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La drogue, parlons-en !


Assurer la pérennité de l’arrêt de consommation de produits toxiques

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Un lieu destiné aux anciens usagers de drogues afin de se refaire une santé et un avenir devrait ouvrir prochainement dans le 19e près de la Porte des Lilas. Le projet de Kaléidoscope est innovateur à Paris et porteur d’espoir dans le cadre de la prévention contre la toxicomanie.

Qu’est-ce que Kaléidoscope ? Le mot issu du grec signifie "cylindre dans la longueur duquel sont disposés plusieurs miroirs de manière que de petits objets colorés placés dans le tube y produisent des dessins variés et symétriques". On a baptisé Kaléidoscope un centre où les anciens toxicomanes viendraient librement sur rendez-vous, mais en principe envoyés par leurs médecins ou les centres d’accueil qu’ils fréquentent. L’échange entre trente-cinq associations favorables à une telle participation est aussi au cœur du projet. Celles qui n’ont pas de local y assureraient des activités ouvertes à tout le monde, telles que les arts plastiques, le sport, la musique, le théâtre, la danse ; le but étant de tout faire pour redonner confiance aux consultants. Pour les aider, la première phase nécessaire est un début de re-socialisation. Ils ont besoin de réapprendre à être, à vivre, d’un suivi à un niveau social ou juridique, psychologique, médical, expressif, dans le but de ne pas rechuter et de bénéficier d’une véritable réinsertion.

"Ma collègue Anne Gauthey, explique le Docteur Christophe Oberlin, l’un des initiateurs et ardent défenseur de Kaléidoscope avec le travailleur social Jean-Jacques Deluchey, m’avait signalé le projet d’un lieu d’accueil pour les anciens toxicomanes. Il fallait trouver le site. Nous avons eu l’accord de la mairie du 19e, il serait donc dans le nord-est parisien. Il ne faut pas croire, dit-il, que tous les dealers ou usagers de "drogues dures" sont tous à la Chapelle ou à Max Dormoy. La consommation de nouvelles drogues de synthèse très dangereuses comme l’ecstasy est en hausse et ceci dans tous les milieux. Il y a absence de pénalisation de ces drogues de plus en plus courantes. Mais nous sommes convaincus que la répression n’est pas la solution."

Kaléidoscope n’est qu’une pierre dans l’édifice de la prise en charge des toxicomanes. D’autres pierres sont les lieux d’accueil, sans contrepartie exigée, qu’on appelle "les boutiques", comme Boréal. Kaléidoscope fonctionnera différemment. Il est nécessaire, après un sevrage, de sortir ces personnes de leur lieu de dope routinier et de leur assurer un suivi. Elles devront se déplacer pour y venir et le vouloir vraiment.

Le Docteur Oberlin, ancien conseiller d’arrondissement chargé de la lutte contre le SIDA, la toxicomanie et la santé publique, s’est investi à fond dans Kaléidoscope depuis des années, et donc pour la délivrance du permis de construire (réhabilitation d’une ancienne entreprise) d’un tel lieu bénéfique pour tous. Il y a longtemps qu’il avait pris les devants et consulté lui-même les habitants du quartier. Avec une très forte participation et après discussion, ils avaient donné leur approbation.

Seulement voilà, depuis deux ans le dossier naviguait entre la Mairie du 19e et la Mairie de Paris, d’où le retard de la mise en chantier du projet. D’après le Docteur Oberlin, le permis de construire, avalisé par l’architecte de la Ville, n’attend plus aujourd’hui que la signature du nouvel adjoint chargé de la Construction et du Logement. Nous en reparlerons dans notre prochain numéro.


Laure POUGET



Témoignage d’un intervenant de rue

Issu d’un milieu populaire, Areski parcourt les coins de "zone" à la recherche des personnes toxicomanes qui ont besoin d’aide.

Il est l’un des trois "premières lignes", terme utilisé pour les acteurs de proximité, rattachés à la boutique d’accueil Boréal ’ qui dépend de Maison blanche, hôpital psychiatrique.

A 32 ans, ce jeune homme travaille sur le terrain depuis huit ans. D’abord éducateur dans des cités difficiles, il poursuit des études de sociologie à Paris 8-Saint-Denis. Là, un de ses professeurs lui demande de faire partie d’une équipe de rue à Paris sur les lieux de deal et de consommation de drogues. Venant d’un quartier similaire en banlieue, il connaît bien le sujet et accepte.

Son objectif est triple :

• Rentrer en contact avec une population toxicomane, surtout avec celle qui vit dans la précarité, parler, échanger, fournir le matériel adéquat, (préservatifs, seringues gratuits).

• Recenser les "scènes ouvertes", c’est-à-dire les sites de vente et d’usage des produits. Ces lieux à Paris sont en gros Max Dormoy pour l’héroïne et le crack, Strasbourg Saint-Denis pour l’héroïne, la cocaïne et le crack et Beaubourg, les "cachetons" et les produits de substitution.

• Les types de consommation et les rites des usagers étant notés, on adapte les stratégies de prévention.

• Orienter les usagers vers des structures d’accueil ou de soins comme Boréal [1].

Areski explique le cheminement courant d’un toxicomane auprès duquel il intervient. Souvent arrêté dans la rue par les forces de l’ordre, mais pas toujours, l’usager subit un sevrage en hôpital. L’effet du produit de substitution, Subutex ou autre, dure 24 heures ; le sevrage hospitalier, lui, de cinq à dix jours. Celui-ci consiste à couper la personne dépendante de tous les produits de dépendance, y compris normalement du substitutif. Si on est incarcéré, il y a possibilité d’obtenir du Subutex ou de la Méthadone si un médecin prescrit un traitement de substitution ou bien ce qu’on appelle "la fiole", cocktail d’anxiolitiques et de barbituriques.

JPEG - 28 koMalheureusement, comme la personne sevrée se retrouve la plupart du temps à la rue dès sa sortie d’hôpital, elle reste fragile. "A 180 francs la plaquette de sept cachets de Subutex en pharmacie, précise Areski, certains font commerce du surplus et les revendent entre 10 et 100 francs pièce." Un tel trafiquant peut consulter plusieurs médecins et obtenir de nombreuses ordonnances de Subutex. La personne en manque se l’injecte. "Ici, on mélange tout pour vendre, dit-il. L’héroïne peut-être coupée avec des cachets d’ecstasy, du Di-antalvic, de la caféine ou de la lactose, ou même avec du plâtre ou de l’acide de batterie. Tout cela favorise l’apparition d’abcès. Le pire, ce sont les échanges de matériels, les prises de mélanges et les coupures de produits qui attaquent le système nerveux central et les poumons, pouvant provoquer un grave malaise cardiaque, un coma et la mort. Il faut être très vigilant !"

Cela arrive surtout aux personnes précarisées qui achètent au hasard dans la rue. Les consommateurs plus favorisés ont leur dealer qui ne prendrait pas le risque de leur vendre autre chose que de la bonne qualité. "En France, déplore Areski, il n’y a pas grand-chose à faire d’autre que de la prévention pour éviter les risques de maladie. Notre travail est parfois récompensé" reconnaît-il modestement. "Certains décrochent de la drogue, de la rue et de la galère définitivement. D’autres arrêtent pendant six mois, deux ans ou plus mais peuvent replonger facilement. Ce manque est psychologique". La faille est là après le sevrage.


L. P.



Vers une issue à la souffrance

Quand on entre chez Lilas, brune, mignonne et accueillante, on est frappé par la décoration. Tout y est doux et pastel, des jolies roses aux beaux objets. On ne peut s’empêcher de le lui dire. Elle répond ainsi : ’’Je voulais que les gens qui viennent chez moi se sentent bien. Moi, je ne sais pas ce que c’est que le bonheur, alors j’ai fait semblant, en mettant des couleurs gaies. Ça reste une façade, mais je l’ai souhaité ainsi".

Lilas explique que, petite, les écoliers admiraient tous son amie, la meilleure de la classe, mais qu’ils se moquaient d’elle, timide et discrète. Elle affirme que son souvenir le plus douloureux reste bien celui de la petite fille bafouée en permanence dans la cour. "Rien que ça aurait suffi pour m’attirer un jour vers la défonce", affirme-t-elle. Ses parents ne voyaient que ses bonnes notes mais pas sa souffrance. La mère qui a "pété les plombs", ne se soucie guère de sa fille et la met souvent dehors. Le père est rarement là, passant la plupart de son temps aux États-Unis. Lilas a quinze ans quand ils divorcent. Ses problèmes relationnels et affectifs s’ensuivent, puis elle subit un viol à l’adolescence. L’amitié entre les deux filles durera 18 ans jusqu’au jour où Lilas commence à prendre de la drogue. Et cette "amie" la laisse tomber. Elle réalise alors qu’elle lui avait toujours servi de faire-valoir, la sachant fragile et influençable.

"La première fois que j’ai fumé du hasch, je savais très bien ce que je faisais" confie Lilas. "J’étais en quête spirituelle d’un amour inconditionnel. Je voulais décoller les pieds du sol. Comment être aimée ? Comment aimer ? Maladie d’amour ? Mais ce que n’aime pas la toxicomane en premier, c’est elle ! Ceux qui ont connu, petits ou grands, un manque d’amour trouvent tous un substitut. Leur besoin est le même vu que tout être humain a des difficultés affectives et relationnelles même s’il ne le reconnaît pas" dit-elle. "Pour certains, c’est l’alcool, le tabac, les courses du PMU, le chocolat, le téléphone portable utilisé pour un oui ou un non… Le toxicomane, lui, est différent de par sa perception des problèmes amplifiée par une émotivité extrême et insupportable. L’usager de drogues a une démarche romantique et flirte avec la souffrance voire la mort."

"Aller chaque jour faire le même travail, rester enfermé chacun chez soi, avoir des enfants pour leur offrir quoi ?" se questionne-t-elle. "Que ce soit moi qui suis folle ou le monde qui est fou, peu importe, la vie est invivable. La drogue est une solution momentanée à une non-solution antérieure, un palliatif Le point commun des toxicomanes est une hyper-sensibilité qui fait qu’ils ne peuvent que fuir la réalité. Quand on arrive à un point où on ne peut plus supporter la vie, alors on prend des drogues pour ne pas ressentir toute cette souffrance et on fait son automédication. Puis on perd les pédales, le sens des choses, de la morale, du bien et du mal. Les limites tombent les unes après les autres."

Elle est convaincue que le produit consommé importe peu, qu’il n’est pas en lui-même dangereux. Que par contre c’est la manière dont on le consomme qui peut l’être. "On n’est pas obligé de devenir forcément accro, ajoute-t-elle. Mais il y a la plupart du temps un terrain favorable, des prédispositions pour ceux dont les blessures remontent souvent à l’enfance".

A un moment donné, Lilas ne voit comme seule issue après le "big bang" que de tout reprendre à zéro. Grosse déception du côté de tous les médecins qu’elle consulte. "Bien que munis de gros livres savants sur le sujet, dit-elle en colère, ils ne pigent rien à la toxicomanie et donnent des cachetons aux consultants, ce qui les baigne davantage dans la boue. Le médecin spécialiste de la toxicomanie ne réalise souvent pas qu’il y a urgence. Le psychiatre cherche la source du problème, le malade, lui, la solution".

Après avoir été sans domicile fixe pendant dix ans, Lilas décide de prendre une autre direction et de demander de l’aide autrement. "A 27 ans, constate-t-elle avec réalisme, je n’avais plus le choix qu’entre la vie et la mort". Elle va d’abord voir une association qui demandait uniquement aux visiteurs s’ils avaient faim ou froid. Elle se dirige vers une autre association d’entraide qui prend en main les personnes qui ont la volonté d’arrêter. Elle est alors aidée dans cet endroit par d’anciens toxicomanes qui y travaillent. "Grâce à eux, dit-elle, je peux aujourd’hui apprécier la vie quotidienne et tout ce qu’elle implique". Aujourd’hui, Lilas loue un appartement, se débrouille avec le RMI, fait des petits boulots d’appoint, chante et a des amis. "Malgré tout, j’ai été, je suis et serai toujours toxicomane, affirme-t-elle, car même si j’ai arrêté toutes drogues plus ou moins dures, c’est pour toujours une partie de ma vie. J’apprends à vivre avec ce que les autres appellent un "dysfonctionnement" ", conclut Lilas.


L. P.



Rencontre avec Gilles dans un centre d’accueil psychiatrique d’urgence

Gilles a 19 ans, c’est un véritable dictionnaire du Rock des années 70 à nos jours. Ses parents ne veulent pas le recevoir. Sa mère alcoolique est partie en province, son père notable aisé fume joint sur joint et suit une psychanalyse. Gilles rêve d’un toit et d’un travail. Mais comme toujours il accumule les séjours psychiatriques, et à la sortie se retrouve à la rue… Voici ce qu’il nous dit par l’écrit et le dessin :

L.P.

"J’avais 14 ans lorsque j’ai pris des toxiques pour la première fois. Ça se passait à une fête de fin d’année chez un copain. On a d’abord commencé à boire, puis l’un des garçons qui était là a dit qu’il avait de l’Eau Ecarlate et nous a proposé d’en sniffer. Moi, j’ai été tenté car j’en avais déjà entendu parler par un camarade qui m’avait dit que c’était génial. Nous sommes donc sortis dans la rue, il faisait nuit et nous nous sommes posés devant une maison abandonnée et nous avons commencé. L’effet a été radical : j’ai été pris d’hallucinations visuelles, auditives, et d’un fou rire alarmant qui a duré une bonne demi-heure. Puis j’ai vomi et je me suis senti très angoissé. La soirée s’est terminée vers deux heures du matin, je suis rentré chez moi et je me suis couché. J’ai continué à prendre de l’Eau Ecarlate (ainsi que d’autres produits) jusqu’au mois de janvier de cette année. Je dois dire que je suis assez fier d’avoir arrêté."

"Au loin sur la colline, j’entends un petit garçon qui pleure… il est seul et a peur du monstre qui se cache dans les bois… il est paralysé, il est déjà minuit et l’enfant devient l’allié du monstre."

"Le bébé, lové sur ton ventre, s’ouvre délicatement les veines. Je traîne dans cette galerie où ma mère me chanta "No milk today, my milk is gone away"."

" … Je reviendrai chercher mon enfance assassinée par la démence de parents sans sentiments authentiques… "

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Article mis en ligne en mars 2015.

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