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Une page se tourne

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Librairie Vivre Livre


Quand un commerce ferme, le blanc d’Espagne barbouille la vitrine. Quand un autre accroche son enseigne, on pense "tiens c’est nouveau". Puis très vite, on oublie ce qu’il y avait là. La vie nous habitue de plus en plus à ce défilé de boutiques qui fleurissent et disparaissent quand la conjoncture est fragile. Exemple de Vivre Livre.

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Deuxième Rue des Libraires 1997 - Photo M.A.A.


Qui n’a pas constaté cela ? Aujourd’hui, j’en appelle au souvenir des habitants du quartier de Belleville afin qu’ils n’oublient pas Vivre Livre, la librairie située au 84-86 de la rue Rébeval qui a cessé son activité le 15 mars dernier. Pourquoi elle plutôt qu’une autre ? Parce qu’elle symbolisait le petit commerce en voie de disparition qui, comme certaines espèces animales, devrait être protégé. Parce qu’elle contribuait à l’essor culturel du quartier de Belleville, sorte de relais où l’on pouvait s’abreuver de connaissances, se nourrir de bonne littérature. On n’y dormait pas mais on y trouvait un peu de repos après une journée stressante de travail, de la convivialité et de la chaleur humaine quand l’extérieur devenait parfois hostile et insécurisant. Et Lucien Masclet de tenir son rôle bien au delà de sa fonction commerciale. Il n’hésitait pas à se transformer en conseiller averti ou en médiateur de communication. Un vrai rôle social !



Histoire de la Librairie

En 1988, la librairie appartient à la CFDT et s’appelle la Librairie Montholon Services et se situe dans le 9e arrondissement. Arrivé depuis 1986, Lucien y assure la cogérance. En 1990, la CFDT s’en sépare quand elle vend son immeuble et s’installe dans le 19e. Lucien veut la reprendre pour deux raisons pour le moins, philanthropiques. La principale est de sauver les emplois. Il justifie la seconde en affirmant "je ne peux pas laisser mourir une librairie car c’est une atteinte à la culture". De plus, il choisit de rester dans le proche environnement de la CFDT, motivé par le fait d’apporter un souffle nouveau à un quartier populaire. Cette fois, il prend la gérance et emmène les deux salariés et le coursier à temps partiel. Ces emplois seront maintenus jusqu’à la fin, s’y ajoutera une embauche supplémentaire quand il développe les ventes dans les comités d’entreprise de RAJA, et des banques BNP et Société Générale qui participent au rayonnement du quartier.



"On ne prête qu’aux riches"

Ce dicton populaire dit bien ce que veulent exprimer ceux qui ont souffert d’un tel préjudice, presque tout le monde, excepté une minorité qui va bientôt finir par se composer de ceux qui prêtent. Faites la soustraction … La banalité de cette courte phrase explique pourtant l’origine de l’histoire, pour ne pas dire la triste destinée de la librairie. Et pourtant, Vivre Livre aurait pu vivre libre et heureuse. Lors de la reprise, le manque de capitaux porte le choix sur une rue non passante car le coût des pas-de-porte est élevé rue de Belleville. La banque ne soutient pas et les apports personnels, trop faibles, ne permettent pas à la SARL de dépasser les 50000 francs de capital, condition insuffisante pour qu’une librairie croisse normalement. C’est un handicap certain pour démarrer mais la bonne volonté est supposée relever le défi. Sans compter que le quartier de Belleville est démuni en librairie.

Le premier espoir se fonde sur la reconversion de l’ancienne usine et halle aux chaussures en un ensemble d’habitations haut de gamme. Ce projet donne l’espoir pour une nouvelle stimulation de la population jusque-là peu encline à la lecture. Il n’en est rien car les appartements restent vides pendant plusieurs années et surtout, la clientèle ne fréquente pas la librairie. Leurs habitudes vont vers les grandes surfaces multiculturelles plutôt que vers le commerce de proximité qui offre un meilleur service et du conseil pointu et personnalisé. Un lieu d’échanges par excellence !

Le déclin de l’artisanat et du commerce bellevillois, hormis sur les grands axes, explique la perte de dynamisme des rues secondaires comme Rébeval, Rampal, Lauzin ou des Dunes qui ont vu disparaître leurs échoppes donc leur animation, lors de la construction de grands ensembles des années 70.

Lucien adopte une première mesure pour les horaires d’ouverture en tenant compte des habitudes des clients habitués qui faisaient part de leur désir. Il est en permanence à leur écoute. Convivialité et accueil chaleureux caractérisent la rencontre avec ce libraire pas comme les autres.

Lucien recense pourtant jusqu’à cent trente clients dans un périmètre finalement restreint, entre les rues Rébeval, jules-Romain, allée Louise-Labé, Simon-Bolivar, Belleville, Piat, jouy-Rouvre, côté 20e ; mais ceux-ci ne restent pas dans le quartier pour diverses raisons. Derrière une apparence agréable, ce métier soumet le libraire à de grosses contraintes pécuniaires et lui demande une grande disponibilité. Les petits achats ne compensent pas l’importance des stocks de livres qu’imposent les éditeurs sous prétexte de nouveautés, pas toujours à la hauteur de l’attente des intérêts des lecteurs du quartier. La croissance extrême de la production assimile les livres à de simples produits industriels ou alimentaires, conséquence de notre société de consommation.

Alors qu’un article du 20 novembre 95 dans le Figaro titre "Le nouveau souffle des librairies de quartier", Lucien témoigne, déjà, qu’il n’a pas cette chance pour toutes les raisons observées depuis l’ouverture et qui ne se sont jamais démenties.



Lucien : un libraire passionné

Lucien a toujours été féru de lecture, déjà enfant, il lisait sous l’édredon avec une lampe de poche. Ses études techniques et son métier de dessinateur dans le génie civil ne l’ont jamais éloigné des livres. Au contraire, le fait de militer, par la suite, dans le syndicalisme lui apporte un contact plus soutenu avec les livres. Il est simplement passé du roman, dont il a aimé Zola, Steinbeck, Pearl Buck et autres Prix Goncourt au syndicalisme. Véritable mutation de ses goûts pour les sciences sociales et humaines, fidélité à la CFDT oblige ! Cela ne l’empêche pas de conseiller les clients dans tous les domaines. Chaque public trouve son bonheur parmi un choix cosmopolite des genres exposés sur les étagères. Une critique du Gault et Millau citait en 1995 : " Vivre Livre, librairie de quartier, accueillante et croulant sous les bouquins : à fouiller".

Vivre Livre participe au lancement de la première Rue des Libraires à la Mairie du 19e en 1996 dont le but consiste à faire découvrir les librairies et les auteurs du quartier afin de rendre le livre accessible aux petits, aux grands, aux intellectuels et tous les autres. Il gardera en mémoire les cordiales relations avec la Mairie, notamment avec Colette Jacob, conseillère à la Culture. Il a invité des auteurs tels que Denise François, Farid Boudjellal, Ricardo Montserrat… Il a aussi organisé quelques signatures d’auteur à la librairie dont Denise François qui consacre son œuvre aux Buttes-Chaumont, à travers des romans à la qualité historique surprenante de réalisme et d’authenticité.

En dépit de toutes ces initiatives, la librairie a fermé le 15 mars pour cause de dépôt de bilan, mettant les quatre salariés au chômage. Ce fut le plus dur à admettre pour Lucien qui a tenté de les reclasser dans d’autres librairies du quartier. Finalement deux ont retrouvé une situation et les deux autres sont en convention de conversion. Lucien, lui ne se payait pas car il bénéficiait d’une préretraite de son ex-emploi à l’EDF. Bref, Belleville vient de perdre un de ses meilleurs relais culturels mais ne perd pas son droit de revendication. Quartiers Libres se voit privé d’un de ses plus précieux lieux de vente. Alors souvenez-vous de la librairie de la rue Rébeval, pas seulement pour la nostalgie mais pour vous interroger sur la défense de certains commerces qui jouent un rôle de proximité positif auprès des populations. Avec Vivre Livre, Belleville tourne une nouvelle page de son histoire.


Sylviane Martin


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens, actualisé en janvier 2014.

Quartiers Libres, le canard de Belleville et du 19ème (1978-2006) numérisé sur le site internet La Ville des Gens depuis 2009.

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