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Lire les graffitis

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La grammaire des murs


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Photo Claire Guinchat.


En français, on qualifie de graffitis tout ce qui "peut être illégalement tracé sur des surfaces qui ne sont pas faites pour cela. [1]" Le mot est si chargé péjorativement qu’on ignore ou qu’on refuse trop souvent la variété des formes et des expressions qu’il recouvre. Les murs de nos quartiers du 19e et 20e sont riches de ces éléments de culture populaire.

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Photo Claire Guinchat.

En fait, le terme graffitis s’applique à divers modes d’expression, qui obéissent à des intentions très différentes. Distinguer les tags des graffitis esthétiques et des lettrages, les pochoirs répétitifs des images spontanées et des dessins originaux, les inscriptions textuelles des gribouillis est pourtant indispensable pour mieux cerner la fonction sociale de ce mode d’expression. Essayons d’y voir plus clair.

Le terme générique, le plus ancien, c’est bien graffiti : signe, image ou texte porté, pour être vu, sur une surface immédiatement disponible, même si elle est interdite. Traditionnellement effectué à la craie ou au moyen d’une pointe : poinçon (le graphium latin) ou clou, il est universel, a-temporel. On en a relevé à Pompéi ; Cuerum gaudum, le profit c’est la joie, dans des catacombes, sur des tuiles gallo-romaines, etc. Les murs des prisons médiévales en sont couverts, gravés ou inscrits à la craie par des anonymes ou des prisonniers aussi illustres que Jacques de Nogaret, Grand Maître de l’Ordre des Templiers, incarcéré dans le donjon de Montrichard. Voiliers des marins enfermés dans la prison de Dieppe et poèmes des prisonniers de Fresnes se répondent, exprimant le même désir de communiquer la même frustration, la même souffrance. Quant aux dessins obscènes, qu’ils soient relevés sur l’agora de l’Athènes classique ou au bistrot du coin, ils ne diffèrent guère.

Par ailleurs, les graffitis anciens, historiques, témoignent d’une époque, de ses outils, voire de sa langue : les murs des églises rurales, entre autres, regorgent ainsi de renseignements sur la vie paysanne, les rapports entre les villageois, les événements inhabituels : pendaison, passage de troupes, fêtes. Certes, le graffiti moderne n’a plus tout à fait la même fonction que celle de l’image à une époque d’illettrisme ; lorsque celui-ci recule, au XIXe siècle, le graffiti recule aussi. Les supports sont alors trop souvent submergés d’initiales, témoins de passage, sans le moindre intérêt. Mais à côté des gribouillages et des tags, autre type de signatures identitaires, le message graffité subsiste, comme témoin du quotidien et mode de communication.

Sois pas branque, braque ta banque

Ce à quoi répondent souvent le texte - ou l’image - portés sur le mur, c’est à un moment vécu, une situation. C’est une réaction vive à des problèmes jugés essentiels, soit d’actualité, soit permanents. Par exemple :
Notre sang vaut plus que leur pétrole
Vivement que les citoyens soient responsables, qu’on soit débarrassés des politiques.
L’argent du service public ne doit pas être au service de l’argent
Faites un Dieu ou refaites l’homme !

Il ne faut pas croire que ces expressions sont unanimement violentes ou agressives. Il y a beaucoup d’ironie et d’humour sur les murs. Voici, à Lyon, un Sexe à pile qui caracole sous un avis officiel : EDF, danger de mort. À la Bastille, une banque s’ornait récemment d’un Sois pas branque, braque ta banque qui mettait les passants en joie. Tous les jeux de mots et d’espace possibles se rencontrent sur nos murs. [2].

Une autre catégorie de graffitis relève de l’imaginaire, véhiculant souhaits, rêveries ou fantasmes. Ils s’expriment, avant de chercher à communiquer. Certaines phrases ouvrent l’horizon : Les regards se croisent … , le mystère demeure … , un jour viendra. Une île, un bateau … vont de paires et de mers, accompagné d’un navire à la craie.

Les murailles ne sont pas forcément le papier des fous

Photos C. Guinchat et M.M.A.À y mieux regarder, on comprend vite que le graffiti n’est pas gribouillage et que "les murailles ne sont pas forcément le papier des fous" (définition du mot graffiti dans un dictionnaire du XVIIIe siècle).

Quant aux dessins, leur variété n’étonne pas moins. À côté des silhouettes, des visages - innombrables - tout un bestiaire coloré est lâché sur nos murs. Texte et dessin se combinent parfois. Mais ces graffitis restent spontanés, immédiats, à la différence des fresques et des graffes qui maintenant les accompagnent. L’apparition sur le marché de bombes de peinture et de très gros marqueurs de poche a contribué à un nouveau genre de graffiti : le tag et le lettrage.

Mot anglais, le tag signifie label, étiquette ou logo sur un badge. Il est né sur les murs et sur les rames du métro de New-York, à la fin des années 60 et participe de cette culture urbaine de la danse libre, du style vestimentaire, de la musique et du rap qu’on appelle culture hip hop.

Le tagueur couvrait la ville de son surnom, ou de son nom de code, assorti du n° de la rue où il habitait. Le phénomène repris par des bandes se répandit à une vitesse incroyable, suscitant d’ailleurs une réaction dure de la part des autorités. Le tag est donc une signature, une marque identitaire, une prise de possession du terrain. Le nom n’est jamais en clair, le tagueur avance masqué, usant de la répétition à satiété, et finit par masquer à son tour l’espace qu’il occupe. Il brouille les lignes et les couleurs, engendre souvent une sensation de malaise, de gaspillage.

Il en va tout autrement du lettrage, autre forme de signature, mais très élaborée, très construite. Ce néologisme, créé par les graffeurs eux-mêmes, indique le travail sur les lettres et le résultat de ce travail. Le dessin suit un tracé à double ligne, déterminant un espace intérieur qui est coloré de façon à ressortir sur le fond du support. Géométrique, savant, ou onduleux, caressant, le tracé du mot offre toutes les variations possibles. Il est très souvent accompagné de signes : flèches en particulier, qui accentuent la danse des lettres ou de dessins : visages, petits personnages, animaux.

Le geste du graffeur, maniant signes et arabesques, finit ainsi par croiser celui du calligraphe. On en trouve un témoignage dans les calli-graffs réalisés par le Centre européen de la jeune création - La laiterie - de Strasbourg. Réunis en binôme, graffeur calligraphe, huit d’entre eux ont réalisé une œuvre conjointe, permettant de confronter deux cultures artistiques : l’expression urbaine de notre époque et un art traditionnel millénaire. [3] Le résultat est convainquant. On peut, on doit parler d’une œuvre d’art.

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Photos C. Guinchat et M.M.A.

On en arrive ainsi, au delà du lettrage, à de véritables peintures : graffes et fresques murales, pochoirs. Les premiers nécessitent de vastes surfaces, de nombreuses bombes de peinture, un travail préalable, des esquisses, du temps. Il s’agit parfois d’une commande, comme dans certaines rues où les rideaux de fer des boutiques sont décorés par des graffeurs. Dans ces cas-là, les peintures ne sont jamais taguées, ni recouvertes, l’œuvre est respectée. Parfois aussi certains espaces sont autorisés, surtout dans le cas des fresques. À Montpellier, par exemple, un responsable de CES et un ferrailleur ont donné le même exemple de tolérance en abandonnant des murs aux graffeurs. Souvent, graffes et fresques se situent sur des lieux de passage : remblais, quais où ils peuvent se déployer, se succéder, formant parfois de véritables galeries à l’air libre, qu’on songe seulement au Mur de Berlin ! Libre certes, cette forme d’expression l’est, mais sa réalisation obéit à certaines contraintes, contrairement en cela au dessin graffité, qui est anonyme, individuel et spontané. Graffes et fresques sont généralement l’œuvre de plusieurs auteurs dont la signature codée est le nom de la bande à laquelle ils appartiennent. Le critère esthétique est important, le lieu d’exécution aussi, car la compétition est reine, le style décisif. Comme l’indique un graffeur nantais : le tag, c’est pour se faire connaître, le graff pour se faire reconnaître. [4] . La créativité est reine, engendrant des œuvres complexes, où dans le dessin s’imbrique un ensemble textuel, parfois difficile à déchiffrer, mais visible de loin. Ambiguïté des auteurs qui veulent se faire voir, mais protègent leur originalité. Graff-art ou art tout court, on ne peut nier, devant l’universalité du mouvement et l’étrange beauté de bien de ces œuvres, être en présence d’un mouvement culturel authentique et riche d’avenir.

On en revient à une forme plus simple d’image avec le pochoir, lancé en France en 1983 par un peintre qui signe Blek le rat une série d’images reproduites à l’identique, grâce à une forme prédécoupée. Moins flamboyants que les lettrages ou les graffes, plus petits aussi, individuels, les pochoirs combinent souvent texte et image : pochoirs de bombes, de têtes casquées, de fusils, de tanks, par exemple, avec des phrases comme La guerre coûte chair. Pochoirs humoristiques ou poétiques, comme ceux de Miss-Tic, dont les poèmes jouent sur les mots, messages de fraternité et de paix, comme ceux - trop rares - du Bateleur qui nous a quittés ; de Nemo et Mesnager que vous avez déjà rencontrés dans Quartiers Libres n068/69, pochoirs isolés ou en fresques légères ; visages connus de peintres, d’écrivains, comme ceux signés par Nice Art et reproduits en cartes postales, leur diversité étonne et ravit. Pochoirs politiques enfin, signés, militants, textuels comme ceux des anarchistes ou réduits à un symbole : faucille et marteau, fleur de lys. Le propre du pochoir, c’est, semble-t-il, d’envoyer un message et non de privilégier la forme ou la couleur. Quant au bombage, il signifie à la fois l’acte de graffiter et le résultat. Le terme est mal fixé, négatif pour certains : il s’agirait de salir un emplacement, un adversaire. En fait, il semble bien que le mot disparaisse au fur et à mesure que se différencient les réalisations murales.

JPEG - 24.9 koIl n’est guère étonnant que graffiti et autres témoignages de l’imaginaire urbain suscitent de plus en plus d’intérêt. On en voit un indice dans le nombre et la variété des études qui paraissent sur ce sujet ces dernières années. On commence à comprendre combien ils humanisent et animent ces espaces techniques que sont les murs, les moyens de transport, les enceintes qui protègent la propriété ou ces lieux fermés que sont les prisons, voire les écoles. Certes, ils dérangent aussi, mais n’est-ce pas là le propre de l’homme ?


Claire Guinchat

Claire Guinchat, documentaliste, ingénieur CNRS, traque et conserve trace des graffitis de tous genres depuis de nombreuses années. Elle appartient au réseau RIRESC, basé à Nîmes, qui étudie les formes non conventionnelles du langage social. Elle étudie plus précisément les inscriptions textuelles et prépare un article sur les jeux de mots dans les graffitis. Elle serait très heureuse d’en recevoir de votre part. Merci d’avance.


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en janvier 2014.

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[1Denis Riout et al - Le livre du graffiti. Editions Alternatives, 1985.

[2Claire Guinchat - Les murailles sont-elles le papier des fous ? Intervention au colloque du RIRESC, Nîmes 1998. À paraître."Coiffure pour âmes et autres chimères - La vie redessinée par le graftlti" in Jean-Marie Marconot et al - Le langage des murs, du graffe au graffiti. Presses du Languedoc, RIRESC, 1995

[3Exposition Calli-graff - La Laiterie, Strasbourg, 16 mai - 5 juillet 1998. En 1996, une autre exposition : " Paroles urbaines" permettait un premier contact avec les graffs.

[4Martine Lani-Bayle. Du Tag au Graf. Art Ed. Hommes et perspectives (Marseille), 1993

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