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29 mai 1830 - 9 janvier 1905

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Louise Michel

Ni vierge, ni rouge

Le 9 janvier 2005 verra la commémoration de la disparition de Louise Michel. Il y a fort à parier que fleuriront sur les étals des libraires les ouvrages de spécialistes autoproclamés pour la circonstance qui ne manqueront pas de servir aux lecteurs tous les poncifs, tous les préjugés, tous les lieux communs s’attachant à la figure emblématique de l’émancipation humaine.

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Louise Michel et Paule Minck - © North Western University Library.


Après avoir transformé le message humaniste de l’institutrice révolutionnaire, ils se sont faits les thuriféraires d’un universalisme idéal dévoyé en religion nouvelle, devenant ainsi les marchands du temple de leurs mesquines ambitions en se servant des écrits de Louise comme autant de produits d’un écœurant fonds de commerce. Les appellations les plus courantes et les plus fausses vont resurgir du tréfonds du vocabulaire convenu : Louve insurrectionnelle ! Pétroleuse ! Féministe ! Vierge rouge !… La bonne Louise ne fut rien de tout cela.

Insurrectionnelle ? elle le sera à son corps défendant, aux derniers jours de la Commune lorsqu’elle dut abandonner ses élèves pour prendre les armes et défendre sa vie et celle de ses compagnons d’infortune sur la barricade de la barrière de Clignancourt contre les sbires de Thiers, de Mac-Mahon et de Gallifet qui avaient reçu l’ordre de ne faire aucun prisonnier.

Pétroleuse ? Elle ne put l’être en aucun cas comme la plupart des Communeux qui, depuis le bombardement prussien du 26 septembre 1870, se trouvaient dépourvus de combustible. En effet, les réserves de pétrole lampant entreposées aux Buttes Chaumont sont détruites par des obus incendiaires.

La disparition de ces réserves discrédite la thèse des historiens favorables aux séides de Versailles attribuant la totalité des incendies aux Communeux, lorsque les troupes Versaillaises entrèrent dans la capitale. Les petits stocks restants de combustible nécessaire aux lampes d’éclairage ne seront accessibles qu’aux agents des autorités officielles (policiers, pompiers, agents municipaux) dont la plupart restaient, au fond, sympathisants du Gouvernement de Thiers auquel ils se rallieront, une fois terminée l’épuration de la Semaine Sanglante.

Féministe ? elle ne le fut pas plus, au sens actuel du terme. Elle militait simplement pour l’égalité des droits de tous dans une société plus juste, meilleure et plus éclairée, sans privilégier une partie du genre humain sur l’autre ni stigmatiser les droits de l’un en les considérant comme acquis au détriment de ceux de l’autre.

Elle se refusait à opposer les hommes aux femmes, mais militait réellement pour une fraternité universelle. Cette attitude est confirmée par son entrée en Franc-maçonnerie mixte avec sa compagne et exécutrice testamentaire Charlotte Vauvelle.

Le lendemain de son initiation à la loge La Philosophie sociale, atelier de la Grande Loge Symbolique Écossaise II "maintenue et mixte", le 13 septembre 1903, elle déclare : "Il y a longtemps que j’aurais été des vôtres si j’eusse connu l’existence des Loges mixtes, mais je croyais que, pour entrer dans un lieu maçonnique il fallait être un homme. Selon moi, devant le grand idéal de liberté et de justice, il n’y a point de différence d’hommes et de femmes , à chacun son œuvre".

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Théophile Ferré à la Maison d’arrêt de Versailles / Septembre 1871 - © North Western University Library.

Vierge ? La question est une insulte et un déni à la laïcité préconisée et pratiquée par Louise Michel. Le comportement affectif, les rapports amoureux, comme la croyance ou l’incroyance, appartiennent au domaine privé et doivent être protégés par les lois sociales. Peu importe que la militante humaniste anarchiste ait été amoureuse de son compagnon Théophile Ferré. Les sentiments qu’ils éprouvèrent l’un pour l’autre, et leurs manifestations, ne les engageaient que vis à vis d’eux-mêmes et doivent être abrités, préservés, enfermés dans le secret de leur intimité : la laïcité sociale l’impose à chacun d’entre-nous.

Rouge ? En 1872, Louise Michel entreprend la rédaction du Livre du bagne [1]. montrant son engagement libertaire, intact malgré la déportation. Le 14 juillet 1882, elle assiste à Londres au congrès anarchiste qui décide de l’autonomie des fédérations régionales et voit l’avènement de la "propagande par le fait" comme moyen d’émancipation des classes laborieuses. Le 9 mars 1883, elle prend la tête à Paris d’une manifestation contre le chômage, de l’esplanade des Invalides à la place Maubert, où flotte le drapeau noir. L’attroupement est bientôt dispersé par les forces de police ; des commerces sont alors pillés par la foule. Arrêtée quelques semaines plus tard, Louise Michel est condamnée le 23 juin 1883 à six ans de réclusion et incarcérée à la prison de Clermont-de-l’Oise. Le 14 janvier 1886, la militante anarchiste est enfin libérée à la suite d’une grâce présidentielle et après trente mois de détention. Le 3 juin de la même année, Louise Michel prend alors la parole aux côtés de Jules Guesde, leader du Parti Ouvrier Français, en faveur des grévistes de Decazeville impliqués dans l’affaire Watrin. Le discours prononcé à l’occasion lui vaut d’être de nouveau condamnée, à quatre mois de détention cette fois-ci, pour "incitation au meurtre". Parcourant ensuite la France et la Belgique, elle multiplie les conférences et les réunions publiques.

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Club de femmes dans une église (figuration bourgeoise de l’époque)

L’oratrice s’enflamme en exposant ses thèses libertaires. Elle participe aux manifestations qui rythment la vie du monde ouvrier, appelant en 1888 à la grève générale. Ses propos incisifs lui valent de nouveaux séjours en détention. En juillet 1890, l’anarchiste prend le chemin de Londres où elle fonde une école sous l’égide du Groupe libertaire de langue française. En 1904, elle écrit un magnifique livre-testament, Histoire de ma vie [2], dans lequel elle lie les Communards assassinés par les Versaillais aux Espagnols et aux Russes, "morts par la corde ou par le garrot".

L’Anarchie, la plus haute expression de l’Ordre selon Élisée Reclus, préconisée par les socialistes libertaires constituant la Première Internationale, a pour emblème (et par dérision) le drapeau noir. Louise Michel militante de la Liberté ne peut être assimilée, récupérée, confondue, avec les adeptes du "centralisme démocratique" et de la politique liberticide annihilant la liberté individuelle au nom de l’intérêt collectif.
Gageons qu’en ces temps de commémoration, ceux-ci s’épuiseront en de vains discours récupérateurs en agitant frénétiquement des bannières écarlates.

Louise Michel, la fille du Peuple, fut et reste un exemple humaniste, anarchiste et libertaire : Ni vierge ! Ni rouge !

Regulus BABEUF, avec l’aide bien involontaire de Marc NADAUX.



Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens, actualisé en novembre 2014.

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