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Petits et grands allez voir le géant


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Tout petit l’enfant qui dessine s’émerveille du dragon qui surgit sur sa feuille de papier.

Un peu plus grand, l’enfant qui se promène fait parfois de drôles de rencontres.

Sortant de la ligne de métro n° 7 - ligne aérienne - pour lui, la promenade commence du rond-point Stalingrad situé à l’une des extrémités du port de la Villette. Le carrefour est dominé par la Rotonde. "Dans ce cirque, il y a des animaux ?" demande l’enfant.

Il prend, le long du bassin de la Villette, le quai de la Seine sur la gauche. Le cinéma 14 juillet est dressé comme une grande page d’écriture. Ici, les tagueurs n’ont plus rien à dire.

Et c’est là, entre pirouettes et galipettes, au fil de l’eau que l’enfant fait sa découverte : devant lui, si petit, un monstre sorti des flôts si paisibles. Avant-signe de tempête, seule cette énigme échouée, monumentale. "Que vois-tu l’enfant ?" Un énorme basset à 6 pattes et qui aurait perdu toute sa peau. Il nous montre son squelette aux deux têtes. Il regarde devant. Il regarde derrière. Et que voit-il ? des enfants qui voudraient qu’il ait des roulettes pour glisser sur le sol. Et non ! l’animal est bien immobile et pourtant, on dirait qu’il bouge.

La ligne de son dos ondule, vibre. Il nage, tangue et s’élève et l’enfant de s’étonner : "Regarde, c’est méga-top, on dirait une grande pirogue avec ses rames."

Et l’enfant a raison : grand et très haut, ça l’est comme suspendu en l’air. Un topo voyageant dans le ciel et l’enfant si grand est tout petit en dessous à contempler l’engin qui vogue dans l’air.

Juste 6 rames, la partie pour désigner le tout (métonymie) et le vent qui fait onduler les eaux. Et dans ces plis ondoyants, l’enfant navigue. La ligne circule, s’enroule, s’allonge, se fait mystérieuse et énigmatique. Elle dessine un nuage, une ondée, évoque un voyage.

JPEG - 43.2 koIci, nulle géométrie, peut-être juste une symétrie, surtout une métaphore, celle d’une partance. Ligne échouée, résurgence d’un combat de sculpteur s’échinant à se jouer de l’acier. Cette embarcation, implantée parallèlement au quai, mesure 15 mètres de long, par 3 mètres de large et 6 mètres de haut. Elle pèse 9 tonnes. Sculpture en fonte, c’est un colosse dont il ne reste que les os. Molosse sans peau, sans chair, sans épaisseur. Carcasse décharnée, évidée et qui, au-delà de cette absence d’épaisseur, joue avec les pleins et les déliés. Sorte de grande écriture dans le ciel dont les vides se remplissent de nuages. "j’aimerais bien l’habiller" dit l’enfant et l’enfant s’accroche aux jupes d’une nouvelle présence. Et la ligne devient temple, abri, casemate et l’enfant s’y perd et s’y retrouve, sous une voûte étoilée. L’enfant s’allonge dans ce berceau et y construit quelques ciels de lit ajourés.

"C’est une maison à l’envers" qui se dresse dans les plaines du ciel. Entre l’air et l’eau, le regard se suspend mis en crête bien au-dessus des cimes de la ville. Le piéton regarde en bas, entre dans la demeure et se surprend à lever le nez. Tête redressée il se rehausse sur une nouvelle ligne d’horizon et sa ville lui paraît bien petite. Il surplombe l’inattendu, ce qu’il ne peut nommer et appelle pour se rassurer montagnes, battements de cœur ou bateau. "Oh ! regarde les flots gris" s’exclame une mère, "mais non ! c’est un animal imaginaire" reprend l’enfant.

Quand la ligne sort du papier, puis du mur de l’atelier, elle vient épouser l’espace qui
l’entoure, un jardin, ici une promenade. Le regard de l’enfant se suspend, se reprend. La ligne d’horizon s’élève et l’enfant coule, immergé dans ce naufrage sur ce rivage.Et cette carcasse le domine. Il voit par en dessous ce monstre aquatique échoué là par surprise.

JPEG - 64.3 ko"On dirait un pont, un pont suspendu. j’aimerais la démolir et en faire une autre sculpture. je la mettrais dans l’eau pour en faire une sculpture flottante".

L’œuvre de Dominique Labauvie est belle et bien réussie : sur ce lieu de promenade où l’enfant passe, elle retient le flâneur pour en faire un rêveur.

"Et quel nom tu lui donnerais à cette sculpture ?"

"Statuosaurus"

Et l’enfant a le dernier mot, celui-là même que Dominique Labauvie lui offre avec ces horizons suspendus qui donnent à voir et à sentir mille visages aux formes tout aussi surprenantes qu’inexistantes, un rien rassurantes, tout au plus… géantes. Ce grand nous élève des plus grands aux plus petits - Paroles d’enfants -

"Il n’est pas bien mon statuosaurus tout seul. On ne peut pas en inventer d’autres ?"

Soyons enfantins et rêvons d’un mécène, d’une institution publique ou privée qui enrichirait cette aire de promenade de points de vues infinies…

Et si Dominique Labauvie vous faisait la surprise, chers enfants, de venir dans vos écoles pour vous raconter des histoires de sculpteurs et vous apprendre à tailler, modeler, sculpter ? A monsieur le maire de trancher.


Jacqueline HAAB

Photos Yves Géant



Extraits de l’entretien avec Dominique Labauvie
(6 août 97)

« Cette sculpture a été fondue. Elle est en fonte. Je l’ai réalisée à la Fonderie de Denain, dans le nord de la France, un modèle en polystyrène, à cette échelle. Ce modèle a été monté dans une fosse et enterré. On ne le voyait plus. Au niveau du sol, on ne voyait que des trous qui s’appellent des attaques, sortes d’entonnoirs, et d’autres trous, les évents, qui saut des cheminées. Le fondeur a coulé 20 tonnes de fonte dans les attaques. Le métal descend au fond de la fosse, tourne autour de la sculpture comme une espèce de périphérique et ensuite par des branches va toucher progressivement toutes les parties de la sculpture c’est-à-dire monte à l’intérieur de la sculpture. Quand celle-ci est pleine, le métal s’échappe par les évents. Le métal aura brûlé tout le polystyrène. Celui-ci aura fondu sous l’effet de la chaleur, transformé en fumée. D’ailleurs, pendant la coulée, ce sont d’énormes flammes qui sortent de la terre, comme un volcan et à un moment donné, vous voyez le métal sortir en haut par 6 points. Cela veut dire qu’elle est pleine. Il faut la laisser refroidir. Ensuite le fondeur se fait archéologue : il creuse et il trouve dans le sol la sculpture en fonte. On coupe tous les évents, toutes les attaques c’est-à-dire tous les endroits où le métal s’est connecté à la sculpture. Puis il y a le travail de meulage, d’ébarbage puis mise en place…

- Qu’aimeriez-vous comme sculpture à côté de vos Horizons Suspendus ?

- J’aimerais bien une œuvre de Mark di Suvero. »



Article mis en ligne en décembre 2015.

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