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Une vie

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L’homme qui aimait les légumes


Il s’appelle Roger Lefevre et est vendeur de légumes sur les marchés. Depuis trente ans et trois cents jours par an il se lève invariablement à quatre heures, soit qu’il aille s’ approvisionner à Rungis, soit qu’il parte vendre ses produits sur les étalages des grands marchés parisiens.

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Photo Sébastien Mruglio.


À cinq heures ces jours-là, il démarre du quai Gallieni à Champigny-sur-Marne, dans son fidèle camion "à nous deux on a cent ans" . À cinq heures trente, le déballage commence. Jusqu’à huit heures trente les caisses passent de main en main - celles des membres de la famille ou des travailleurs occasionnels- et les légumes sont peu à peu disposés sur les étals. Pendant cinq heures, la vente peut alors battre son plein. A treize heures trente, c’est le remballage et une heure plus tard, Roger doit avoir vidé les lieux.

À quinze heures, il est de retour chez lui. Une fois les produits délicats entreposés au frigo, la journée est terminée. Un bon repas préparé par belle-maman l’attend puis un douillet matelas réparateur. En fin d’après midi, il se réveille pour quelques heures puis, si le sommeil est au rendez- vous, il se rendormira pour une courte nuit.

À Belleville, Roger y vient les mardis et vendredis. Demandez où il se trouve : tout le monde connaît sa place !

Ménager la chèvre et le choux.

Le cosmopolitisme du quartier est illustré sur le marché mieux que partout ailleurs. Toutes les races, couleurs, religions, milieux sociaux, s’y mêlent. Pas toujours facile de satisfaire toutes les sensibilités. Aussi faut-il savoir, comme le dit Roger, "ménager la chèvre et le choux". Ainsi connaît-il désormais les dates de toutes les fêtes juives et ce que les israélites lui demanderont ces jours-là.

De fidèles clients, il en compte parfois depuis des dizaines d’années. Pas étonnant car si vous allez le voir, outre votre sac d’endives, vous repartirez sans doute avec quelques mots sympas et un peu de chaleur humaine dans les veines. Et certainement, vous reviendrez.

Chez Roger, on fait primer la qualité.

Si le boulot a toujours été dur physiquement, et plus encore depuis que la soixantaine a sonné, certaines évolutions viennent le rendre plus pénible encore. Ainsi, si vous passez devant l’étalage de Roger serez-vous surpris qu’il pratique des prix deux ou trois fois plus élevés que la majorité des autres commerçants. Handicap certain mais quelques explications s’avèrent nécessaires : chez Roger, on fait primer la QUALITÉ. Alors qu’à côté, c’est tout pour les prix, "ça casse" !…

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"Sachez cependant que les marchandises que vous emporterez à ces prix dérisoires seront souvent celles que les grossistes ont refusé. Quasi avariées, destinées aux poubelles, elles se retrouvent pour une bouchée de pain sur les étals des marchands peu scrupuleux. Au prix d’une petite récompense, ils auront convaincu les répartiteurs de Rungis de leur céder illégalement leur "merde".

Et puis, même si Roger est un des plus chers, les prix qu’il pratique n’ont rien d’exorbitant ; à qualité égale ce sont les mêmes qu’en supermarché. Mais comme il le dit lui-même : "il faut porter les sacs, il n’ y a pas de parking, pas de chauffage, pas de musique aseptisée."

Il y a petits pois et petits pois…

D’autres changements peu bénéfiques ont affecté la profession. En effet si la qualité baisse, c’est certes que les gens disposent de moins de moyens mais aussi qu’ils sont désormais bien moins connaisseurs et exigeants. Combien aujourd’hui savent reconnaître une bonne tomate, combien s’intéressent à sa provenance, sa grosseur, la saison ? "Il y a petits pois et petits pois" : on pourra trouver jusqu’à vingt variétés, vingt appellations différentes ! ( Vous le saviez, vous ?).

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Pourquoi acheter un kilo d’endives à quinze francs chez Roger alors que vous en aurez deux kilos pour dix francs chez ses concurrents ? Parce que les siennes "ne s’épluchent pas comme des artichauts" !

Si certains concurrents pratiquent des tarifs aussi compétitifs -et gagnent deux ou trois fois plus que Roger- c’est en sacrifiant la qualité mais aussi au prix de bien d’autres magouilles : ils se feront par exemple livrer leurs produits par des transporteurs au noir utilisant des camions de sociétés.

La liste des handicaps à surmonter ne demande qu’à s’allonger. Le plus édifiant : en dix ans le prix des légumes a doublé tandis que les frais quadruplaient. Et de dix caisses de carottes vendues par marché, Roger est passé à cinq ou six. Enfin, le prix des emplacements a doublé en quelques années (actuellement 1 000 F par mois), depuis que la Ville de Paris a octroyé la régie des marchés à des sociétés privées. Plus de place désormais pour les vendeurs à la sauvette, tout le monde paye et cher. Voilà l’état des lieux, pas très brillant.

On ne vendra plus que la merde sur les marchés.

Et l’avenir, aux yeux de Roger, s’annonce des plus sombres : " on ne vendra plus que la merde sur les marchés". Il suffit pour s’en persuader d’observer l’état du boulevard de Belleville après le marché : "si on faisait du propre" dit Roger, "on ne verrait pas deux tonnes de marchandises sur trois pourrir sur place". Et puis les services d’hygiène se font discrets sur les marchés populaires : à Belleville aussi bien qu’à Aligre, porte de Joinville, la Riboisière. À propos, avez-vous aperçu le nouveau petit bijou qui ramasse les déchets du marché ? Appelé" le crabe", ce tracteur à pince géante repousse tout dans une benne à ordures. Grâce à lui, dix balayeurs sont devenus superflus. Cependant chers parisiens, son coût -dix modestes millions de francs- devra bien être supporté par quelqu’un !

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Photo : M.A.A.


Allez, pour vous redonner le sourire, je m’en vais détailler l’étal de Roger. Tout d’abord, c’est sa fierté, ses légumes sont d’origine française à 95 %. Il n’achète que rarement des légumes secs venant de l’étranger, même si les produits italiens ou espagnols sont souvent moins chers. Il n’achète plus de marchandises africaines comme les haricots verts du Kenya ou du Cameroun car si 24 heures après la récolte elles peuvent se trouver à Rungis, ce petit exploit se paye 2 fois et demi plus cher.

Que trouve-t-on donc chez Roger ? Toute l’année l’on peut saliver sur le gros légume à pot-au-feu : les choux, les poireaux, les oignons, le céleri, l’ail, l’échalote, le laurier, le persil… Mais voyez aussi ces radis fermes sous la dent, ces concombres potelés, ces betteraves bien en chair…

La meilleure carotte, c’est celle des Landes.

L’hiver, Roger ne vend pas de salades de serre, mais l’été, par contre, fleuriront frisées et laitues. De même pour les tomates, après octobre et les dernières productions du Loiret, vous n’en verrez plus chez Roger. Écoutons-le au passage nous donner un conseil : "la meilleure carotte, c’est celle des Landes". Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on l’y cultive sur les terroirs coupe-feu, particulièrement fertiles !

Pour finir ; une savoureuse anecdote pur Roger, destinée aux amateurs de produits biologiques : un vendeur de cresson de ses amis bichonnait avec ferveur ses plants il y a quelques années le long de l’Essonne : Mais une crue survint et le cresson fut submergé. À la décrue, il avait été brûlé, les cultivateurs voisins ne s’étant sans doute pas convertis aux techniques "propres".

Moralité : vouloir une culture biologique en France demeure un vœu pieu. Insecticides, pesticides et engrais de même acabit passent qu’on le veuille ou non d’une culture à l’autre.

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Avant de vous quitter, permettez moi d’en appeler à votre âme sensible : Roger ne déclare que 77 000 francs de bénéfices par an ("c’est parce que ma femme travaille dans l’administration que je m’en sors"). En plus les voleurs sévissent intensément. Ils ont volé 4 fois la caisse cette année alors que depuis 20 ans cela n’ était arrivé que 3 fois.

"Et voilà pourquoi" dit-il, "alors qu’avant je déjeunais dans les trois étoiles et j’allais aux sports d’hiver, aujourd’hui je mange tomates et melons au bord de la nationale !" Voilà, Roger en a plein le dos. "Si c’était à refaire, je ne referais pas ce métier" avoue-t-il d’ailleurs. Quant à vous, dépêchez-vous d’aller chez le père Lefèvre car il ne sera pas à Belleville longtemps encore.


Propos recueillis par J. L. Chapuis


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« Le mardi, c’est jour de marché boulevard de Belleville… Acheter ça fait partie des exercices pédagogiques. En math, on achète pour du beurre des crayons, des boutons… Alors chaque fois qu’il y a un marché aux environs de l’école, les instits cassent la tirelire et on fait de vraies commissions… Belleville a le marché le plus juteux du monde… »
 
Christine Bravo : « Maîtresse à Belleville », Ramsay, 1984.


Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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