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Les murs nous parlent


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Pendant la guerre 1939-45 dans le 19e arrondissement - Photo Jacqueline Herfray.


"Les murs étouffent les sanglots et éloignent l’agonie " … Quel est le prisonnier qui il y a trois cents ans a gravé sa peine sur la paroi du donjon des Loches ?

Qui est ce "Gâte-Pâte" (un mauvais cuisinier ?) qui, à côté, un siècle plus tard, signe un "aveu" : "Madame la Comtesse, pour deux liards on la caresse, pour deux sous on lui fait tout" ? En a-t·il fait un peu trop ou la Comtesse s’est-elle lassée ? Et pourquoi un autre prisonnier a·t·il gravé un évêque en majesté (avec mitre et crosse) dans le cachot de Sens où il croupissait au XIIIe siècle, si ce n’est pour dénoncer son juge ? Qui a joué avec les mots en inscrivant à l’entrée d’une église :

Remorde mor
retarde joie ?

Est-ce un artisan, passionné de son travail, un curé, un instituteur qui avertit le passant que :

Pour un plaisir
Peine toujours
Nouvelle
Pour un peu de travail une gloire
éternelle ?
(1633, Chaumont-en-Vexin).

Cela, nous ne le saurons jamais. Mais, entre des centaines d’autres, leurs messages, si fragiles pourtant, ont perduré au long du temps et se trouvent maintenant, reproduits à l’identique, sauvegardés, dans un lieu unique, fascinant : le Musée de la Mémoire des Murs (ancien Musée des
Graffitis), à Verneuil- en- Halatte, à côté de Paris. Il est l’œuvre d’un homme passionné, Serge Ramond, chasseur de graffitis anciens.

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Photo Serge Ramond.

Depuis trente ans, il visite "gouffres et clochers", scrute pierre à pierre donjons, prisons, églises, catacombes, carrières, maisons anciennes, bref tous les lieux où peuvent subsister, comme il le dit lui-même "des témoignages touchants d’humanité laissés sur les murs comme autant de bouteilles à la mer". Leur rivage, il l’a construit peu à peu, avec sa femme, avec l’aide de la commune puis du département (Oise) et du Conseil régional (Picardie). Il a inventé une sorte de pâte souple, la plastiline, qui lui permet de mouler l’inscription dont il tire ensuite un positif, auquel le ton de la pierre est redonné grâce à une patine spéciale, à base de pigments naturels. Plus de 3500 moulages sont ainsi réunis, du sous-sol aux combles de cette ancienne mairie rurale, selon un parcours chronologique, allant de la Préhistoire et du Haut Moyen Age à la Grande Guerre (1914-1918).

Les plus émouvants, et peut-être le plus grand nombre, proviennent de prisons où le détenu avait tout le temps de graver les murs. Il peut s’agir de simples signatures, marques identitaires (comme les Tags actuels !), de courtes phrases (en écriture gothique !), mais parfois de véritables œuvres d’art, souvent d’inspiration religieuse : le Chemin de Croix de Nicolas Poulain, qui a passé quatorze ans en donjon au XVe siècle, est une fresque sculptée s’allongeant sur plusieurs mètres. Il y a des saints, comme St Nicolas et les trois petits enfants au saloir de la chanson, ou Saint Laurent sur son gril, plus vrai que nature, des Vierges à l’Enfant, mais aussi Adam et Eve (XVIe siècle, Tour du Prisonnier de Gisors) et toutes sortes de têtes. Parfois les figures sont partiellement recouvertes de nouveaux traits et on imagine la succession de captifs qui croupirent au fond de ces geôles…

Les inscriptions trouvées dans les églises, les maisons de maître, les châteaux, parfois en ruines, sont variées, elles aussi. Des symboles religieux ou profanes : lys, croix, ciboires, potences, moulins à vent, fer à cheval porte-bonheur voisinent avec de simples noms ou des têtes souvent assez maladroites, qu’on devine faites à la hâte. Les signes d’artisans et d’architectes des édifices sont plus soignés. Une superbe licorne du IXe ou du Xe, siècle est restée intacte sur une colonne pré-romane d’une église de Senlis.

Une partie des combles est consacrée aux graffitis des gens de la mer et du fleuve (XVIe au XVIIIe siècle) relevés en Normandie, en Charente et dans le Bassin méditerranéen. Gravés sur les murs des forts, des chapelles votives, des moulins, mais aussi des maisons privées, ils ne représentent pas seulement de superbes navires (voiliers toutes voiles dehors, galères avec leurs galériens, barques de commerce) mais aussi des objets quotidiens du marin (ancres, armes, animaux chassés à terre… ). On trouve encore dans cette véritable mine de trésors deux salles sur l’art préhistorique et gallo-romain, une collection d’inscriptions gravées de Picardie et bien d’autres merveilles.

JPEG - 80.2 koEnfin, relevés dans les carrières et les souterrains de l’Oise et de l’Aisne, et en particulier au fond du sinistre Chemin des Dames, près de Verdun, les témoignages des soldats enterrés là pendant des mois nous rendent sensibles leurs peurs, leurs espoirs, leur dégoût. [1] Ce sont souvent de véritables sculptures travaillées en plein relief : représentations humaines, mais aussi emblèmes héraldiques, animaux, bateaux. Un véritable Titanic, à demi-submergé, très finement ciselé, est entouré de la légende suivante : "La liberté quittant le monde" (1917, un soldat du 21eme) ! En 1918, un autre a gravé : "Prends la vie comme tu veux et tu verras que la mort c’est rien", mais il y a étonnamment peu de textes, surtout des noms et leur matricule. La valeur artistique de ces œuvres se double du témoignage qu’elles portent sur la vie de leurs auteurs, il n’y a pas si longtemps.

Sur le même thème, l’été dernier, une exposition juxtaposait dans le donjon de Crest, graffitis de prisonniers, de gardiens et de soldats du Château d’If, gravés au cours de trois siècles. A partir des graffitis de la Tour de la Lanterne, prison maritime de La Rochelle du XVIIe au XVIIIe siècle, et en s’appuyant sur les archives, on a pu reconstituer les conditions d’internement des équipages faits prisonniers au cours des nombreuses guerres menées à cette époque. [2] Un livre récent [3] recueille les messages laissés sur les murs de Fresnes par les prisonniers de la période de l’Occupation, messages qui, devant l’absence des registres allemand de la prison, ont permis d’identifier nombre d’entre eux. On pourrait citer bien d’autres exemples.

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Photo B. Mallet.

Le graffiti, ancien ou récent, image ou texte lapidaire, est bien loin d’être un acte de vandalisme. Il reste parfois le seul témoignage d’un moment d’histoire, d’une aventure humaine (Victor Hugo et Juliette Drouet signant leur passage le 29 juillet 1835 sur le donjon de Septmonts (Aisne) sont-ils des vandales ? … ) Il faut le différencier du Tag, [4] qui est une toute autre histoire. Lorsqu’on sort de ces lieux de mémoire, comblé, on est, si ce n’était déjà le cas, piqué par le virus et, croyez-moi, on regarde les murs d’une autre façon. Allez voir !


Claire Guinchat



Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en février 2014.

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[1Serge Ramond : "3000 ans de Graffitis" et "Le soldat et l’art mural des carrières" (au musée)

[2Luc Bucherie : "La Tour de la Lanterne, les lieux, les hommes, les graffitis". Ed. du Castelet, Boulogne, 53 p.

[3Henri Calet : "Les murs de Fresnes 1945". Ed. Viviane Hamy, 124 p.

[4voir Quartiers Libres n074/75

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