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Récit historique

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Nos dernières cartouches


Paris
Le 28 septembre 1870.

Mon très cher et précieux cousin,

Depuis deux mois, nous vivons dans la plus vive incertitude, ainsi ce serait vrai, tout semblerait perdu, la fête est terminée et tandis qu’aux Tuileries les orchestres se sont tus, les salles de bals ont été désertées, les lampions sont éteints sur les derniers valseurs appelés sous les drapeaux.

Dans tous les ouvroirs, les femmes esseulées préparent de la charpie pour panser les blessures de nos chers combattants. Comment avons-nous pu en arriver là et que va t’il advenir de nous maintenant que nous sommes livrés pieds et poings liés à la perfidie de la Prusse ?

J’ai reçu deux lettres éplorées de notre cousine. Alice affirme être la seule à ignorer la gravité de la situation et en éprouve quelque dépit. Elle me presse de questions auxquelles je ne peux apporter qu’une seule réponse : une chape de plomb est tombée sur Paris. La ville est muette et attend. Terminées les agapes et les fanfaronnades, la foule jadis en liesse dans les rues de la capitale se calfeutre à présent dans toutes les maisons.

Les articles de journaux ne nous rassurent plus. Ils reviennent sans cesse sur l’honneur bafoué et la nécessité de faire rendre gorge aux prussiens. Le récit, on connaît, mille fois répété, il perd de sa valeur.

Depuis belle lurette, ressassent les gazettes, Bismarck mijotait un mauvais coup contre la France et comptait sur un évènement providentiel. Une occasion favorable va bientôt récompenser sa patience. La fameuse dépêche d’Ems qui lui est transmise le 13 juillet 1870, va lui fournir le prétexte attendu. La dépêche rend compte d’une lettre anodine de Guillaume 1er, après son entretien avec l’ambassadeur de France, le comte de Benedetti. Et Bismarck publie le texte de la dépêche en le falsifiant de manière à donner aux propos du roi Guillaume 1er un caractère offensant pour la France.

Aussitôt, le peuple s’enflamme pour une aventure qui risque de nous coûter cher. D’un seul coup, la France veut en découdre avec les Prussiens, Bismarck qui désirait la guerre, a réussi à la faire déclarer par Napoléon III à propos de l’accession possible au trône d’Espagne d’un prince Hohenzollern.

Chaque après-midi, M. le Chanoine répond à notre inquiétude par des paroles lénifiantes qui ne font que nous alarmer davantage. Il berce notre anxiété en nous parlant d’Offenbach qui se trouvait à Ems, d’où est partie la fameuse dépêche qui a tout déclenché. Entre sa patrie d’origine et sa patrie d’adoption, Offenbach n’hésite pas. Il doit tout à la France, il doit tout à Paris. Herminie, son épouse et ses enfants l’attendent à Etretat. Offenbach choisit de les y retrouver [1].

Le chanoine a l’oreille de l’impératrice et celle-ci le maintient dans de douces illusions. Elle ne cesse de lui vanter la vaillance de nos soldats et les prouesses qu’ils accomplissent. Vaille que vaille, ils se battent pour arracher le moindre boqueteau aux mains de l’ennemi. Ainsi M. le Chanoine prétend suivre les avances et les reculs des troupes dans le moindre village.

Les jours passent, lentement. À présent le bruit court que l’empereur serait très malade. Un gros calcul de 5 cm bloquerait sa vessie et si cela est vrai, il doit terriblement souffrir. Il devrait être sondé mais les médecins hésitent. À l’ouvroir, les rumeurs s’amplifient. On passe de l’espoir à la désolation, les nouvelles sont mauvaises et les journalistes ne peuvent plus cacher leur inquiétude. L’empereur souffre de plus en plus et quand il arrive à Metz, il trouve dans la ville un immense désordre. Sa santé est défaillante, ses forces l’abandonnent et il murmure : Nous sommes perdus !

Qu’est devenu l’homme triomphant du 2 Décembre, le beau parleur présidant les banquets, le séducteur de poche, vibrion turbulent et capricieux dont les audaces ne sont que des besoins à satisfaire. En 1852, Victor Hugo écrivait dans son pamphlet « Napoléon le Petit » : « Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte… »

Le souverain semble amorphe et certains croient voir dans cette inconsistance l’habitude qu’il possède de dissimuler ses sentiments et ses pensées. « Il gouverne comme on conspire », écrit Le Siècle au mois de juillet. En réalité, il est gravement malade. Et l’impératrice confie à l’ambassadeur d’Autriche, Richard de Metternich, que depuis deux ans, il ne peut plus dormir et à peine marcher… étrange confidence faite à un ennemi [2].

Je vous assure que nous allons à notre perte, et ce qui vaudrait le mieux, c’est que l’empereur disparût subitement, pour quelque temps du moins…

Mon cher cousin, recevrai-je bientôt une bonne lettre de vous. Je connais votre grand courage et je vous en supplie, ne vous exposez pas. Si vous pouvez écrire, ne me laissez pas dans l’angoisse et dans l’incertitude. Le bruit court que notre armée, ou du moins ce qu’il en reste, se trouve à Sedan. A l’intérieur de la ville, le spectacle est indescriptible, écrit le Général Ducrot, les rues, les places, les portes sont encombrées de voitures, de chariots, de canons, et des débris d’une armée en déroute. Au loin, les villages brûlent. Qui tirera nos dernières cartouches ?

Adieu mon cousin, n’oubliez pas la profonde affection de votre chère cousine.


P.c.c. Denise François


Guernesey
Le 6 octobre 1870

Ma bonne cousine

Que reste –t-il de votre beau cuirassé après la funeste charge du six août dernier à Reichshoffen ? Il suit ce qui reste de l’armée en déroute, Sedan, Metz et après…. Alors que vous-même êtes maintenant assiégée dans notre cher Paris.

Aurez-vous un jour cette lettre, nul ne le sait. Voici où nous ont menés les extravagances d’un empire d’opérette, avec son maître de ballet corseté et son impératrice exotique. Les étourdissements des fêtes, les saisons à Biarritz, à Vichy se sont délités dans la fumée des dernières cartouches tirées par ce brave capitaine Lambert.

Ma chance fut immense aux dires de certains, trois chevaux tués sous moi lors de cette charge qui se voulait héroïque mais qui, à l’instar de toutes les charges, ne fut qu’un monument à la gloire de la bêtise humaine.

Dessin NAPOLÉON III - Crayon de Victor Hugo - 1864 _ Seule évocation de Napoléon III dans son œuvre plastique (Bibliothèque Nationale)Il me tarde, pour peu que les prussiens nous en laissent le loisir, de venir vous rejoindre. Je sens qu’une page de ma vie aujourd’hui se tourne. Oui je reviendrai près de vous, à Paris, dans votre Belleville, que dis-je, dans notre Belleville. Nous n’aurons bientôt plus besoin de cette correspondance et deviserons de vive voix. Non pas que nos lettres furent inutiles ! Rangées précieusement dans nos secrétaires, entourées de la faveur qu’il nous siéra d’y mettre, elles seront un jour retrouvées par quelconque descendance, lues et relues et qui sait, pourquoi pas publiées ! Nous avons assez portraituré nos semblables, daubé et moqué certains membres de notre famille (la pauvre Alice ne s’en remettra pas, ce sera là sa gloire posthume) pour offrir au lecteur d’un autre siècle quelques moments de plaisirs fanés, quelques lectures exégétiques entre personnes de goût à déguster entre deux tasses de thé et trois gâteaux plus ou moins mous.

En attendant cette exhumation de nos aventures et de nos états d’âme, il faudra bien décider de ce que nous allons faire. J’ai bien une petite idée derrière la tête.

Vous ne manquez pas en votre ouvroir de gens d’esprit même si ces dignes personnes, tout comme vous, se sont égarées là uniquement pour vaincre la solitude (je n’ose pas penser une seule seconde que votre horrible chanoine ait été le phare qui eut pu attirer des gens de votre qualité), comme, de plus, il va devenir totalement inutile de tricoter des chaussettes pour les soldats d’une armée qui n’existe plus, il faudra bien vous trouver une autre occupation. J’ai dans l’idée que la commune de Belleville aurait besoin de se retrouver dans une gazette bien à elle, en toute liberté….

Et si nous nous attaquions à ce projet ? Ne trouvez-vous pas que cela vous aurait une autre « gueule » que de charger des prussiens en pure perte ?

Aussitôt que vous serez délivrés, aussitôt que vous serez à nouveau libre, nous serons de retour au Quartier !

Je vous embrasse comme j’embrasse toutes les Bellevilloises et les Bellevillois auprès desquels toutes ces années auront passé trop vite.


P.c.c. Roland Greuzat - 2006

Dessin NAPOLÉON III - Crayon de Victor Hugo - 1864 _ Seule évocation de Napoléon III dans son œuvre plastique (Bibliothèque Nationale)


Article mis en ligne en 2010 par Salvatore Ursini. Actualisé en octobre 2013.

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[1Offenbach, roi du Second Empire. Alain Decaux.

[2Napoléon III. André Castelot.

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