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Belleville à tombeau ouvert

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Léon et Camille Gaumont

Les hôtes remarquables du cimetière de la rue du Télégraphe.
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Plan du Cimetière de Belleville


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Tombe Gaumont au cimetière de Belleville. (Maxime Braquet)

Se cultiver en visitant les cimetières, c’est tendance. Les nécropoles se présentent en effet comme des dictionnaires de personnalités et l’on peut circuler entre les tombes un peu comme se feuillettent les pages d’un Larousse.

Certes, les « articles » qu’offre le modeste cimetière ex-communal de Belleville sont infiniment moins riches que ceux du gros « bouquin » du Père-Lachaise. Et puis le décor n’a pas le même pouvoir d’attraction. Il n’y a donc pas photo mais la déambulation au sein du carré de la rue du Télégraphe n’en ménage pas moins des surprises intéressantes.

La rencontre, par exemple, de Mgr Maillet, directeur de la fameuse manécanterie des Petits Chanteurs à la croix de bois, celle des acteurs Suzy Prim et Michel Etcheverry, du musicien organiste Pierre Cochereau, du poète Fagus, du peintre Camille Bambois, de l’historien Emmanuel Jacomin, des illustres cabaretiers de la Courtille Gilles et Jean-Claude Dénoyez… Souvent, la vie de ces morts a constitué un chapitre de la chronique de notre montagne. Tel est le cas de Léon Gaumont, dont la sépulture est assurément la plus belle pièce de notre cimetière. Dans des articles à venir de Quartiers Libres, nous nous arrêterons devant l’ultime demeure des autres vedettes mais, pour l’heure, penchons-nous – à tout seigneur, tout honneur – sur la tombe du fondateur de la mondialement célèbre compagnie cinématographique à l’emblème de la marguerite. [1]

Commençons par nous poser une question : pourquoi Léon Gaumont (1864-1946) repose-t-il en cette place alors qu’il décéda à Sainte-Maxime, en sa riche résidence du Château des Tourelles ? Et à tant faire que demander à la famille de remonter son corps de la Côte d’Azur à Paris, pourquoi le défunt a-t-il choisi cette humble nécropole périphérique plutôt que le Père-Lachaise (ou Montmartre ou Montparnasse), d’un prestige bien supérieur ? Une belle et noble réponse saute spontanément à l’esprit : n’était-il pas naturel que Léon Gaumont voulût rattacher sa dépouille à la terre dans laquelle son empire et sa fortune avaient leurs racines ? Nous l’avons raconté dans Quartiers libres n° 80-81, c’est en effet en lisière des Buttes-Chaumont que les premiers studios de la firme cinématographique virent le jour en 1905. Un véritable complexe usinier, une ruche d’activités, que les riverains connaîtront longtemps sous le nom légendaire de cité Elgé (LG). Cette raison a certainement pesé dans la « dernière volonté » de Léon Gaumont mais, croyons-nous, une autre sentimentalité, bien plus intime, encore que romantique à l’égal, a aussi joué. Les inscriptions visibles sur le monument funéraire de la rue du Télégraphe nous en indiquent la piste : Léon Gaumont a souhaité rejoindre la femme, Camille Louise Maillard, avec laquelle il vécut quarante-cinq ans et eut ses enfants. Aînée dans le couple, elle mourut treize ans avant son mari, en octobre 1933. Alors, nous n’en avons pas la certitude mais c’est probablement en cette circonstance que Léon acheta une concession au cimetière de Belleville, prévoyant de l’habiter à son tour en l’heure venue.

Il accomplissait ce faisant un geste d’affection envers sa compagne qui, née en 1859 rue de la Villette, a pratiquement passé sa vie entière dans cette artère peu éloignée de la rue du Télégraphe. Une pareille marque d’hommage, il la devait d’autant plus à Camille que cette femme, authentique Bellevilloise, fut la personne qui lui fit mettre tout à la fois le pied dans l’ascenseur social et sur notre montagne.


Les beaux-parents Maillard

Son père, Charles Constant Maillard (1827- 1884), était architecte. Vers la fin de sa vie, il exerçait surtout son art dans la maintenance mais, entre autres plans de construction, il dessina ceux de l’immeuble du 108, rue de Belleville – juste à côté de l’école communale – qui, par désagrément pour notre mémoire des lieux, vient d’être rasé. M. Maillard fut par ailleurs un notable car, dans les années 1870, il remplit les fonctions d’adjoint au maire du 19e arrondissement. Au sein du conseil municipal, il eut pour collègue Félix Richard, industriel dont l’entreprise de fabrication d’instruments optiques de mesures (notamment des baromètres), joua [2] un certain rôle dans la carrière de Léon Gaumont. Aisé sinon franchement riche, Charles Maillard avait, sous le Second Empire, acheté au 69 de la rue de la Villette (renuméroté plus tard 61 puis 55) une belle propriété aujourd’hui disparue. C’est là que Camille naquit et fit la connaissance de son époux, en 1886. Son frère Henri, camarade d’études du futur empereur du cinéma, le lui avait présenté en l’invitant sous le toit familial à l’occasion d’une permission de Léon tandis qu’il effectuait son service militaire.


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Léon Gaumont tout jeune, à l’époque de son mariage avec Camille - (Cinémathèque Française).

Le jeune homme de 22 ans qu’il était à cette date n’imaginait certes pas le destin grandiose qui l’attendait. Enfant d’une famille modeste, il avait dû interrompre sa scolarité avant de décrocher un diplôme mais nourrissait le ferme espoir de réussir dans la vie. Il entra comme simple gratte-papier au sein d’une maison de mécanique optique, la maison Carpentier, où, besogneux, opiniâtre, il acquit peu à peu les connaissances techniques de la partie. Il les consolida en suivant les cours du soir à l’Institut populaire du progrès, réputé pour les conférences sur l’astronomie qu’il dispensait. Chez son employeur, Léon apprit aussi les bases de la gestion d’entreprise. Nanti de ces bagages, devenu de fait un ingénieur, il peuplait sa tête de projets mais son manque de fortune ne rendait pas l’avenir évident.

Les ambitions de l’autodidacte plurent en tout cas à la femme déjà mûre qu’était Camille en 1886. Ils se fréquentèrent et s’épousèrent deux ans plus tard. La mariée était assez bien dotée et avait hérité au surplus d’un pécule honnête à la mort de son père. Le jeune ménage habita chez madame Maillard mère, au 55, rue de la Villette, puis, après le décès de celle-ci, en 1892, disposa seul de la résidence. En 1889 (ou 1890), Camille, répondant sans doute déjà à des visées de son mari, avait acheté quelques terrains de la ruelle des Sonneries, une venelle qui embouchait alors dans la rue des Alouettes, derrière la demeure du couple. Six ans plus tard, Léon Gaumont leur trouva une utilisation. Entretemps, en effet, il avait avancé sur le chemin professionnel. Après avoir été le fondé de pouvoir d’une entreprise commercialisant des appareils photographiques, près du Palais-Royal, il acheta celle-ci à son patron, Félix-Max Richard, et constitua une société à son nom avec le soutien d’un certain Gustave Eiffel. [3] Il se lança aussitôt dans la construction des appareils et, pour ce faire, fit bâtir un atelier au bout de la ruelle des Sonneries. En 1895 se constitua ainsi, grâce au concours de Camille, la première brique de ce qui allait devenir la cité Elgé.

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Construction du premier atelier Gaumont, au 12 de la rue des Alouettes (dans un segment appelé Carducci de nos jours). 1896 (Cinémathèque Française).

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Vue aérienne de la Cité Léon Gaumont.


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Alice Guy (1873-1968) La première femme cinéaste en 1907.

Des Alouettes aux Tourelles et retour

La villa des Gaumont se trouva dès 1908 insérée dans le tissu dense des bâtiments de cette cité active ; elle en bordait l’entrée sur la rue de la Villette. Henri Fescourt, l’un des premiers cinéastes de la compagnie, rapporte que, se rendant au plateau de tournage, il ne franchissait jamais le portail de la cité sans avoir le sentiment que le patron le regardait passer des fenêtres de son bureau. En réalité, Léon, qui supervisait de haut la dimension artistique des activités de sa firme, ne mit jamais le nez dans la “cuisine” de la réalisation des films. Ses employés le voyaient rarement sous la verrière géante de ce qu’on n’appelait pas encore, à l’américaine, studio mais « théâtre de prises de vues ». Il délégua la responsabilité de ce domaine à deux collaborateurs de grand mérite, Alice Guy d’abord puis Louis Feuillade.

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La série de films Fantômas, de Louis Feuillade.


Le pré carré du chef d’entreprise Gaumont, c’était les appareils de cinéma, le perfectionnement de leur mécanique, l’invention de procédés techniques pour ajouter le son et la couleur à l’image en noir et blanc muette. L’ingénieur Léon fut un précurseur de rang mondial en ces matières. Voilà en tout cas ce qui l’occupait vraiment dans les ateliers et laboratoires des Buttes-Chaumont. En 1930, âgé de 66 ans, il prit sa retraite et, cédant la cité Elgé à des continuateurs, se retira avec son épouse dans la belle propriété de Sainte-Maxime qu’ils avaient achetée en 1906, au début de la fortune du couple. Camille mourut là-bas mais exprima sa volonté de revenir à Belleville y reposer à jamais.


Maxime Braquet



Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en juillet 2014.

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[1Voir l’emplacement sur le plan.

[2Félix-Max était l’un des fils de ce Félix Richard dont nous avons cité plus haut le nom. Avant de se séparer de son frère Jules, en 1891, il avait codirigé avec lui la fabrique que leur père avait installée en 1874 au 8 de l’impasse Fessart (25-29, rue Mélingue de nos jours ; l’usine a été démolie vers 1972). Comme celui-ci avait côtoyé Charles Maillard au conseil municipal, c’est de façon assez naturelle que Léon, en 1893, chercha à se faire embaucher à la maison Richard. Découragé par Jules, il se rabattit alors sur la société de Félix-Max. Jules Richard, soit dit en passant, est à l’origine du lycée technique polyvalent qui porte aujourd’hui encore son nom au 21 de la rue Carducci.

[3Léon s’était fait remarquer de l’illustre père de la Tour à l’Institut populaire du progrès. Un des secrets de la réussite de Gaumont fut le choix qu’il sut toujours faire de ses relations et l’art qu’il possédait de les entretenir. C’est ainsi que Jules Carpentier, le premier patron qui l’employa, fut témoin à son mariage avec Camille dans l’hôtel municipal de la place Armand-Carrel.

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