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À La Villette

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Les buveurs de sang


« Les buveurs de sang ». Ce nom terrible réveille sans doute des idées lugubres dans l’esprit de plus d’un lecteur. Mais la pensée que le nombre des buveurs de sang est loin de diminuer ne doit empêcher personne de dormir. En effet, ce sont de pauvres diables qui, ayant déjà un pied dans la tombe, ne songent qu’à trouver un moyen quelconque de n’y point mettre l’autre. Le sang avec lequel ils se désaltèrent n’est point celui d’un ennemi qu’ils versent pour donner satisfaction à leur amour de vengeance ou à leur haine de sectaire. La plupart sont des enfants que la phtisie ronge, ou des femmes épuisées qui viennent chercher un peu de force à l’aide de cet horrible cordial. Les employés de l’abattoir n’ont jamais vu personne venir goûter sans nécessité à la terrible liqueur. Quelques hommes résolus à guérir quand même, à ne reculer devant rien pour se raccrocher à la vie qui les fuit, arrivent à boire sans hésiter le liquide rougeâtre.

Mais les plus vieux employés de l’abattoir n’ont jamais vu arriver de malade assez insensible pour ne point trembler un peu la première fois qu’il porte ses lèvres à cette terrible fontaine de Jouvence. Que de fois le boucher n’est-il pas obligé de commencer par boire lui-même, afin de décider le patient à vaincre une répugnance qui semble irrésistible ! II le fait avec un désintéressement parfait et une humanité qu’on est étonné de trouver en pareil lieu. Car, dans l’abattoir, le sang est la seule chose qui ne se vende ; quiconque veut en boire peut s’en rassasier à son aise. L’odeur du sang n’a rien de particulièrement révoltant ; son goût n’en est point véritablement désagréable.

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Le sang de veau est presque sucré ; le sang de bœuf, quoique plus âcre, n’est point sans posséder un certain arôme auquel on s’habituerait s’il ne fallait le voir tirer devant soi des veines de la bête que l’on vient d’abattre ou dont la gorge a été tranchée. On pourrait boire le sang si on trouvait le moyen de lui conserver sa fluidité et de le vendre en ville dans des débits ; mais il est impossible de ne pas être assiégé par une multitude de pensées horribles quand on avale une rasade au milieu de ce carnage.La tranquillité bénigne, fort logique, du sacrificateur qui essuie tranquillement son couperet sur le poil de ses victimes, est loin de réconcilier la raison avec ces hécatombes nécessaires. Pour comprendre que le boucher n’est pas un monstre, il ne faut pas être élève de Darwin et croire, comme les matérialistes, que les bœufs sont des hommes imparfaits qui n’ont pas encore eu le temps de prendre l’habitude de pousser sans poil et sans cornes.

Pour boire avec tranquillité le sang de la victime qu’on égorge devant vous, il faut bien être persuadé que c’est la nature qui nous a livré les troupeaux. Il faut sentir que c’est une fatalité divine qui nous oblige à tuer ou à faire tuer pour vivre, ce qui, si le premier était mal, serait pire encore. S’il y a crime, nous y sommes tous participants ; que disons-nous, le boucher est moins coupable que nous, dont l’estomac fait quotidiennement le métier de receleur. À distance de l’étal où le veau râle, toutes ces raisons sont excellentes ; aucun buveur de sang n’aurait de scrupules, et sa conscience serait aussi tranquille que s’il mangeait une côtelette. Mais quand on est à l’abattoir, ces raisons n’empêchent pas les cheveux de se dresser sur la tête. Elles sont bien faibles en face du bœuf dont un coup de masse anglaise perce le crâne et qui tombe foudroyé, soufflant aux pieds du sacrificateur. Elles pâlissent singulièrement dans la salle où les veaux se tortillent sur leur clayon.

Défendez tranquillement le droit souverain de l’homme au moment où vingt victimes, égorgées en moins d’une minute, protestent en tendant vers le ciel leur pauvre tête à moitié coupée, pendant que leur sang coule à flots dans le crachoir, et que, crispant leurs membres dans des convulsions affreuses, elles expirent, jetant en l’air des sons rauques, stridents, par les bords de la plaie béante. Il faut être boucher de profession pour tenir pendant tout ce temps que le jet de l’artère met à la remplir, la coupe d’une main aussi tranquille que si on la plaçait au dessous du filet d’eau d’une fontaine Wallace. Ces libations sont-elles efficaces ? C’est une question à laquelle personne n’a su me répondre ; cependant on m’a dit que les consommateurs ne reviennent pas longtemps. La plupart ne cessent d’aller boire à l’abattoir que parce qu’ils ont été portés au cimetière."


Article et illustration extraits du "Monde illustré" daté du 8 Août 1874



Article mis en ligne en 2011 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2013.

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