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Histoire

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Maxime Lisbonne

"D’Artagnan" de la Commune, "bagnard" de la Courtille
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Maxime Lisbonne à l’époque où il dirigeait le théâtre des Bouffes du Nord - © Les Amis de la Commune.


Au 12, rue de Belleville, la mairie a installé une borne d’information par laquelle on apprend qu’en 1886, un drôle de café appelé La Taverne du bagne s’ouvrit ici, tenu par un certain Maxime Lisbonne. Dans un décor assorti au titre de l’établissement, sous des portraits de révolutionnaires communards, le personnel de service, en tenue de forçats, y servait la clientèle médusée qui, en quittance du paiement de ses consommations, se voyait remettre un bulletin de levée d’écrou !… Aujourd’hui, les aficionados nombreux du Café Charbon, au 109 de la rue Oberkampf, ignorent sans doute que, de juin à décembre 1881, le même Maxime Lisbonne avait dirigé en cet endroit la Brasserie-Théâtre Oberkampf…


Quel personnage hors normes que ce bonhomme ! Sa vie (1839-1905) est un véritable roman et il faut s’étonner qu’elle n’ait pas encore tenté un réalisateur de films. Qu’on en juge :

militaire à 16 ans, signalé pour sa bravoure dans les guerres de Crimée, de Syrie et d’Italie mais envoyé aux bat’ d’Af’ (le tristement fameux Biribi) à la suite d’actes d’indiscipline commis en caserne, libéré de sa peine pour conduite héroïque lors d’un incendie à Orléansville (Algérie) ; directeur du théâtre des Folies Saint-Antoine, à Paris, et acteur en 1866-1867, courtier d’assurances ensuite ; de nouveau soldat durant la guerre de 1870 puis capitaine et colonel de la garde nationale insurrectionnelle sous la Commune ; blessé, amputé, déporté en Nouvelle-Calédonie de 1872 à 1880 ; une nouvelle fois administrateur de théâtre (aux Bouffes du Nord) de 1882 à 1884 ; manager d’une série de cabarets révolutionnaires à la fin des années 1880 (principalement à Montmartre), inventeur du numéro de strip-tease et en même temps candidat à la députation et journaliste politique…

Suivre Maxime Lisbonne à la trace fiche le tournis tant ses capacités d’action, de rebondissement après un échec et de recyclage, tant son énergie, son enthousiasme et ses ressources vitales autant que morales étaient inépuisables. Au terme de son existence spectaculaire, il meurt complètement oublié, retiré du monde de par sa propre volonté, en 1905. On ne détaillera ici qu’une page de sa geste. Celle de la traversée dramatique de Belleville par le colonel fédéré à la fin des combats de la Commune.

Cela commence de la sorte : Paris, 25 mai 1871, 15h15. Le combat pour la tenue de la place du Château-d’Eau (place de la République aujourd’hui) est perdu. Il s’agit maintenant d’organiser la défense sur le boulevard Voltaire afin de barrer aux Versaillais la route de la mairie du 11e arrondissement, où les vestiges du pouvoir révolutionnaire se sont repliés. Sous les fenêtres du café-concert Ba-Ta-Clan, près des eaux du canal Saint-Martin, un colonel fédéré distribue les consignes.

Son costume paraît étrange, il a quelque chose du zouave mais notre gradé ne le porte pas par fantaisie ; c’est simplement l’uniforme qui l’habillait quand il servait dans l’armée française d’Algérie : une tunique à larges parements rouges et de grandes bottes retroussées munies d’éperons à l’orientale. À son flanc, un sabre pend jusqu’au sol, faisant grand bruit quand l’officier marche. C’est ce colonel fédéré qui, depuis le matin, commandait le tir devant la caserne du Prince-Eugène (Védrines de nos jours). Ses ordres, nets et précis, sont ceux d’un homme rompu aux manœuvres de la guerre. Sa prestance au feu indique un véritable soldat.



Place de la République,
Austerlitz et Waterloo de la Commune

Cette même place du Château-d’Eau, se souvenait-il alors avec quelque amertume, avait vu, deux mois plus tôt, le début de ses offices militaires pour la Commune. C’est en effet lui qui, à la tête de bataillons locaux de la garde nationale, s’empara à la mi-journée du 18 mars 1871 de la caserne du Prince-Eugène. Joignant ensuite ses forces à d’autres colonnes de fédérés, entre autres celle du Bellevillois Gabriel Ranvier et celle d’Eugène Varlin, descendue des Batignolles, il avait investi l’Hôtel de Ville au soir de ce jour historique.

Maintenant il s’agit en priorité de convoyer le stock d’obus à l’église Saint-Ambroise. Pour galvaniser les troupes fédérées et les francs tireurs, au nombre sans cesse réduit, il met la main à la pâte, s’insérant en personne dans la chaîne de déplacement des munitions jusqu’aux voitures à bras. Il est quasiment à découvert sous la porte cochère des magasins du Pauvre Jacques. Soudain, une balle l’atteint au haut de la cuisse. "En tombant J’eus la présence d’esprit", écrira plus tard l’homme dans ses Souvenirs, de tenir l’obus serré contre moi ; sans cela c’en était fini du franc-tireur et des gardes nationaux" qui l’environnaient.

Dans la confusion qui entoure la débâcle des fédérés, il demeure un temps abandonné au sol. En rampant, le colonel parvient malgré tout à se mettre à l’abri du coin de la rue Rampon. C’est là que deux membres de la municipalité communaliste, Eugène Vermorel et Auguste Theisz, le retrouvent. Ils l’aident à marcher mais Vermorel est à son tour blessé. Theisz réussit à emmener, non sans peine, le colonel dans une maison de l’avenue, où ce dernier reçoit les premiers soins. Puis deux gamins francs-tireurs, que l’officier avait lui même formés, placent son corps ensanglanté sur une voiture et le roulent, sous la mitraille versaillaise, jusqu’à la mairie.

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Place du Château d’eau - 1871.

Refuge précaire que l’avancée des troupes de Thiers, bien plus nombreuses que les fédérés, aura bientôt conquis. L’officier blessé est donc transporté hâtivement en basse Courtille de Belleville, rue Moret, dans la maison du frère de Gabriel Ranvier, l’un des principaux chefs du pouvoir révolutionnaire. L’homme connaissait très bien ce quartier où, dans son enfance, il avait résidé quelques années, rue des Trois-Bornes. Plus tard, il habitera sur le boulevard Magenta.

Le lendemain, 26 mai, la zone étant à son tour menacée, reflux général vers la mairie du 20e arrondissement qui, alors, se tenait en face de l’église Saint-jean-Baptiste. Une pagaille indescriptible y règne. La cour arrière du bâtiment regorge de blessés étendus sur des civières disposées à la diable. Pas de place pour le colonel, dont le brancard est donc conduit à l’appartement d’une ouvrière, plus loin, dans la rue des Rigoles. Quelques heures seulement, on ne peut rester là, l’ennemi progresse furieusement. Les Versaillais commencent à fusiller les prisonniers dans les rues de Ménilmontant. Il faut tenter le tout pour le tout afin de sauver l’officier.

Une ambulance, le soir tombé, l’emporte sur la route de Romainville avec le fol espoir de traverser les lignes prussiennes qui encerclent l’est de Paris. Aux Lilas, la voiture est arrêtée par un capitaine de l’armée de Bismarck. Il remet le blessé, qui fournit un faux nom et ne porte plus ses insignes de commandement, à un sous-officier de gendarmerie aux ordres de Thiers. Le prisonnier est installé sous surveillance à la mairie du village. Il y reste jusqu’au 4 juin alors que la Commune a déjà complètement succombé. On le transfère ensuite à l’hospice de Vincennes. Là, une gaffe commise par un voisin de lit de camp fait découvrir sa véritable identité.

C’est Maxime Lisbonne, surnommé le d’Artagnan et le Murat de la Commune, l’un des plus compétents chefs militaires des soldats fédérés, homme que les officiers du camp adverse réprouvent et respectent tout à la fois.

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Les actes du colonel Lisbonne

Avant de se battre sur les barricades entourant la place du Château d’Eau, il avait participé, les 7-9 mai, à la défense du fort d’Issy, dont la perte préludera à l’entrée des troupes versaillaises de Mac-Mahon dans Paris. Du 22 au 24 mai, il tint la dragée haute à ces forces dans le quartier du Montparnasse puis autour du Panthéon. Attitude révélatrice de sa mentalité, il avait refusé d’exécuter l’ordre qui lui fut donné d’incendier ce monument républicain ainsi que la voisine bibliothèque Sainte-Geneviève avant d’abandonner le site aux armées ennemies. Dans le même esprit, il avait déjà dissuadé le délégué à la Guerre Louis Rossel de faire fusiller les gardes municipaux dont la fuite avait décidé de la prise du fort d’Issy par les Versaillais.

C’est ce soldat valeureux et loyal, diminué physiquement, que les vainqueurs de la Commune traîneront devant les tribunaux de guerre de Versailles. Il sera condamné à mort le 4 décembre 1871 mais, in extremis, on n’ira pas jusqu’à l’exécution de la sentence, commuée en peine de travaux forcés à perpétuité au bagne de Nouméa. Le régime des forçats ne parviendra pas à briser ses convictions. Amnistié en 1880 et prenant deux ans après la direction du théâtre des Bouffes du Nord, il y monte une pièce de son amie Louise Michel, Nadine, dont les représentations serviront de point de ralliement à de nombreux anciens combattants de la Commune. Jules Vallès, au retour du colonel à Paris, avait d’ailleurs organisé une cotisation pour lui payer une prothèse.

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C’est ensuite avec l’arme de l’ironie cinglante qu’il se signalera au souvenir de ses vainqueurs de 1871, ouvrant des cabarets comme La Taverne de la Révolution française, La Brasserie des frites révolutionnaires, Le Casino des concierges, La Brioche politique ou bien cette Taverne du bagne déjà évoquée. En 1884 et 1885, il lance un journal "républicain maratiste" explicitement titré L’Ami du peuple. Il se présente aux élections législatives de 1889, 1892 et 1898 avec des étiquettes provocatrices comme celle de "candidat concussionnaire honnête" parce que, en pleine campagne, il avait adressé un jour au président de la République une demande de subvention de 300 francs afin de faire face à une échéance difficile.

Cet article a été écrit avec l’intention de vous donner l’envie de connaître davantage ce personnage hors du commun. Vous pourrez le faire en lisant notamment l’ouvrage Maxime Lisbonne (Roger Maria éditeur, Lausanne,1967), dû à Marcel Cerf, descendant du flamboyant colonel.


Maxime Braquet

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Article mis en ligne en 2011 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en janvier 2014.

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Réactions
par daiimabri - le : 3 janvier 2011

Maxime Lisbonne

je recheche un livre de maxime lisbonne intitulé :" les caldoches et leurs ponoches "
merci de me faire savoir si vous savez ou trouver cet écrit

Répondre à daiimabri

par IN Memoriam - le : 12 mars 2012

Maxime Lisbonne

Avez vous trouvé ce livre ? Nous travaillions actuellement sur Maxime Lisbonne lors de son passage au bagne de la Presqu’île de Ducos en Nouvelle-Calédonie et ce texte nous intéresse.

Répondre à IN Memoriam

le : 21 mars 2012 par Salvatore en réponse à IN Memoriam

Maxime Lisbonne

Bonjour,

Nous faisons des recherches et avons demandé à l’auteur de l’article, nous vous écrirons dès que nous aurons des infos.
Cordialement - S.Ursini - info chez des-gens.net

par Salvatore - le : 26 mars 2012

Maxime Lisbonne

Réponse de l’auteur de cet article :

Je ne connais pas du tout ce livre, la Bibliothèque nationale (BNF) non plus et le Net est muet à son sujet. Lisbonne en serait-il l’auteur ? nulle bibliographie consacrée au colonel communard ne le dit. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un article de presse ou de revue ? n’est-ce pas justement un écrit de Lisbonne passé dans l’une des deux gazettes qu’il a lancées : La Gazette du bagne et L’Ami du peuple, au retour de sa déportation ?

Dans ce cas, la BNF peut aider car elle détient la collection de ces publications (le musée de Saint-Denis aussi). Voir donc ce ce côté et pourquoi ne pas mener aussi enquête auprès des associations branchées sur la Nouvelle-Calédonie ?
Désolé, je ne peux pas davantage.

En revanche, si la personne du forum arrive à trouver les traces de cet écrit, qu’elle fasse signe, je suis preneur de l’info.
Maxime

Répondre à Salvatore

par Angleviel frederic - le : 8 octobre 2012

Maxime Lisbonne est passé par l’hôpital du Marais

Maxime Lisbonne est passé à l’hôpital du Marais en 1878. Un ouvrage en préparation sur l’hôpital de l’île Nou citera son séjour auprès de médecins favorables à la Commune et comportera un encart sur les déportés et l’hôpital général de l’A.P.
Tout échange d’informations sur le colonel Lisbonne est la bienvenue et l’ouvrage sera disponible début 2013 auprès du Centre Hospitaliers spécialisé, à la librairie L’Harmattan et auprès de l’auteur (fr.angleviel chez canl.nc)

Répondre à Angleviel frederic

par Philippe Autrive - le : 12 septembre 2014

Maxime Lisbonne

Bonjour,

J’ai travaillé sur Maxime Lisbonne ( mon site : http://lafertealais.com/contents/fr/d66_maxime_lisbonne.html

avez vous terminé votre livre et est il disponible ?

Bien à vous.

Philippe Autrive

Répondre à Philippe Autrive

le : 15 septembre 2014 par Salvatore en réponse à Philippe Autrive

Maxime Lisbonne

Bonjour,

Merci pour votre contribution, d’habitude nous ne publions pas de liens dans nos forums mais nous faisons ici une exception vu la qualité de votre travail historique.

Nous transmettons à M. Braquet qui aura peut-être des nouvelles concernant le sortie du livre de M. Chevry sur Maxime Lisbonne.

Cordialement.
S.Ursini
La Ville des Gens

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