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La vie graffiti… 40 ans après…



« RÉINVENTONS LA VIE »
« VIVE LES MÔMES ET LES VOYOUS »

« TOUT ENSEIGNANT EST ENSEIGNÉ, TOUT ENSEIGNÉ EST ENSEIGNANT »

« LE RÊVE EST RÉALITÉ ! »
« METTEZ UN FLIC SOUS VOTRE MOTEUR »

« L’ŒUVRE D’ART À VENIR, C’EST LA CONSTRUCTION D’UNE VIE PASSIONNANTE »

et tant d’autres….


C’est mai 68. Idées, images et mots se bousculent contre les institutions : « BRISONS LES VIEUX ENGRENAGES », en appellent à l’imagination pour tous, à l’art libérateur : « L’ART C’EST NOUS, LA RÉVOLUTION C’EST NOUS ». C’est le rejet des autorités, flics, professeurs, bureaucrates, du travail non choisi : « NE TRAVAILLEZ JAMAIS », l’affirmation du droit au bonheur, au partage, à la solidarité : « OUVREZ LES FENÊTRES DE VOTRE CŒUR ».

C’est « attaquer la forteresse au badigeon, en coloriant les murs, vouloir faire tomber les murs » [1]. C’est la vie festive : « les révolutions prolétariennes seront des fêtes ou ne seront pas car la vie qu’elles annoncent sera elle-même créée sous le signe de la fête » (tract-Strasbourg).

C’est beaucoup d’utopie, la suite l’a bien montré. Mais de ces « images de la révolte » de mai 68 se dégagent une formidable vitalité, un appétit de vivre « autrement » qui force le respect. Que reste-t-il de cette énergie à notre époque ? Que disent les graffitis actuels ? Pour en avoir rassemblé des milliers depuis trente ans, je vais tenter une réponse. Certes le contexte est différent, des changements sociaux se sont produits, les normes sociales ont évolué vers plus de permissivité, le carcan des mœurs s’est desserré. Mais pour beaucoup les conditions de vie ne se sont guère améliorées et d’autres problèmes sont apparus : sida, montée du chômage, drogues dures, et maintenant, expulsion des sans-papiers, précarité, pauvreté galopante, engendrant une inquiétude, un refus violent qui se reflète sur les murs.

Y court toujours le fil rouge de la révolte contre les mêmes autorités : « VIVEMENT QUE LES CITOYENS SOIENT RESPONSABLES, QU’ON SOIT DÉBARRASSÉS DES POLITIQUES ! ». C’est bien la rage qui inspire la plupart des graffitis contestataires : « BOUFFEZ DE LA RÉVOLTE, VOUS CHIEREZ DE LA VIE » (2002). Le contenu des messages s’est diversifié, puisque tout fait social se traduit immédiatement par son reflet sur un mur. Aux invectives racistes : « ARABES, NÈGRES, GITANS DEHORS » (2002) répond : « SKIN TE CASSE PAS LA TÊTE, ON S’EN CHARGE » et la situation palestinienne engendre force slogans anti-juifs, d’un côté, anti-arabes de l’autre. S’y ajoutent de plus en plus des protestations contre les expulsions, du logement : « UN TOIT POUR TOUS » (2005), est souvent repris sous différents termes et du pays : « UN ENFANT ET SA FAMILLE DOIVENT RESTER VIVRE AVEC NOUS » (2006). L’incendie d’un hôtel délabré où périrent plus de dix enfants a vu fleurir, derrière la BNF, un véritable jardin de poèmes, dessins, mots d’amour et de révolte.

Alors qu’en 1968 on a crié « LA MARCHANDISE ON LA BRÛLERA », en 2008 on voit s’inscrire sur les trottoirs le constat ironique : « SEULE RELIGION LA CONSOMMATION » entourant un chariot de magasin pourvu d’une paire d’ailes. On a le ciel qu’on mérite ! Toutefois un nouveau mode de lutte est apparu : le détournement des affiches publicitaires qui inversent ou ridiculisent le sens du slogan, est loin d’être dû à quelques vandales mais le fait de mouvements organisés comme « la Meute » ou les « Casseurs de pub ». Ainsi du : « VOUS LES PAUVRES, PARDON » jeté au dessus d’une affiche de foie gras ou des « STOP LA PUB », « MARRE DE LA PUB », ou encore du vigoureux : « CON SOTS MATEURS RÉVEILLEZ-VOUS ».

Cela finit par titiller quelque peu les publicitaires, des municipalités réclament plus de discrétion et on vient d’apprendre (mars 2008), la création d’une commission sur : « l’image de la Femme dans les média ».

Si vivre seule pour une femme n’est plus synonyme de ratage familial, si l’homosexualité n’est plus un scandale inavouable, sexisme et machisme se défoulent toujours autant sur les murs des toilettes, des prisons - et sur les tables de écoles : « LA FEMME N’EST PAS PROFONDE ELLE EST CREUSE », « LES FEMMES ÇA DOUBLE LE DÉSIR, ÇA TRIPLE LE PLAISIR ET ÇA QUADRUPLE LES DÉPENSES » [2]. Apparu vers les années 90 , l’innombrable : « NIQUE TA MÈRE » ou « NTM » relève-t-il d’une transgression majeure et d’une suprême insulte, ou d’un tic rituel ? Il était impensable, il y a quelques années, de voir s’afficher à l’air libre ce type d’injure sexuelle. Par ailleurs les jeunes se partagent toujours en grands romantiques : «  J’TM MA MIENE », « J’TM MON MIEN » et en grands réalistes : « L’AMOUR C’EST COMME LE HOMARD… TOUT DANS LA QUEUE, RIEN DANS LA TÊTE » (dans un lycée parisien !).

La sexualité s’est affirmée mais se heurte à de nouvelles contraintes, dont la moindre n’est pas le sida. En mai 68 on clamait que l’amour détruira le capitalisme, en 2008 la sexualité est récupérée par le capitalisme sous ses formes marchandes les plus commerciales. Le discours graffiteur des toilettes et des lieux clos n’a guère changé mais s’est raréfié puisque tout peut se dire ou s’écrire ouvertement.

Ce qui est nouveau c’est la proximité de la drogue, la « douce » qui n’est pas perçue comme un danger : « UN PETIT JOIN (sic) DE BON MATIN CA FAIT DU BIEN » ou « TIRE SUR TON JOINT PAS SUR LES HUMAINS » (2003). Si certains mettent en garde contre la « dure » : « STOP THE MADNESS », suivi d’une seringue brisée (1995), d’autres évoquent l’argent facile qu’elle peut procurer. Un graffiti résume bien l’esprit d’un certain type de fête extrême qui semble se répandre : « SEX DRUGS AND ROCK’N’ROLL ». Il n’est guère étonnant que la mort soit si présente sur les murs : squelettes, faux crânes ou constats désabusés : « TRAVAILLE, CONSOMME ET MEURS »(2005).

Devant la difficulté de vivre, la religion est-elle un recours ? La multiplication des sectes et des groupes de spiritualité pourrait le faire croire et se reflète sous deux formes : l’appel à Jésus, « JÉSUS T’AIME » (2004) ou « DIEU EST PLUS GRAND QUE TON PROBLÈME » (2005) ou l’invocation du diable comme le « SWEET DEVIL » d’un jardin parisien. Force est de dire que les opinions sont contradictoires, l’un écrivant : « NIQUE LA JUSTICE, Y’ A QU’ DIEU POUR ME JUGER » (2001), l’autre : « LA RELIGION NIE L’INDIVIDU »(1998).

L’individu justement, voilà un des sujets constants des graffitis actuels. Le moi, l’ego s’étale sur les murs et il ne s’agit plus de donner son avis ou de clamer ses refus. On est là sans plus, on occupe la place même si comme quelqu’un le dit : « J’AI PAS D’IDÉES » (2005). Du « VIVE MOI » au « CE N’EST QUE MOI », du désabusé : « JE SUIS VENU, J’AI VÉCU, JE SUIS PARTI » au « J’Y SUIS J’Y RESTE » ou « JE CHANGE DE VOIE » tous les tempéraments s’affichent, sans oublier le « JE VOUS EMMERDE » libérateur. Tous ces graffitis très récents me semblent bien traduire ce qu’un psychiatre appelle la « narcissisation » du monde, le renfermement sur l’individu. L’appel à la solidarité de mai 68 a quasiment disparu de l’écriture murale, voire peut être tourné en dérision : « SOUTENEZ LA LUTTE DES FEMMES » s’est vu flanqué d’un dévastateur : « JE SOUTIEN GORGE… ».

On ne peut pas pourtant toujours récriminer et certains ont beaucoup d’esprit et jettent un éclat de rire sur les palissades. On joue avec les mots et l’espace en mettant un « SEXE À PILE » sur un transformateur ou un « J’AI PAS FAIM » sur une porte de cantine. Un coiffeur devient : « COIFFEUR POUR…ÂMES », « L’ART TRISTE CHERCHE LARME SŒUR » et la devise républicaine devient : « LIBERTÉ, ÉGALITÉ, CANNABIS » (2005).

À une époque on relevait force dialogues entre graffiteurs anonymes, en général pour des résultats plutôt cocasses. Comme la réflexion amère de Gaby ajoutant à « LES MECS C’EST COMME LE MÉTRO, T’EN RATE UN TU PRENDS LE PROCHAIN » un « T’ES BON TOI » désabusé (métro 2003). Mais avec la répression anti-graffiteur qui sévit partout, plus personne ne peut se livrer à ce petit jeu, ni même écrire ou dessiner quoique ce soit.

Moins ludiques, moins théoriques, beaucoup plus réalistes et plus pessimistes que ceux de mai 68, les graffiti actuels reflètent bien les multiples facettes du réel mais accordent au rêve. Pourtant, si au : « SOYEZ RÉALISTE, DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE » d’il y a quarante ans répond en 2008 : « TOUT EST PERMIS MAIS RIEN N’EST POSSIBLE » a fleuri encore récemment sur un mur parisien : «  L’UTOPIE OU RIEN » (2007). Peut-être est-ce l’utopie qui a changé ?


Claire GUINCHAT, mars 2008.

Voir : « Le rire graffiti » par Claire Guinchat, dans le Quartiers Libres N° 102


Article mis en ligne en 2010 par Salvatore Ursini. Actualisé en octobre 2013.

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[1« Les murs ont la parole » Julien Besançon, Tchou 1968.

[2Aude Vincent, Fabrice Hervieu, « Pupitres de la nation » ed.Alternatives 1997

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