la littérature, quelles sont vos sources littéraires ?

Elles sont très nombreuses, plus nombreuses que mes sources artistiques en fait. Dans les années 70, nous cherchions un souffle différent, il fallait sortir du style, de la mécanique de tous ces mouvements qui s’enclenchaient. Certains se sont tournés vers la philosophie, l’esthétique, comme en art conceptuel, d’autres vers les sciences, d’autres vers l’histoire comme Boltanski, quant à moi, et j’ai pris conscience de cela de manière très sûre, je me suis tourné vers le romanesque. J’ai été très influencé par le "Nouveau Roman", Alain Robbe-Grillet m’a fait comprendre beaucoup de choses, mais aussi Borges, Henry James, mais aussi des écrivains de moindre importance comme Jean Ray. Jean Ray, de manière très spéciale, place ses aventures dans les décors que j’ai connu enfant, un pays de mines. C’est la fin de l’industrie du XIXe siècle. Chez Jean Ray, c’est formidable, aucun romancier français n’a su retranscrire cette atmosphère.


Et la littérature enfantine ?

Jusqu’en 1980, j’ai fait des photos de textes, je ne voulais plus peindre ni dessiner, j’en avais trop fait, je me servais des dessins de mes élèves (J. Le Gac était professeur de dessin dans un collège parisien), ou de ceux de ma femme, mais à partir de 1980, je me suis mis à regarder ces livres d’enfants, non pas les textes mais les illustrations, et j’ai commencé à copier des illustrations, et cela fait 20 ans que je copie.


Est-ce la littérature de votre enfance, celle que vous avez lue quand vous étiez enfant, tenue entre vos mains ?

Oui, pas tous, vous voyez bien que je les collectionne, je suis un enfant de la guerre … Je collectionne les livres d’enfance, la littérature illustrée des années 30, comme "les aventures d’un petit Buffalo", mais aussi les ciné-romans, comme ceux qui devaient rester d’une tante ou de ma mère jeune, ces petits romans à 4 sous, avec des illustrations photographiques. Je copie donc aussi bien des photographies, que des vraies illustrations, et quand je dis je copie il est évident que je prends des libertés avec ça, je ne suis pas un hyper réaliste !


Quel est aujourd’hui votre attachement au dessin, à la peinture et pourquoi peindre encore ?

C’est une question qui reste d’actualité, mais moi je ne sais pas quoi répondre à ça ! D’une certaine manière, je ne suis pas un vrai peintre, je biaise beaucoup : j’attaque par le texte, j’utilise la photo, j’utilise du dessin académique, j’utilise des techniques pour jeunes filles romantiques comme le pastel. En fait la question me laisse indifférent, ce qui m’intéresse c’est la légende du peintre ! Si vous lisez dans un petit journal, qu’un type a eu un accident de voiture, qu’il a tué 2 personnes, si vous apprenez dans la lecture que ce type est peintre, la résonance est beaucoup plus grande. C’est fascinant la légende du peintre ! Mais cette légende, je lui garde son côté grand public, le monsieur qui commence pauvre et qui devient très riche, qui achète des appartements, qui a des femmes très belles… sans doute que je suis peintre pour ces raisons là, il ne faut pas tricher avec les fantasmes. Quand j’ai débuté, j’ai bien compris que je ne savais rien de l’art, que j’arrivais sur une planète inconnue, que je ne connaissais pas les coulisses. Il y avait du pouvoir, des conservateurs de musée, des commissaires d’exposition, des tas de choses que les monographies sur Van Gogh ne m’avaient pas apprises. Et quand je vous dis que j’arrive comme un martien, c’est toujours vrai !

Jean Le Gac serait-il celui qui a fantasmé d’être peintre et dont l’œuvre est celle de celui qui fantasme et continue de fantasmer sur la légende du peintre, pourtant l’œuvre, elle, n’est ni fictive ni fantasque, solide au contraire, stable dans la continuité, comme la vie de l’artiste marié depuis 1958 à Jacqueline Denoyel, père et grand-père attentif. À la fin de l’interview, nous avons bavardé et j’ai évoqué mon travail (je n’ose même plus dire artistique !). Les conseils du maître sont judicieux et vivifiants : ne pas se laisser enfermer dans son moi, et croire aux contes de fées. "Les contes de fées, ça existe", à condition de ne pas s’identifier totalement au héros, d’être conscient du jeu de rôle ?


Interview réalisée par Rosy CHAIGNON


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En couverture de ce numéro 90-91 de Quartiers Libres : Jean Le Gac, photographié par Camille Géant (12 ans) dans son atelier / musée (20e arr.) devant une toile qu’il a réalisée en 1985 (fusain, pastel caséine) sur une inspiration d’un ciné-roman des années 30.

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Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2014.

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