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Récit historique

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La révolte des chiffonniers

1832
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Paris vu de la Butte de Chaumont 1831. Gravure anglaise.


À cette époque, au pied de la Butte de Chaumont s’étend un vaste territoire au nord-est de Paris. Il se situe entre les villages de Belleville et de La Villette et se nomme Montfaucon. Sur cet emplacement, où jadis deux gibets successifs ont été érigés puis ont disparu, vivent les ouvriers des clos d’équarrissage et les employés des bassins de décantation dans lesquels, chaque jour, les vidangeurs de la capitale viennent déverser les excréments des Parisiens.

La grande voirie parisienne est un lieu abject, pestilentiel où les pauvres gens gagnent leur misérable vie dans une gangrène où l’imagination s’égare … Si l’indigence règne à Paris, 83 % de la population, à Montfaucon le dénuement est total. Ici les individus circulent, s’installent ou repartent sans donner d’explication et les chiffonniers ont tout naturellement trouvé leur place au voisinage des immondices sans que quiconque leur cherche noise.

Dans les rues parisiennes, seuls les noctambules peuvent les entrevoir. Ils sont armés d’un croc, s’éclairent d’une lanterne et portent sur leur dos une hotte tenue par deux lanières solides. Ces gens sont les maîtres de la nuit, rois sans prestige d’un royaume sans gloire. Quelques-uns, parmi eux, plus seigneuriaux que d’autres, possèdent un gros chien. Il tire la petite charrette où s’entassent les détritus et, à ce dernier signe d’opulence, on peut se rendre compte que l’homme a réussi dans son négoce.

Un tantinet paillards et plutôt forts en gueule.

En temps ordinaire, les chiffonniers se montrent bons et francs compagnons, un tantinet paillards et plutôt forts en gueule. Si en chemin, ils devinent un troquet où une dernière chandelle achève de se consumer, ils s’arrêtent le temps de vider un godet et repartent en grignotant un quignon de pain dur. Tous possèdent leur repaire dans les faubourgs et, à Paris, chacun a son quartier, sa rue et même ses maisons attitrées. Il faut être admis par les autres, souvent jaloux et envieux des trouvailles qu’ils n’ont pas su faire, toléré par les concierges et connaître les bons endroits pour ne pas perdre son temps. La récolte fructueuse, os, verres cassés, chiffons, peaux d’animaux, cartons, peut leur faire espérer un revenu d’un franc cinquante. Une nuit entière par n’importe quel temps pour ne pas mourir de faim !

Mars 1832, la colère gronde…

En cette fin de mars 1832, la colère gronde chez tous les chiffonniers et plus particulièrement chez ceux de Montfaucon. À la liesse populaire de la mi-carême et à la descente de la Courtille de Belleville, a succédé une inquiétude vague, puis l’agitation a gagné les faubourgs et devant les mesures de protections prises par Gisquet, le préfet de police, la colère est grande. Ne parle-t-il pas d’assainir les rues ? À cette nouvelle les têtes s’échauffent, les conciliabules se multiplient. Pourtant il faut se rendre à l’évidence, le choléra-morbus, hier encore aux portes de Paris vient de pénétrer dans la capitale.

Le choléra-morbus est dans nos murs !

En date du 29 mars le journal des Débats annonce : "Le choléra-morbus est dans nos murs ! Hier un homme est mort dans la rue Mazarine".

Si cette feuille de chou croit bon d’informer ses lecteurs c’est qu’il y a danger. Mais alors, jusqu’ici, qu’a fait Gisquet pour préserver les citoyens ? Il devait bien le savoir, lui, que ce maudit Morbus ravageait la Russie, flambait en Angleterre et finirait par secouer la France. Qu’a-t-il attendu pour agir ? Car aucune mesure n’a été prise pour endiguer le fléau. Gisquet et les suppôts de Satan qui composent son entourage sont restés inertes devant la montée du péril… Tandis que chacun vaque encore à ses occupations et peut lire dans la presse le nombre des victimes : 4, le 26 mars. À compter du 1er avril, la situation s’aggrave et l’on peut dénombrer plus de cent décès par jour.

Il n’est plus question de discuter, il faut agir.

JPEG - 69.2 koQuand le 30 mars, Gisquet entreprend de faire imprimer et distribuer 40 000 exemplaires d’une "Instruction populaire dans laquelle on donne aux habitants les plus sages conseils"… il est trop tard, le mal a déjà frappé.

Dans la nuit du 31 mars en application des mesures de salubrité prises par le préfet - balayage des rues et ramassage de toutes les ordures par les grands tombereaux de l’entreprise Savalette - les chiffonniers de Montfaucon, conscients de perdre leur gagne-pain, ne l’entendent pas de cette oreille.


Une horde en guenilles se précipite vers la Grève…

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Il n’est plus question de discuter, il faut agir. Dans un Paris affamé par 6 années de disette, fermé aux maraîchers, seuls les bourgeois pourront se tirer d’affaire. Ces derniers, larme à l’œil, tripes molles et cœur sec, se préparent déjà à prendre la poudre d’escampette et à laisser les gueux en tête-à-tête avec le choléra. De tous côtés, des messages s’échangent portés par des gamins. Au matin du 1er avril sous une fine pluie, une horde en guenilles se précipite vers la Grève pour hurler sa fureur. Sur leur passage les volets claquent, les magasins se ferment en toute hâte et les rues sont désertées.

Quand les chiffonniers unis par une même détresse trouvent sur leur passage un premier tombereau, c’est à coups de hache qu’ils le détruisent. Puis, ils tentent de dénicher les voitures de l’entreprise Savalette et lorsqu’ils les découvrent une immense clameur salue l’importance de la trouvaille. Le bruit des roues sur les pavés, les cris de haine visant Gisquet et les hurlements de la population attirent la troupe dont les ordres sont de se tenir prête à toute éventualité. Arrivés à la Seine, les tombereaux sont précipités dans le fleuve et soudain de grandes flammes s’élèvent alimentées par d’autres voitures de ramassage.

Un grondement sourd monte de la Grève.

Un grondement sourd monte de la Grève. Depuis l’aube, une foule grandissante converge vers la Cité. Aux chiffonniers se mêlent des émeutiers. Les mouvements sociaux et l’agitation politique s’unissent pour crier leur hostilité envers le roi et son gouvernement. Devant l’ampleur que prennent les tumultes, la garde nationale et les troupes de la garnison sont appelées pour rétablir l’ordre.

De part et d’autre, des hommes tombent et lorsque le calme revient, on s’aperçoit que ceux de Montfaucon ont disparu comme par enchantement. Sur les deux cent vingt-cinq personnes arrêtées, la police ne compte qu’une dizaine de chiffonniers.

Et tandis que la troupe achève de disperser la foule, le choléra poursuit ses ravages, impitoyablement.


Denise François

Denise François appartient à une vieille famille parisienne, installée dans notre quartier depuis 1871. Elle-même est née à deux pas des Buttes-Chaumont. Son attachement à ses racines l’a poussée à consacrer trois de ses ouvrages à ces lieux. Au travers de faits réels, pimentés d’une solide documentation, des traits de romanesque et d’imaginaire, ses personnages, hauts en couleurs, nous entraînent un siècle et demi en arrière dans une grande aventure où politique, luttes sociales et passions humaines s’entremêlent.

Ses livres sont publiés aux éditions Filipacchi.

  • L’auberge du Grand Balcon
  • Les révoltés de Montfaucon
  • Les Dames de la Courtille.

Paris vu de la Butte de Chaumont 1831. Gravure anglaise.


Article mis en ligne en novembre 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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