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L’intégration en chansons


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Famille d’immigrés italiens année 1940 (photo X.)


« O ! O ! Spaghetti O ! »
J’entends encore la voix fluette de Renaud, mon bambin de sept ans, qui chante, avec un incroyable accent yankee, cette publicité, entendue pendant une année entière à la télévision américaine.


Il est là, assis sur la banquette d’un compartiment du R. E. R. qui va nous mener de Roissy à la capitale. Je le regarde, accroché à son petit sac de toile bleue, sécurisant, où il a serré ses affaires de bambin de sept ans. Il est un peu somnolent. Après notre paisible séjour sur un campus de l’Illinois, le vol Chicago-Paris, sept heures, le lever matinal, le décalage horaire…

Moi aussi je suis fatigué : « Tu ne pourrais pas changer de disque ? », lui dis-je. Mais mon regard dément la sévérité du reproche. Je le regarde et je l’écoute répéter, entre deux bâillements, ses « Spaghetti O ! ».

Et soudain, les « Spaghetti », version américaine, ouvrent une vaste béance dans ma mémoire. Dans mes souvenirs d’enfant, ils se déclinent autrement : « La Boldoflorine, La Boldoflorine… » ou encore :

« La brillantine, la plus belle la plus fine, essayez-la : la brillantine Roja. »

Je souris, rêveur, à Renaud, maintenant endormi. Mais je souris aussi à un autre garçonnet de deux ans son aîné qui, trente ans plus tôt, « débarque » à Paris-gare de Lyon, par le Simplon Orient express, après un voyage, à la fois plus court et beaucoup plus long - une nuit et un jour -, qui lui valut un dépaysement total, ébahissant, comme un conte de fées : la découverte des immenses plaines et des coquettes villes de France.

La poussière à la semelle de nos souliers…

Dans ce pays étranger, qui promettait d’être accueillant (sans se presser), pour notre famille d’émigrés italiens, nous n’avions emporté, de notre marâtre patrie fasciste, que « la poussière à la semelle de nos souliers », comme disait l’autre. Cette poussière, c’était le goût pour la chanson !

Mon père, expatrié plusieurs années avant nous, avait trouvé un travail, harassant, « dont les Français ne voulaient pas », mais presque régulièrement rétribué (je ne sais pas si vous pouvez comprendre ce que ça veut dire ?…). Il nous avait trouvé aussi un logement, à Bondy : une baraque brinquebalante en bois… mais hors d’eau, entourée d’un lopin de terre : le bonheur absolu, pour nous autres gamins, mes deux sœurs et moi ; car pour nos parents…

Dans cette baraque déjetée, mais hors d’eau, il y avait un poste de T. S. F. (Si vous avez compris « radio », c’est qu’il y a des nuances de la langue française qui vous échappent). C’était un cadeau de bienvenue, royal, que nous avaient offert nos oncles, émigrés bien avant nous, et qui avaient « fait fortune » : à preuve, notre petite cousine Bruna avait un vélo !

« ça consomme beaucoup d’électricité ? », demanda mon père. Ma mère lui jeta un œil torve. Elle avait raison. On comprit bien vite que ça valait le sacrifice. C’était une caisse en bois qui, jadis, avait dû être vernie : massive, plutôt en hauteur, percée en son milieu d’un petit trapèze lumineux, blafard, où se promenait un magique curseur rouge. C’est de là que jaillissaient les inoubliables « Boldoflorine… » et autres « brillantines Roja… »

Mais ce n’étaient là que hors-d’œuvres. De son grand œil aveugle et rond, tendu de tissu noir, la T.S.F. déversait aussi périodiquement dans notre entrée-cuisine salle-à-manger-toilettes, un flot sonore qui réjouissait nos cœurs :

« Aqui, Radio Andorra ; emissiòn del Principado de Andorra ! »

JPEG - 73.6 koAlors les fourchettes se taisaient ; la conversation s’interrompait, les visages s’irradiaient. Maman, aux anges ! Un retour au pays, autant dire. Nous avions remarqué qu’elle attendait régulièrement « le journal parlé » pour écouter… les informations ? Vous n’y êtes pas !… la speakerine catalane proclamer, de sa voix ensoleillée, comme une victoire éclatante : « Aqui, Radio Andorra ! »

Et quand nous faisions mine de passer sur Radio-Cité, ou Radio-Paris, elle se fâchait, la maman. C’est que ces stations nordiques ne pouvaient nous apporter que fort rarement la pâture hautement culturelle que nous espérions : Rina Ketty, Georges Guétary, Luis Mariano, Tino Rossi.

Qui n’a pas vibré en entendant Rina Ketty entonner : « J’aime les sombreros et les mantilles » :

« J’ai vu toute l’Andalousie, berceau de poésie, et d’amour. J’ai quitté le pays de la guitare… »

… pouvait être tenu, à nos yeux, pour un béotien absolu en matière de musique.

Sti Francési, ils ont quand même quelques chanteurs !

Quant à Tino Rossi, il était quasiment de la famille. Lorsque sa voix sucrée – je veux dire mélodieuse et angélique (tout le monde peut faire un lapsus) – nous apportait les effluves embaumés de la Grande Bleue (Naples, la Corse, la Provence, Andorre, pour nous c’était tout un), les effluves filtrés par les fines branches des oliviers argentés, et ragaillardis par les pampres prometteurs des vignes du Midi…, alors, c’était l’extase : tous les soucis, les fatigues, les tracas étaient oubliés, et nous aurions étripé quiconque n’aurait pas admis que la vie était belle.

Quand Tino chantait : « C’est le chant d’un gardian de Camargue, belles filles attendez son retour ; attendez, et pourtant prenez garde, car son chant est celui de l’amour… »

… mon père admettait : « Sti Francési (ces Français), ils ont quand même quelques chanteurs ».


JPEG - 66.2 koCette idolâtrie me coûta cher dans la vie. Vous ne pouvez pas imaginer la honte que j’ai traînée comme une malédiction, le sentiment d’incompréhension, de solitude désolée, que je ressentais, quand je devais avouer, plus tard, bien plus tard, au collège et même à la Fac, que j’adorais Tino Rossi, sa bohémienne aux grands yeux noirs, sa Marinella, reste encore dans mes bras, et même… ne me regardez pas comme ça… son petit papa Noël.

Nous ne nous contentions pas d’écouter ; nous passions à notre tour à l’exécution, c’est le cas de le dire. A cinq, nous arrivions à reconstituer sans mal le texte et la musique de n’importe quelle chanson à peine attrapée au vol. On nous appelait dans le quartier « la famille chantante ». Mon père, ténor léger, ma mère alto, mes deux sœurs sopranos. Moi, un véritable mutant : soprano dans mon jeune âge, alto ensuite, ténor enfin, après la mue. Je me suis arrêté là ! Pour la basse, les grands jours de fête, on avait recours à l’oncle Frédéric, un grand escogriffe moustachu, dont la tête, pour nous les petits, se perdait dans les nuages.

Nous passions des heures, les samedis et dimanches, parfois le soir après dîner, (pour ne rien dire des jours de fête), à chanter en chœur un répertoire incroyablement varié : mélodies populaires du pays (pas les airs d’opéra, qu’on ne peut pas chanter en groupe et qui nous donnaient, à nous les gamins, des fous-rires), chansons méridionales de toute provenance, hymnes religieux que nous ramenions du catéchisme ou du patronage, rengaines de colonies de vacances. Quand la mélodie s’envolait, papa et maman vous attrapaient la tierce du dessous, ou mieux encore, celle du dessus, avec une virtuosité que c’en était à pleurer de joie. Leur aisance d’ harmonisateurs d’occasion a passé chez leurs trois enfants, qui ont mis, si je puis dire, leurs cordes vocales dans les leurs.

Niente musica rabbiosa

Un seul critère dans nos choix : il fallait que « ça chante », que les airs aient un phrasé harmonieux, comme vous dites, vous autres. « Niente musica rabbiosa » (Pas de musique enragée), décrétait mon père, joueur de guitare et doté d’une belle voix : pas de ces trucs heurtés, syncopés, disloqués, qui permettent rarement aux chanteurs en groupe de persévérer au-delà de cinq ou six mesures. Mon père n’était pas loin de penser que l’avènement du jazz était la cause de la décadence de notre société. Et voilà comment j’ai été frustré de toute une branche de la culture musicale moderne, sans parler des classiques.

Depuis…, Vincent Scotto et Cosma me paraissent moins solitaires parmi les anciens génies de la chanson populaire. Rimbaud, Baudelaire, Aragon, interprétés par Jean Ferrat ou Léo Ferré, ont déboulonné pas mal d’idoles de mon adolescence. Barbara, Juliette Gréco, Jacques Brel, Bob Dylan, Renaud, Linda Lemay, et bien d’autres, ont fait le reste… Ils ont passablement offusqué mes goûts musicaux d’antan, au prix, bien sûr, de révisions déchirantes.

Mais peut-on jamais effacer le disque de la mémoire ?

Arnaud FLORAND


Article mis en ligne en 2010. Actualisé en septembre 2014.

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