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Récit poétique

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Le secret


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On revenait les voir. Cela faisait plus de dix ans maintenant. On les regardait de loin et ils ne nous voyaient pas. Nous avaient-ils regardés déjà au moins une fois. On hésitait. On avait peur d’avoir de la peine en découvrant leurs visages. Surtout celui de la mère. Peur de ne plus les reconnaître. Mais les connaissaient-on vraiment ?

On avait vécu là. Autant dire au bout du monde. Cachés dans cette maison minuscule, à la sortie d’un virage. Séparés de la ville par le cours d’un fleuve. Personne sur les berges. Seulement des gens pressés de rejoindre un point de repère dans le paysage. Un bonjour ou un bonsoir de temps en temps. Une parole volée au vent. C’était là que nos parents avaient décidé d’abriter leur vie.

Une terre où l’on passe en courant, poussé par le vent qui joue à vous faire peur. Une terre faite pour les êtres venus cacher un mal, fuir une compagne trop aimée ou échapper à un passé trop encombrant. Une terre grise comme le fleuve. Une terre où le vent balaye tout. Même les souvenirs, du moins le croyaient-ils. C’étaient ça qu’ils étaient venus chercher. Une île battue par le vent qui emporterait au loin le souvenir douloureux. Même les arbres n’y survivaient pas. Ils mourraient les uns après les autres. La plupart n’avaient pas le temps de grandir, ils se transformaient en buissons d’épines.

Le vent c’était le roi de l’île. Il vous empêchait de sortir. Vous obligeait à regarder l’avenir par le cadre étroit d’une fenêtre. Les maisons se recroquevillaient dans sa main de géant. Toute la baie, était jalonnée de ces petites maisons qui cherchaient à se dissimuler. Mais le passé ne meurt jamais. Sur cette île, il est le frère du vent. Chaque fois que vous parlez vous sentez le vent qui passe sous la parole. Le vent coulis du secret qui la soulève comme un bateau sur la crête des vagues. Un courant qui pourrait vous entraîner trop loin. Les années passent et le souffle du vent s’épaissit sous la langue. Et puis, il s’engouffre.

Un jour, le vent est entré dans la tête de ma mère. Il n’en est plus sorti. C’est comme ça que j’ai appris l’histoire. Nous, on n’avait jamais osé demander. Le silence était inscrit dans le paysage.

Le fleuve étrangement calme dont les eaux avaient déjà pris des dizaines de personnes. Des qui étaient pas d’ici. Des qui avaient voulu se reposer sur ses flancs. Qui ne savaient pas la danse du courant sous le voile alangui de l’eau. Et puis ce vent toujours présent. Comme une bête invisible. Sa bouche immense qui déversait ses paroles de vent dans votre tête, à gorge déployée. Pour arrêter le cours de vos pensées. Pour vous attacher à l’île. Pour faire de vous un captif.

Sur la route qui longeait le fleuve, on les voyait passer les habitants de l’île. Des âmes recourbées sur leur sort. Toujours pressées d’arriver. La plupart des jeunes avaient essayé de fuir. De passer le fleuve gris. La plupart avait échoué. Le vent avait voilé leurs pensées. Cela arrivait toujours de la même manière.

Le fils de la maison voisine, il était sorti nu de son sommeil et il était monté la nuit sur le toit de sa maison, encore tout endormi. Il avait écarté les bras. Et puis il avait mis un pied devant l’autre. Chou-fleur, chou-fleur… il criait au vent. La chanson de l’enfance. Et puis il avait agité les bras comme un oiseau. Il voulait traverser le fleuve. Et puis il était tombé bien sûr.

Chaque fois, après, c’était la même chose. Le jeune homme, quand vous croisiez son regard, il baissait les yeux. Et son corps, au fil des jours, suivait la pente de son regard. Il rejoignait lentement le cortège des âmes échouées du fleuve. Et c’était peine à voir.

Notre maison, une île dans l’île. Nichée dans un virage désert à la sortie du village. Les yeux du père toujours en colère. On ne savait pas pourquoi. La faute au vent peut -être. Les phrases courtes avec des points après chaque mot. Les regards qui se croisent comme des épées. A force de garder les mâchoires serrées sur le secret. Comme pour empêcher la parole d’aller plus loin. De lui laisser prendre son envol.

Maintenant, je peux le dire, la folie de ma mère a été une bénédiction pour nous. Un matin, elle se tenait près de la fenêtre, et brusquement, elle s’est mise à parler, parler sans discontinuer. Elle, qui ne disait rien. Elle, qui avait mis sa vie entre parenthèses, toutes ces années. Chaque fois qu’elle entendait un bruit, elle disait que c’était elle, sa petite fille, qui arrivait au bout de la route. Elle mettait plus les points au bout des phrases, elle faisait plus les silences entre les mots. Elles les accrochaient ensemble. Elle s’était mise à parler comme le vent. A souffler sur les mots, comme sur des brindilles. Même le regard du père ne lui faisait plus peur.

Au début, on avait du mal à comprendre ce qu’elle disait. Et puis, comme le vent qui se fatigue parfois, les mots se sont espacés. Peut-être aussi notre oreille s’était-elle accommodée de son langage.

Elle parlait d’une petite fille avec un tee-shirt jaune. Une petite pomme à peine croquée cousue au milieu. Elle avait cinq ans quand elle est morte. La maladie bleue. Chaque fois, que quelqu’un passait, elle croyait que c’était elle qui revenait. Mon père la menait pour lui montrer. Elle refusait d’accepter. Tous les jours de sa vie, après, elle a attendu. Moi, elle ne m’avait jamais vraiment regardée. Elle la voyait toujours à travers moi. Voilà pourquoi on s’était jamais comprise toutes les deux.

Peu de temps après, le vent a cessé de nous faire peur. Je suis partie la première de l’autre côté du fleuve gris. Mon frère a suivi.


Dessins et texte de Valérie LACOTTE

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Article mis en ligne en mars 2015.

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