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Portrait de résistante - Madeleine Riffaud

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On l’appelait Rainer


Il existe mille raisons d’écrire à propos du bouleversant récit de Madeleine Riffaud : On l’appelait Rainer. Une seule suffit à expliquer sa place dans nos colonnes : l’acte héroïque pour lequel la jeune résistante a été décorée s’est déroulé dans le tunnel des Buttes-Chaumont. Nous la remercions, ainsi que son éditeur (Julliard) de nous autoriser à publier quelques extraits de son livre, à lire absolument, ces quelques extraits devraient vous y inciter.

« J’avais dix-huit ans en 1942. Dans les rangs des Francs-Tireurs et Partisans français, mon nom était Rainer. »

JPEG - 50 koAinsi commence le récit de Madeleine Riffaud, dont on connaît les grands reportages effectués sur tous les points chauds de la planète. Au sortir de la guerre, c’est Picasso et Paul Eluard qui découvrent ses poèmes, écrits sous l’occupation. Bien singulier destin que celui de cette jeune fille de province éprise de poésie, de justice, de liberté.

« Par sa volonté clairement affichée d’encadrer la culture dans les barrières de sa folle idéologie, par sa haine des intellectuels à la pensée libre, le nazisme rendait ses opposants d’autant plus attachés à la création poétique, à la parole subjective comme au chant collectif d’une communauté se soudant contre l’agresseur. Ainsi faisait-il beaucoup, malgré lui, pour renforcer l’identité nationale et, pour ces jeunes gens, écrire un poème c’était faire acte d’individualité et de liberté, donc de résistance ( .. .).

Tous les poètes ne prirent pas les armes, ainsi qu’allait le faire Rainer, mais le grand vent poétique qui souffla sur la France occupée, avec des poèmes qu’on s’échangeait comme des mots de passe, lia, mieux que bien des discours, ceux qui se battaient les armes à la main et ceux qui, moins activement engagés, les soutenaient quelquefois plus que moralement et résistaient au bourrage de crâne bien organisé par les nazis et leurs séides. »

De nombreux textes courts et poèmes inédits de Madeleine Riffaud ont été retrouvés et voient le jour plus de cinquante ans après avoir été couchés sur le papier. Ainsi écrivait-elle sur un cahier d’écolier, en 1939, ces quelques lignes prémonitoires :

« Les gens sont méchants, a crié la petite fille. Depuis qu’il est là haut, pendu, personne n’est venu le délivrer … Moi, quand je serai grande, j’apporterai une échelle. Et je le déclouerai. Partout. Dans toute la plaine. Moi, quand je serai grande. »
 
« Les gens ont ri. Je ne crois pas que ce soit drôle. » (Sur un cahier d’écolier - 1939 - Trois Calvaires dans l’armoire verte).

Les armes de la douleur…

Paris occupé, Madeleine Riffaud rejoint la Résistance. Elle participe à l’action des Groupes de combat des Facultés, œuvre dans l’ombre contre l’occupant et la milice. Puis en 1943, agent de liaison, elle passe à l’action armée dans le groupe FTP des étudiants en médecine. Le 23 juillet 1944, après le drame insupportable d’Oradour-sur-Glane - où elle avait passé des vacances heureuses peu avant la guerre - et sur un mot d’ordre pré-insurrectionnel, elle participe à une action armée.

« C’est un beau dimanche, il y a du monde, des familles avec les enfants qui se promènent comme en temps de paix. Un soldat allemand, un sous-officier, seul, s’arrête pour regarder la Seine. Alors tout va très vite. Pied à terre. Le pistolet vite sorti du sac. Deux balles dans la tête. C’est la première fois qu’elle fait feu sur quelqu’un. Plus tard elle racontera : "Ne pensez pas que c’était quelque chose de drôle. Ni quelque chose de haineux. Comme aurait dit Paul Eluard, j’avais pris les armes de la douleur ( .. .) j’ai tiré dessus presque à bout portant. Il est tombé comme un sac de blé." »

Prise sur le fait par un chef de la milice, la malchance ! elle est emmenée rue des Saussaies, où la Gestapo orchestre ses séances de torture, dont elle va connaître la barbarie. Une nuit dans sa cellule, les geôliers jettent une jeune femme enceinte de huit mois, qu’on a frappée au ventre afin de lui faire avouer la planque de son mari, un résistant juif.

« Une grande fleur de sang s’épanouissait, inexorable, sous la femme couchée sur le sol, baignant la robe, poussant son pistil en traînée sous le banc qui me servait de lit ( … ) Un policier français est allé chercher pour moi une cuvette d’eau du robinet et le torchon des lavabos. J’ai bourré le vagin avec. Tu parles d’asepsie… Mais le bébé venait. ( … )

"J’ai tenu entre mes mains le nouveau venu, le bébé des prisons. Je pouvais bien le secouer, il était mort." » Elle assiste à la torture d’une autre femme… on ne raconte pas l’enfer…

« Quand on entre dans un lieu comme la rue des Saussaies ( … ) plus jamais on n’a envie d’y penser ou d’en parler. Et puis je crois que quand on en est sorti avec ses yeux, avec ses bouts de seins, on n’a pas le droit de dire qu’on a été torturé. Car il s’y est passé des choses si abominables que ce qu’on a subi soi-même, ce sont des choses qui paraissent bien douces. »

Elle expliquera aussi son silence face à ses tortionnaires : « J’ai eu une force de persuasion extraordinaire qui a été vérifiée par la suite dans les traitements psychiatriques que j’ai été obligée de suivre pour retrouver ma mémoire. Je me suis persuadée moi-même que je ne savais rien. »

Mais les Allemands doutent. Évidemment. Alors les séances reprennent… Arrive août 1944. Rainer, condamnée à mort, est transférée à la prison de Fresnes. À son entrée, elle est battue et enfermée dans un placard avant d’être jetée au mitard les mains liées dans le dos. Réduite à laper sa pitance dans une gamelle posée à même le sol. Elle gît comme une bête. Se prépare à la mort. Le 17 août elle sera échangée par l’entremise du Consul de Suède Raoul Nordling.

Elle est mutée à la Compagnie Saint-Just…

Le 22 août, elle retrouve ses compagnons de lutte, elle est mutée à la Compagnie Saint-Just dont le P.C. est à la poste du 19e arrondissement. L’insurrection populaire est à son sommet. Les barricades se dressent à Paris et autour de la capitale pour barrer la route aux Allemands qui tentent de fuir vers le Bourget.

Et puis : « Un matin, Rainer était à la poste du 19e arrondissement avec trois camarades. Le téléphone sonna. C’était l’état-major de Rol-Tanguy. Il fallait foncer, en nombre, au pont de Belleville-Villette, aux Buttes-Chaumont, parce que les Allemands, par ailleurs coincés par des barricades, tentaient de pénétrer dans le quartier en utilisant cette petite voie ferrée intérieure ( … ) Quand ils arrivèrent, le convoi allemand avançait déjà sur la voie, arrosant le pont d’un feu nourri.

Les quatre jeunes gens se placèrent deux de chaque côté du pont et balancèrent tout ce qu’ils pouvaient sur la locomotive, en contrebas : des grenades, des explosifs, des bouteilles incendiaires … Les allemands durent croire qu’ils avaient affaire à une troupe bien plus nombreuse et ils firent reculer la locomotive endommagée pour se retrancher dans le tunnel qu’ils venaient de quitter, bouclé à l’autre bout par les F.F.I. du 20e arrondissement… »

Citée à l’ordre de l’armée, [elle] se voit attribuer la Croix de Guerre avec palme.

Quatre-vingts Allemands sont faits prisonniers et remis à l’armée régulière à la caserne de Reuilly. Rainer gagne ses galons de lieutenant F.F.I. Pour son rôle dans la Libération de Paris, Madeleine Riffaud est citée à l’ordre de l’armée et se voit attribuer la Croix de Guerre avec palme. Ainsi s’achève l’épopée de Rainer, alors qu’elle fête juste ses 20 ans, tandis que Madeleine Riffaud se remet difficilement du traumatisme subi, avant d’entamer, des années plus tard, une brillante carrière de journaliste grand reporter, correspondante de guerre.

Riffaud poète, quant à elle, n’a jamais cessé d’écrire. Au lendemain de la Libération, elle côtoie toutes les personnalités qui ont marqué la vie artistique de l’après-guerre : de Picasso à Aragon, de Tzara à Éluard, de Queneau à Kosma et Jean Bruller dit Vercors.


Michel Leydier



JPEG - 82 ko

Reproduction de l’édition du vendredi 25 août 1944 du journal DÉFENSE DE LA FRANCE, fondé sous l’Occupation le 14 juillet 1941. En fait la compagnie SAINT-JUST avait son cantonnement à la Poste à côté de la Mairie, elle-même libérée. Les policiers et les milices patriotiques la défendaient. (M.R.)


JPEG - 88 ko Tunnel des Buttes-Chaumont, ligne de la Petite-Ceinture. Ce tunnel a servi d’abri en 1871 pendant la Commune et fut en 1944 le théâtre d’exploits de la Résistance. Au-dessus, une vision d’un Cap Canaveral qui va disparaître, restes des studios de la S.F.P. qui ont été vendus aux Ets Bouygues… (à suivre)

JPEG - 45.9 ko

Madeleine Riffaud dit : Rainer. - Photo prise par un soldat américain.



Mitard
Un allemand, poison et fer
Ecrase des souris à grands coups de talon.
Le sol de la cellule est sanglant
De leurs petits corps mutilés.
Une patte levée, dans la chair et le sang.
Un petit cri aigu à transpercer la tête.
Un allemand s’amuse à tuer des souris.
Et la pluie nous rend fous.
Ils m’ont jeté un chapelet
Dans le noir glacé du cachot
- Chaîne de fer et croix de bois -
Le chapelet des fusillés.
Il sent l’église au mois de mai
Fête-Dieu, cierges.et encens,
Réticule de mère-grand.
Entre mes mains chaîne légère
Auprès des menottes coupantes.
Ils m’ont jeté un chapelet
Comme au chien un os à ronger.
Les grosses clefs dans les serrures
Même, la nuit tournent encore
Et les éclats de leurs voix dures
Me font sursauter si je dors.
Bottes ferrées dans les couloirs.
Porte entrouverte et refermée :
Un camarade est emmené.
Sur les murs, il y a des cris
Des mots gravés avec un clou.
Oh désespoir, ou espoir fou
De ceux qui sont morts avant moi…
Je sens bien qu’ils sont encore là
Autour de moi, et me regardent.
Leurs yeux s’allument quelquefois
Dans le noir comme des étoiles.
Et ma tête s’appuie
A leurs épaules d’ombre…
M.R.

Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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