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Récit historique

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Le vautour déguisé en sacristain


Paris, le 6 janvier 1865

Ma bonne cousine,

C’est une honte, notre capitale transformée en bourbier ! Pensez qu’avant-hier, devant la porte de mon immeuble s’installent des ouvriers munis de pelles et de pioches qui défoncent la chaussée. Pour sortir de chez moi, j’ai dû passer sur une planche bancale au risque de tomber et de me rompre les os. En me voyant glisser, quelques gueux se sont esclaffés tant ils étaient ravis. Mr Haussmann en prend fort à son aise avec ses travaux d’embellissement. Il n’y a plus de voie disponible, pas Je moindre endroit pour poser ses pieds et pour peu qu’il ait plu, c’est un rhume assuré. L’on peut dire que le Préfet de Sa Majesté ne ménage rien. Autour de Notre-Dame, c’est un véritable ravage, rien ne résiste à ce diabolique destructeur. Mille années d’Histoire sacrifiées au bénéfice d’un idéal administratif !

J’ai donc décidé d’effectuer moi-même une démarche au ministère pour remettre la pétition signée par les dames de l’ouvroir Saint- Julien. Me voici dans les lieux, je rencontre une dizaine de personnes qui errent et semblent vouloir se soustraire au travail. Malgré cela, je les aborde, les employés ne m’écoutent pas, m’indiquent une vague silhouette, un huissier peut-être, susceptible de me renseigner et repartent le nez au vent. Je m’obstine et poursuis mon chemin, les pieds meurtris, la rage au cœur. Brusquement, au détour d’un corridor, je vois une porte ouverte sur une pièce où se tient un fonctionnaire bien mis, assis derrière un bureau. Je frappe, il me prie d’entrer et m’invite à m’asseoir.

Tandis qu’il compulse quelques dossiers posés devant lui, je le regarde mieux. De temps à autre, il lève les yeux pour s’assurer de l’heure et il finit par s’interroger sur ma présence.

Avec son sourire faux, des prunelles comme des olives logées dans la fente de l’œil en forme de boutonnière, des incisives de lapin paraissant craintif comme une chaisière, il me rappelle une personne connue, mal dans sa peau.

Pourtant quelque chose me dit que sous sa face lunaire, ses cheveux bruns lustrés, cet employé modèle cache une ambition démesurée.

JPEG - 20.3 koAh, le bon apôtre ! Quand il m’adresse la parole, il s’intéresse à tout, à la voirie, à la pétition, à la capitale, à mes pieds douloureux et jusqu’au personnel dédaigneux de sa tâche. D’ailleurs me confie-t-il, certains fonctionnaires ignorent tout du travail à accomplir et ne connaissent même pas la raison pour laquelle on les a recrutés.

Ah ! s’il pouvait prendre en main les destins du ministère, comme les choses changeraient ! Le voilà lancé, il ne s’interrompt plus et me parle de lui, et encore de lui, je ne retiens son intérêt que parce que je l’écoute. Longtemps, me conte-t-il, il a suivi l’enseignement d’un chef de bureau à la belle crinière, au verbe séduisant, à la carrure martiale. Durant des années, il est demeuré fidèlement dans son ombre, effacé, prêt à tout pour l’homme qui lui servait de maître… Enfin, un jour, lassé de ses leçons, qu’il avait bien apprises, il a provoqué une discussion au cours de laquelle il a traité son supérieur de "vieux crocodile" !

Pendant qu’il parle, il ne se doute point que je l’étudie. Cet homme affable est un véritable vautour déguisé en sacristain. Et enfin je le reconnais. C’est lui dont les religieuses disaient à l’ouvroir du jeudi, tandis que nous cousions, qu’il était malingre, faible de constitution et ne grandirait guère, sans se douter qu’à défaut de grandir, il devenait féroce.

Pour parfaire, de solides études payées par ses parents avaient attisé sa convoitise. Et voilà notre souffreteux, devenu fort en thème, m’assénant des pensées qui, hélas !, sont les siennes, ennuyeuses à pleurer. Ainsi donc, il me promet de mettre tout en œuvre, il fera tout ce qui est en son pouvoir… Mais son pouvoir, jusqu’où peut-il aller ?

Il ne m’a pas entendu repartir. Perdu dans des rêves où il sauvait la France après avoir sauvé le ministère, une main sur le cœur, l’autre dans la poche des ses concitoyens, il se mettait déjà en campagne pour succéder à notre Empereur.

Et là, je suis certaine que vous savez de qui je veux parler. Mais oui, c’est bien lui : Renaud Maigret [1], le fils de notre ancien commissaire de police de Belleville ! Je devine que vous ne l’appréciez guère. Je le comprends d’autant mieux qu’à Aix, vous ne vous embarrassez pas de telles futilités. Décidément, Maigret n’est pas un sujet de distraction, ce serait même un mauvais sujet !

Pardonnez-moi très chère cousine de vous avoir ennuyé avec ces fariboles, dites-vous que malgré votre mauvaise santé, vous êtes privilégiée. Vous n’avez pas à affronter le saccage parisien et la bêtise de l’administration. Et surtout ne pensez plus au sieur Maigret.


Votre affectionnée cousine.


P.C.C Denise Francois


Article mis en ligne en janvier 2014.

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[1En 1832, le Commissaire de Police de Belleville portait réellement le nom de Maigret (le Règne de Louis-Philippe - Éditions Tallandier)

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