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Didier Daeninckx

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Nebiolo blues…


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Comment devient-on écrivain ?

J’ai pris la ligne numéro 7, les yeux dans le noir, pendant presque toutes les années soixante-dix… Je passais le voyage à regarder mes pieds tandis que d’autres se plongeaient dans le journal sans y trouver beaucoup plus d’intérêt. Tête M ligne Porte-de-la-Villette, descendre à Stalingrad et se fader l’interminable boyau céramiqué de blanc. Un jus lavasse, vite fait sur le zinc du bar-tabac Le Rallye qui n’en revient toujours pas d’avoir remporté la coupe du Meilleur Pot, en 1977. Rejoindre l’imprimerie Aubert, par l’une des trois issues qui donnaient sur les voies du quartier. Rue de l’Aqueduc, rue SaintMartin, boulevard de la Villette, au choix. Entrer discrètement pour faire oublier la demi-heure de bourre. Passer le bleu, coincer les cheveux sous la casquette. S’appuyer l’odeur de l’encre par-dessus le café du matin. Monter sur la marge de la Nébiolo [1] et, les doigts gourds, aligner les taquets, les balayettes, vérifier les sucettes… Le conducteur, un fraternel arménien moustachu marié à une maltaise, ne s’était jamais fait à l’offset. Il parlait sans cesse de ses années de lithographe, de la qualité du boulot qui comptait davantage que le temps… Une vie entière penché sur la pierre calcaire, à caler les blocs, à les caresser du plat de la main, à dompter la bête à cornes… Tout ça pour finir sur de la tôle sans âme. Le vieux patron, quatre-vingts ans et pas un regard pour les machines modernes, arrivait le premier et ne descendait jamais de son bureau, à l’étage. On ne voyait que le petit-fils suivi de son chien, un berger allemand qui se soulageait jusque dans l’atelier. C’était lui, le rejeton converti à l’offset qui avait balancé les machines obsolètes.

Après le boulot et la ligne 7 à rebours, la vraie vie commençait. Je rencontrais les potes. Parmi eux, Coureuil, un joueur de guimbarde reconverti dans le dessin de presse. Il caricaturait dans le même temps pour l’Unité et l’Humanité, Politique-Hebdo et la Vie Ouvrière. La vodka à l’herbe de bison que dénichait sa femme, une fille d’italiens antifascistes envoyés par le Komintern, en 1945, pour organiser la république populaire de Pologne, nous aidait à concocter de petites bandes dessinées à la mords-moi-le-noeud, et Hara-Kiri se laissa faire une paire de fois. Il nous arrivait d’être plus ambitieux et de fabriquer des livres. On écrivait ensemble, il dessinait seul. Je m’arrangeais pour avoir les clefs de l’imprimerie de la place Stalingrad que nous investissions un week-end, en douce. Nous la faisions tourner à notre profit, inventant sans le savoir l’édition à compte dé patron…

Arcadius Cadin, qui doit-être le grand-oncle maternel de l’inspecteur que j’ai baladé dans cinq romans, ou quelque chose d’approchant, s’est fait ainsi, à deux cents exemplaires envoyés aux copains, aux maisons d’édition… L’idée de ce bouquin nous était venue en lisant une coupure de presse d’août 1975. Le Monde reproduisait une directive que l’Agence officielle espagnole de presse (E.F.E.) adressait à ses antennes à l’étranger :

"A tous les bureaux E.F.E. Au cours du prochain Conseil des ministres du 22 août, il est pratiquement certain qu’un décret-loi sera adopté contre le terrorisme. Il est du plus grand intérêt pour E.F.E. que vous nous communiquiez les échos à l’étranger. Souvent, lorsque nous demandons des échos, le bureau se contente d’exprimer l’opinion négative et c’est tout.

Toute information doit avoir un aspect positif, et mille fois, vous avez dû vous en apercevoir, le côté positif est réalisé par la centrale. En plus des échos concernant le décret, nous souhaitons des informations sur les éventuelles lois anti-terroristes de ces pays, et des informations, beaucoup d’informations, qui confirment que le terrorisme n’est pas un phénomène isolé en Espagne, mais un phénomène mondial.

Toutes ces informations seront homologuées, bureau par bureau. D’où mon intérêt pour que tout marche bien et que ces .thèmes aient l’absolue priorité. Les informations peuvent être envoyées dès lundi, et toujours à l’attention du directeur. A la fin de cette campagne qui peut durer quinze jours, et dont les prolongements pourront s’étendre pendant quelques mois, nous apprécierons quels sont les bureaux les plus attentifs et qui ont servi au mieux ces informations d’intérêt vital pour nous."

A cette époque la chaîne C.N.N. (Censure, Now and Never) n’existait pas encore, et la réalité devait se plier aux besoins de la vérité officielle. Viendra un temps où les choses se feront naturellement… Nous avions d’autres projets d’édition mais le fils du patron nous supprima involontairement l’accès aux moyens d’impression… Il rêvait en permanence de devenir le Tapie de l’imprimerie, d’inscrire son nom tout en haut de l’organigramme d’un holding, mais devait changer de gargote chaque jour de la semaine pour éviter d’essuyer les ardoises qui s’allongeaient démesurément. Nous étions dix, sur nos bécanes, au montage, à l’impression, au massicot, à la reliure, à nous retenir de rire quand il se proposait d’affréter un charter pour que nous allions étudier sur place l’efficacité technique américaine ou les essais japonais d’offset à sec. Nous l’écoutions rêver tout haut, et le berger d’outre-Rhin profitait de l’occasion pour, lui aussi, pisser de rire et arroser une pile d’affiches…

Un jour il a bien fallu que le fiston passe à l’acte… Il a fait visiter, un samedi de fermeture, l’imprimerie ultra-sophistiquée d’un ami, la faisant passer pour sienne. Les promoteurs d’un mensuel d’annonces matrimoniales et de reportages à l’eau de rose qui l’accompagnaient bluffés par la qualité du matériel, lui confièrent illico la réalisation du numéro un de Cœur à Cœur de madame Desachy [2]. Quinze jours plus tard nous nous retrouvions, dans les modestes locaux de la place Stalingrad, confrontés au montage et à l’impression de 100 000 exemplaires d’un 64 pages en deux couleurs, couverture quadrichromie, broché deux piqûres à cheval. La pauvre machine à feuilles dont nous disposions ne pouvait avaler ce tonnage de papier, avions-nous calculé, qu’en tournant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et ce durant un bon mois et demi ! Les palettes envahissaient l’atelier, les boîtes d’encre s’alignaient dans l’escalier, les films s’entassaient sur la table de montage… Le directeur artistique du mensuel pointa son nez le matin du troisième jour. Le désastre était devant ses yeux, mais il ne parvenait pas à s’avouer que son journal se fabriquait uniquement dans la tête d’un imprimeur fou. Il se rendait compte, peu à peu, que les feuilles lâchées à intervalles réguliers par les pinces de la recette n’avaient aucun avenir sur les tourniquets des gares et les présentoirs des librairies. Il lui fallut deux jours entiers pour se convaincre qu’il avait confié l’affaire de sa vie à un mégalo de la roto !

Une semaine plus tard nous grimpâmes à dix dans le bureau frigorifique du Vieux. Il nous faisait face, avec son faux air de Pinay, le chapeau noir vissé sur le crâne, le manteau de laine posé sur les épaules. Il ne prononça pas un mot avant que Raymond, le conducteur de la Nébiolo, se fût avancé. C’était la première fois, en vingt ans de boîte, qu’il imposait une rencontre au patron. Il se racla la gorge, nous regarda à plusieurs reprises, pour se donner du courage, et se jeta à l’eau :

"Nous avons décidé de venir vous voir parce que nous ne.faisons plus confiance à votre fils, et surtout parce que nous sommes le cinq du mois et que personne n’a reçu sa paye… "

Le patron ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit un croûton de pain qu’il grignota du bout des dents. "Comment voulez-vous que je fasse ? Où voulez-vous que je trouve l’argent ? Regardez à quoi j’en suis réduit… Je ne mange que ça depuis des semaines… "

Personne n’eut le courage de lui dire que nous aussi avions besoin de gagner notre croûte, et nous refluâmes dans l’escalier. Je fis mon deuil d’une quinzaine et arrêtai de travailler chez Aubert le soir même. Je m’inscrivis au chômage. Dès que monsieur Anpe (dont on prononce communément le nom en détachant les lettres… ) et son cousin Assedic m’accordèrent le bénéfice de leur couverture, j’attaquai le premier chapitre de Mort au premier tour, un bouquin que les presses de Brodard et Taupin roulèrent en juin 1982, pour le compte des éditions du Masque, après cinq années de refus du manuscrit par une petite dizaine d’éditeurs.


DIDIER DAENINCKX

Didier Daeninckx est né en 1949 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). De 1966 à 1975 il travaille comme imprimeur, devient animateur culturel, puis journaliste dans des journaux locaux. Il écrit son premier livre Mort au premier tour, en 1977. Ce livre ne paraît que 5 ans plus tard aux éditions du Masque. Depuis, Didier Daeninckx a écrit une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels A louer sans commission, édité par Gallimard-Page blanche qui se passe totalement dans le 19e arrondissement.

Mort au premier tour, éditions Denoël.
Un château en Bohême,
Meurtres pour mémoire,
En marge,
Le der des ders : folio Gallimard.
Nazis dans le métro, éditions Baleine.


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Article mis en ligne en mai 2015.

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