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En noir et blanc

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Nemo et Mesnager

Dans la rue, proche des gens, hors du temps…

JPEG - 105.9 koNemo et Jérôme Mesnager ne se ressemblent en rien, et c’est sans doute pour cela qu’ils se sont rencontrés. Terrain de rencontre : la création … en duo. Leurs contradictions et leurs apparences parfois trompeuses semblent s’équilibrer dans un savant miroir. Même leurs noms paraissent se faire écho, à l’envers. Né-mo, Mé-na-gé. Le premier, un peu ours, esquive toute question personnelle, dit préférer parler de ce qu’il fait plutôt que de ce qu’il est. Le second, plus jeune, se prête avec plaisir et volubilité au jeu de l’introspection car, dit-il, cela lui permet de réfléchir sur son parcours et son travail. Visiblement, l’un se cache, l’autre se montre, mais qui des deux parle le plus fort, cherche le plus à se faire aimer ?


JPEG - 34.5 koMesnager, 35 ans, est père de deux enfants (Louis, 7 ans et Paul, 5 ans), possède une jolie maison et expose dans les galeries de Saint-Germain-des-Prés et du Marais ; Jérôme a fait l’École Boulle, a réalisé des meubles, a dessiné tôt et a toujours voulu être un artiste. La rencontre d’Ernest-Pignon-Ernest lui donne envie d’aller dans la rue. Bien qu’il soit plus vieux, et également papa, Nemo s’accroche à son enfance. N’a-t-il pas choisi son pseudonyme en référence à un héros de B.D. : Little Nemo,

JPEG - 43.6 kopersonnage des années 1900- 1910 du New-York Herald, illustre un mélange de vie rêvée et de réalité ? Il s’est envolé à nouveau vers d’autres terres latines, où les habitants vivent, souffrent et se réjouissent dans la rue. "J’aime les Colombiens, je vais à Bagota, car c’est une ville de violence, pas à Cali, Medellín ou Cartagena qui est une ville protégée. Je veux aller bomber là- bas, dans la rue, vivre avec les gens du jour qui se coltinent avec la violence au quotidien, avec ceux qui souffrent. Ils en ont marre. Ceux qui vivent la nuit fuient la réalité" (ndlr : 35 000 morts violentes en Colombie en 1995). Nemo travaille en plein jour et sur des surfaces condamnées. Comme Jérôme, il a toujours des spectateurs qui le regardent travailler, respectueux et heureux de participer, de tenir les pochoirs. Déjà à Lisbonne, il y a un an, les murs étaient en fête grâce à lui. Les bombages de son passage ont laissé des traces, et pas seulement sur les murs. L’Amérique occupera sa vie pendant un an.

Le mystère vient de leur rencontre créative. L’un et l’autre ont créé progressivement un personnage qui leur ressemble, ou du moins porte leur couleur apparente : noire et blanche.

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Le bonhomme blanc, comme l’appelle Mesnager d’une voix gourmande et enfantine, est issu d’une recherche d’épuration dans le trait. Il rappelle ces figures en bois qui aident les artistes des beaux-arts à leurs débuts, ou les mannequins articulés des peintres. Il sert ici l’intemporalité. Le bonhomme blanc a d’abord existé dans la peinture de Mesnager, puis sur les murs, enfin en couple sur les murs avec le bonhomme noir de Nemo. Mesnager a promené son bonhomme à travers des peintures depuis les primitifs jusqu’aux contemporains dans deux livres avec F. Loeb, et dans une création continue qu’il expose en galeries.

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JPEG - 57.5 koNemo a commencé ses bombages dehors pour son fils de 5 ans, en 1980. Le bonhomme noir est depuis sorti de ses mains, il accompagne les déambulations de celui qui se veut artisan, à la recherche du contact avec les gens de la rue.

Leur première fois artistique ensemble eut lieu rue des Rigoles. Serge donne son accord à Jérôme pour que le bonhomme blanc se hisse sur son hipponémo, ou plutôt sur sa moitié. Le mur semble tourner sur lui-même alors que l’hippopotame cherche à rejoindre son derrière-devant. Le bonhomme blanc est à l’aise. Il se détache sur la masse gracieuse de l’animal et lève un bras vers le ciel, comme pour saluer son bonheur. La rencontre des Rigoles augure de nombreux autres rendez- vous, mais ici le mur fut démoli.

Ensemble, Nemo et Mesnager ont imaginé les buveurs, le blanc face au noir, devant une table de bistrot. Ils commencent par des croquis de mise en place : soit ils ont une idée parce qu’ils ont vu un mur à décorer, soit ils cherchent un mur pour l’idée qu’ils ont envie d’exprimer.

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JPEG - 38.4 koIls ont un grand bonheur à partager avec les autres, les gens qui passent, regardent et enregistrent dans leur mémoire. Leur travail est libre car matériellement éphémère et non lié à l’argent. Un de leurs bonheurs est de faire sourire les gens. Pour Jérôme, le bonhomme blanc voyage. Même si les lieux sont détruits, lui restera. C’est le monde qui change autour.


JPEG - 31.5 koDans l’homme debout, le bonhomme blanc s’attarde sur les murs. Parfois il danse, le temps d’un tango, ou se dédouble et un couple de bonhomme blancs qui s’enlacent pour un baiser. Lorsqu’il est issu de commandes, le bonhomme blanc fait la ronde rue de Ménilmontant ou orne les murs d’une maison en bois rue de la Duée.

JPEG - 29.4 koQuelquefois, les gardiens de l’ordre public sont un peu tatillons, allant jusqu’à leur faire passer une demi-journée au poste. Mais les élus regardent avec amabilité le travail du duo. Ils soignent leur travail et n’hésitent pas à revenir faire des retouches. Ni l’un ni l’autre ne date ses fresques. À la recherche de l’intemporalité, Nemo choisit des lieux qu’il connaît bien, où il a l’habitude de passer, et pourtant c’est de loin, de Santa-Fé de Bogota, que le 26 novembre dernier il écrivait à Jérôme une lettre dont voici des extraits :


" À Bogota comme ailleurs, les urbanistes et les architectes s’occupent de l’avenir collectif et du bien commun avec plus ou moins de bonheur. ( .. .) Défiant la modernité ambiante, lambeaux de mémoire ou blessures urbaines, ces murs abandonnés, dégradés, parsèment la cité, imposant leur sinistre présence." ( .. .)

"Depuis pas mal d’années, je bombe sur des murs délabrés de grandes cités estimant que ce sont des espaces à colorier et qu !il est possible d !inverser le sentiment de chagrin engendré par leur état de désolation ". ( …)

"Un bombage représente une image possible parmi d’innombrables autres, une petite scène, comme une vignette dans une bande dessinée comme une vision fugitive dans un songe. Parfois, c’est un mur précis qui fait naître l’idée d’un bombage, d’autres fois c’est tout le contraire, j’ai une idée de bombage pour laquelle j’attends de trouver le mur correspondant. "

"… je projette de la peinture avec des bombes aérosol sur les pochoirs sélectionnés. À des endroits préalablement repérés. Le jour voulu. Et non la nuit : je ne me cache pas et cela me permet d’être en contact direct avec les habitants du quartier et les passants.

"À Santa-Fé de Bogota par exemple, j’entreprends de peindre 120 à 130 bombages, tous différents bien sûr. De réaliser une série dans laquelle le bonhomme noir se déplace dans toute la ville en utilisant des moyens de locomotion différents : à pied d’abord, en pirogue ensuite, puis en vélo à une roue, en vélo à deux roues, en tandem en moto, à ski, en patins à roulettes… Toujours avec quelques accessoires en couleurs. Avec des variantes typiquement "colombiennes" un bateau en papier "Como un barco de papel", un chariot à roulettes, un hamac, un perroquet !…

JPEG - 33.4 ko"D’incessants et répétitifs messages visuels défigurent la cité de la façon la plus légale qui soit. La publicité et la signalétique règnent en maîtres absolus sur l’univers des images urbaines ! produites par milliers pour des millions de gens. Les graffiti politiques ou personnels tentent de faire diversion mais ils restent minoritaires ou pauvres. Un manque existe dans les villes. Il s’apparente à ce que nous vivons dans les rêves ! sans que je puisse aucunement justifier cette intime conviction. Mon travail va dans cette direction. L’intervention graphique dans la cité ne saurait cependant se prévaloir d’être la seule voie possible pour combler cette absence. Heureusement, d’autres formes existent.

"En tout cas, l’expérience graphique ne se résume pas aux œuvres picturales qui se réalisent et s’admirent tranquillement à l’intérieur de lieux clos, protégés et dédiés à l’usage d’un certain regard. L’extérieur existe bel et bien ; il offre une myriade de territoires suspendus au temps, des brèches éphémères sans cesse renouvelées, qui permettent l’expression publique d’une créativité graphique, d’une liberté et d’une humanité donc". "Et d’une résistance active toujours aussi nécessaire".

Nemo.

Merci Nemo, à bientôt, nous t’attendons avec impatience.

Anne-Isabelle Six

Les photographies sont d’Yves Géant



Nemo et Mesnager en noir et blanc
Dans la rue, proche des gens, hors du temps

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Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en janvier 2014.

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