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L’habitat communautaire de la villa des Hauts-de-Belleville

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Le béton criminogène ?


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1963 - Le travail des "Castors" Villa des Otages - Photo Jean Braun.


Les récentes émeutes incendiaires ont fait dire beaucoup de bêtises. L’une de celles qui est revenue le plus souvent serait que l’urbanisme de tours et de barres serait criminogène.

JPEG - 28.1 koLe pouvoir de l’architecte est-il réellement tel que, d’une simple forme, d’un simple matériau, il engendre ou supprime tous les maux de la terre ?

L’art de vivre ensemble est aussi le fruit d’une recette autre dont les pouvoirs publics d’aujourd’hui et chacun d’entre nous pourraient prendre de la graine.


Le contexte

L’îlot et son ensemble sont situés au point le plus haut de Paris, à l’emplacement du parc du château de Ménilmontant où naquit en 1760 Le Peletier de Saint-Fargeau. C’est ici que ce dernier permit à Claude Chappe d’effectuer ses premiers essais de télégraphie optique en 1792.

En 1871, le lieu fut témoin du massacre de 49 otages de la Commune, à la suite duquel les pères jésuites développèrent une importante œuvre sociale sur un terrain jusqu’alors occupé par des vergers, de petits ateliers et des briqueteries.

Au milieu des années 1950, aucun ministre de la Reconstruction n’est arrivé à bout de la crise…

Dans la France de l’Après-Guerre, la priorité est donnée à la reconstitution de l’appareil de production. La reconstruction des logements, reléguée en deuxième position, tarde à décoller. Pour faire face à la pénurie de logement, les loyers des immeubles neufs sont, après la Libération déclarés complètement libres et les locataires de ces immeubles perdent leurs droits au maintien dans les lieux. On espère ainsi redonner vie à la construction d’immeubles de rapport. L’expérience est désastreuse : les Trente Glorieuses [1], sous couvert d’hygiénisme, sont marquées par les expropriations et la destruction massive des maisons des faubourgs.

Au milieu des années 1950, aucun ministre de la Reconstruction n’est arrivé à bout de la crise et le nombre de logements décents est toujours très insuffisant : Le recensement de 1954 dénombre en France 13 401 000 logements, dont 1 762 000 en état de surpeuplement critique et 1 632 000 en état de surpeuplement temporairement admissible.

Aussi les initiatives privées, des sociétés de construction sans profit à visée locative, des offices publics municipaux ou départementaux, les sociétés anonymes d’H.L.M. ou encore les sociétés coopératives d’H.L.M. (voir chapitre sur le principe communautaire), se substituent elles bien souvent aux pouvoirs publics pour faire émerger les premiers grands ensembles en périphérie des agglomérations.

À Belleville, des familles squattent par nécessité des immeubles vétustes.

Menacées d’expulsion, elles se regroupent pour chercher une solution de relogement à proximité. Sur l’impulsion du responsable du mouvement squatteur, André Cayrou, la communauté religieuse appelée OEuvre des Otages, qui possède un vaste terrain, s’intéresse au problème. Les efforts communs et la persévérance du père Etienne Thouvenin-de-Villaret, permettent à une coopérative d’habitations à loyer modéré, l’Habitat communautaire, d’acquérir le terrain pour un franc symbolique. Ainsi l’ensemble architectural actuel , dénommé alors groupe Haxo, peut voir le jour.


Vers une nouvelle architecture

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, la réflexion sur le logement devient une préoccupation majeure des architectes. Les réalisations des premières barres sont pour les mal-logés la manifestation d’une réelle modernité bienfaisante. L’architecture, depuis le début du XXième siècle, est marquée par l’influence des ingénieurs et l’emploi de nouveaux matériaux : métal, béton armé et verre. Le système poteau-dalle, le plan libre, la disparition de la nécessité du mur périphérique porteur, les multiples possibilités offertes par le béton armé, les préoccupations artistiques du début du XXième siècle sur l’espace et sa traduction font très vite apparaître les notions d’espace ouvert et d’espace fermé. Espace ouvert sur d’autres espaces intérieurs mais aussi sur l’extérieur dans une relation d’échange, de complémentarité et de liberté [2]. Outre leur fonction de soutènement, les pilotis soulèvent le volume architectural, l’allègent et libèrent un espace de circulation sous la construction.

La Charte d’Athènes, élaborée en 1933, est diffusée par Le Corbusier en 1943. C’est la bible des architectes modernes et modernistes de l’Après-Guerre.

La plupart de ces principes sont mis en œuvre par Claude Béraud, Grand Prix de Rome et architecte en chef des Bâtiments civils et Palais nationaux, pour les divers bâtiments de l’ensemble urbain de la villa des Hauts de Belleville : exaltation du soleil, espaces verts, hygiène, condamnation de l’alignement sur rue, pilotis, système poteaux-dalles, plan et façade libres, fenêtres en longueur, toit terrasse.


Le principe communautaire

L’objectif essentiel de la coopérative est de réduire, au bénéfice de ses membres et par l’effort commun de ceux-ci, le prix de revient de l’habitat en les faisant participer à la gestion des immeubles et s’intéresser à la vie du groupe d’habitation et à son équipement social et culturel [3]. À la base, la coopérative est un rassemblement de personnes réunies pour faire construire leurs logements avec le maximum d’aide de l’État. Elle se gère elle-même dans le cadre des lois relatives aux coopératives H.L.M. de construction et est totalement indépendante. En fonction des formes de financement possibles et des ressources des futurs coopérateurs, et au bout d’une période fixée à trente ou quarante ans, l’ensemble des locataires attributaires devient propriétaire de l’ensemble de l’immeuble.

Être originaire, habiter ou travailler à Ménilmontant, être mal logé, disposer de revenus modestes.

Des conditions indispensables sont requises pour devenir coopérateur à la villa des Hauts-de-Belleville : être originaire, habiter ou travailler à Ménilmontant, être mal logé, disposer de revenus modestes. Les élus sont retenus de manière à assurer la plus grande mixité, tant de classes socioculturel les que d’âges ou de tailles de foyer. Dès l’emménagement des premiers habitants, il est fait appel à un autre aspect unificateur : le système castor. Ce système est essentiellement utilisé pour les travaux qui ne nécessitent pas de trop grandes compétences professionnelles, tels que tous les aménagements extérieurs. Chacun donne un peu de son temps selon la taille de son logement. Toute heure de travail non effectuée est facturée et les sommes récupérées sont investies dans l’achat des matériaux.

Des activités sociales et récréatives ainsi que des services sont organisés par les habitants eux-mêmes : soutien scolaire, garde et placement des enfants, activités de formation, entraide et œuvres sociales multiples, don de mobiliers et de vêtements, aide juridique, bricolage, couture, cuisine, bulletin de liaison… Grâce à la commission sociale, des enfants dont les parents sont malades ou décédés peuvent être replacés provisoirement dans d’autres familles sans quitter l’immeuble et sans l’aide d’une assistante sociale extérieure. Les personnes au chômage peuvent également faire appel à ses services. La commission achat permet aux habitants des économies conséquentes (mise en place d’une coopérative d’achat, livraison de produits fermiers… ). Si la famille s’agrandit ou si elle se réduit, une commission spéciale organise les échanges d’appartements.


En 1971…

Malheureusement, toutes les coopératives n’étaient pas aussi bien gérées que celle des Hauts-de-Belleville et, le 16 juillet 1971, soucieux d’éviter des risques très grands aux locataires coopérateurs, responsables de tous sur tous leurs biens, le législateur modifie le code de l’urbanisme et de l’habitation en imposant aux coopérateurs de devenir propriétaire ou locataire de leur logement. Cette loi prend effet en 1975.


Aujourd’hui

Malgré cela et jusqu’à aujourd’hui, l’organisation communautaire bien ancrée d’un immeuble cité en 1961 comme modèle de préfiguration d’un nouveau style de relations et de vie sociale [4], demeure d’actualité et 30 % des occupants d’aujourd’hui sont là depuis l’origine.

L’immeuble doit fêter ses 50 ans en 2008. Les préparatifs de cet anniversaire ont commencé, et une association a été créée, histoire de montrer s’il en était besoin que l’esprit communautaire des débuts est toujours présent.

Vous pouvez découvrir cet ensemble hors du commun lors des visites des Journées du Patrimoine.


Extraits d’une étude d’Anne BOURGNE
réunis par Isabelle ABIVEN


Article mis en ligne en septembre 2014.

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[1Nom donné aux 30 années de croissance de l’économie française après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

[2Le Corbusier, in Le Corbusier, Maurice Besset, éd. Skira, 1992.

[3Si le projet comporte différents édifices : deux immeubles d’habitation, un foyer de jeunes travailleurs, une maison des jeunes et de la culture, un jardin d’enfants, une école, un dispensaire, un centre social, un foyer de personnes âgées, des espaces verts, des terrains de jeux et de sports… nous nous attachons plus particulièrement ici à l’immeuble principal, une barre de 100 mètres de long, 9 étages et 159 logements.

[4Étude menée coniointement par le CNRS et le ministère de la Construction, dans l’Est parisien en 1961. Contact : hautsdebel/evil/e@hotmail. com

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