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Q.L N° 014 - OCTOBRE 1981

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Pour les cinéphiles : Cinéma Rialto Bananas



L’aventure

Il se passe vraiment quelque chose d’insolite dans le cinéma : quelques-unes
des salles de quartier, qui ont réussi à traverser le désert des années cinquante aux années quatre-vingt, retrouvent en ce moment une seconde jeunesse. Le phénomène se produit, en province comme dans la capitale, grâce à quelques groupes de jeunes cinéphiles qui - courage ou inconscience ? - s’en vont à la rencontre de nouveaux spectateurs potentiels.

Vous trouverez, dans ce texte l’exposé des raisons qui nous ont amenés,
nous aussi, à vouloir faire revivre l’un de ces cinémas de quartier, dans
une zone un peu périphérique de Paris, et comment nous comptons nous
y prendre.

Qui sommes-nous ? Plutôt spectateurs passionnés que professionnels de
l’audiovisuel, nous sommes quelques-uns à avoir pris l’initiative de
fonder une structure coopérative qui permettra, nous l’espérons, à
d’autres spectateurs de cinéma de venir nombreux, très nombreux, au
Rialto-Bananas, pour participer, eux aussi, à l’aventure.

Ce qui bouge dans l’exploitation
cinématographique à Paris

Il existe actuellement 490 salles de cinéma dans la capitale, la plupart
étant regroupées dans des complexes de deux à huit salles, situés surtout
sur les Champs Elysées, les grands boulevards, au Quartier latin et à
Montparnasse. Loin de ces zones vouées à la grosse consommation
cinématographique, il existe encore quelques salles de quartier, où un
certain type d’échange intime et personnalisé peut s’effectuer.

Ces dernières années, la disparition des salles de quartier paraissait
inéluctable. Quelques-unes, pourtant, ont survécu et certaines se portent
même très bien, grâce à une excellente programmation et à une active
politique d’animation. Elles font un peu figures de cinémathèques de
voisinage, fréquentées par un public jeune et fidèle. Parmi les précurseurs
de cette formule, on peut citer le Saint-Lambert dans le 15ème, le
Saint-Ambroise dans le 11ème, le Studio 28 dans le 18ème, le Daumesnil dans le 12ème (cette dernière salle a connu en 1979 un excellent taux de fréquentation de 39 %, alors que l’ensemble des salles classées Art & Essai à Paris réalisait, la même année, un taux moyen de 23,9 %).

Très récemment, ce mouvement s’est étendu à d’autres salles peu ou prou moribondes (l’Escurial dans le 13ème, le Rivoli dans le 4ème, le Studio
43
dans le 9ème), portant le nombre de ce type de salles à une quinzaine,
qui desservent tous les arrondissements de Paris, sauf ceux du Nord-Est
(10ème, 19ème, 20ème).

Les terres vierges du Nord-Est

La population totale de ces trois arrondissements est de plus de 400 000
habitants, soit environ 20 % des habitants de Paris. Elle est particulièrement
jeune et en augmentation. Le Nord-Est de Paris dispose cependant de bien peu de salles obscures. Depuis la fermeture du Météor-Roissy, ce printemps, le 19ème n’en compte que cinq : les trois Secrétan, complexe
d’exclusivité UGC, le Rialto spécialisé dans le film de karaté, enfin le Théâtre Présent, classé Art & Essai mais ne projetant qu’un film par semaine aux heures où la salle n’est pas occupée par des représentations théâtrales, sa vocation première.

Si le 10ème arrondissement compte dix-neuf écrans, il n’est qualitativement
guère mieux loti pour autant. Treize de ces salles ne projettent que du porno, quatre autres du Kung Fu, et deux salles - particulièrement intéressantes sur le plan architectural - l’Eldorado et le Louxor, se consacrent, la première aux exclusivités, la seconde aux films égyptiens et indiens.

Le 20ème, enfin, ne compte plus que six écrans en activité : les trois Gaumont-Gambetta (exclusivités), la salle des Tourelles (exclusivités et
quelques séances Art & Essai), le Bellevue (Kung Fu) et le Berry (films
maghrébins).

On le voit, le Nord-Est parisien ressemble à un désert cinématographique. Les oasis y sont rares et les habitants assoiffés.

Une salle de cinéma pas loin du canal

L’axe canal Saint-Martin-Bassin de La Villette a toujours dégagé une "atmosphère" urbaine dont les cinéastes français ont su profiter. L’Atalante accoste à La Villette, l’Hôtel du Nord est toujours Quai de Jemmapes. Les Portes de la Nuit n’ont pas été tournées bien loin. Derniers quartiers de Paris dont le destin n’a pas encore complètement été scellé par les promoteurs et les rénovateurs, derniers quartiers cosmopolites et populaires. La disparition progressive des activités industrielles et portuaires libère des lieux et des espaces réinvestis et à réinvestir par de nouveaux habitants. Le quartier bouge. Les très officiels projets d’urbanisme prévoient de faire du canal une zone de loisirs avec, comme priorité, l’aménagement piétonnier des berges.

En face de la Rotonde de Ledoux, au 7, Rue de Flandre, un cinéma toujours en activité : le Rialto. Bien situé, à proximité immédiate des rives du bassin de La Villette, sur une grande place desservie par deux importantes stations de métro (Jaurès et Stalingrad) où convergent plusieurs lignes, avec de très bonnes possibilités de parking et le passage de deux lignes d’autobus. À la jonction des 19ème et 10ème arrondissements, cette salle de cinéma est très exactement installée au cœur de cette zone Nord-Est décrite plus haut. Correspondant à peu près à ce que nous recherchions (et à nos possibilités), nous avons proposé à son propriétaire de la lui racheter. L’accord est, aujourd’hui, conclu. En décembre 1981, après avoir été réaménagé et quelque peu rafraîchi (remplacement des antiques sièges actuels par de confortables fauteuils), le Rialto nouvelle formule ouvre ses portes, sous l’enseigne de « Rialto-Bananas ».

Avant et après

Petit ciné de quartier, le Rialto est né en 1930. Longtemps géré par un
exploitant indépendant, pour un public populaire et familial, la salle s’est spécialisée, vers les années 50, dans le cinéma d’action : le western d’abord, puis le western-spaghetti et, plus récemment, le Kung Fu. Elle propose actuellement un double programme (un Kung Fu, plus une série B) pour un prix modique d’entrée (9 F les deux films), avec 36 séances par semaine.
Sa fréquentation hebdomadaire est d’environ 1100 spectateurs (résultat comparable à ceux de salles plus connues, comme le Studio de la Harpe-Huchette ou le Bonaparte par exemple).

Nous espérons, quant à nous, porter cette fréquentation à 1500 entrées par semaine. Nous comptons, pour obtenir ce résultat, qui ne nous semble pas impossible à atteindre, sur la mise en œuvre d’une politique de programmation, d’animation et de tarifs, un peu imaginative. On n’a pas beaucoup d’argent, mais on a quelques idées.

Oublier Venise ?

Dans la première moitié de ce siècle, le cinéma qui faisait rêver les foules était souvent projeté dans des salles aux noms exotiques : Louxor, Eldorado, Mogador, Alhambra… Le Rialto est le nom d’une rivière vénitienne (origine étymologique : rio alto - rivière haute) rendue célèbre au 16ème siècle par l’un des ponts, bordé de magasins, qui la traversait (le Shylock du ’’ Marchand de Venise" y tenait boutique). Un des premiers cinémas nommés Rialto a été celui de New-York, en 1916. On trouve encore des Rialtos a Morlaix, Toulouse, Libourne, Alexandrie (Égypte), La Haye du Puits (Manche), Nice, Lodève, Berkeley (Californie), Châteaurenard (Bouches du Rhône), Bruxelles… Celui de la rue de Flandre, à Paris, a ouvert ses portes en décembre 1930.

À chacun son cinéma

Le Rialto-Bananas sera un cinéma de voisinage, qui fera retrouver à chacun le plaisir d’aller au ’’ciné" près de chez lui, avec la certitude d’y découvrir ou de revoir de bons films. Le choix y sera très large, avec un nouveau film à chaque séance (chaque film étant cependant projeté plusieurs fois au cours de la même période).

Chaque mois, un thème différent permettra d’explorer les multiples facettes de l’expression cinématographique, sans exclure aucun genre ou sous-genre. Tout le cinéma nous passionne, qu’il soit de fiction ou documentaire, d’animation, d’intervention ou expérimental, pourvu qu’il soit bon, nouveau ou intéressant. Un éclectisme qui, souhaitons-le ira à la rencontre des goûts de chaque spectateur.

Car, nous semble-t-il, il n’y a pas un public, mais des publics, de différentes générations, avec chacun son imaginaire et ses références culturelles propres. Ainsi, la population du quartier est jeune, très jeune. Nous tiendrons compte de cette caractéristique en programmant des films pour les jeunes spectateurs, et les lycéens en particulier, à des créneaux horaires qui leur conviendront.

Les enfants ne seront pas oubliés, avec des séances l’après-midi du mercredi et du dimanche et, le matin en semaine, des séances organisées spécialement pour le public scolaire.

En soirée, une programmation « art & essai » destinée à répondre à l’attente
d’un large public de cinéphiles, de tous ceux qui aiment, tout simplement, le cinéma. Et de ceux-là, soit dit en passant, nous souhaitons beaucoup la participation à l’élaboration des programmes du Rialto-Bananas. En donnant leur avis sur les films, en proposant des thèmes de programmation, des idées de rétrospectives ou de festivals, en apportant un coup de main concret. Une salle de cinéma, quand on y songe, c’est un formidable outil de connaissance, un moyen merveilleux de se faire plaisir : à chacun de se faire
son propre cinéma à partir des films qu’il a vus . Une salle de cinéma, c’est aussi une occasion d’accomplir des voyages extraordinaires, d’aller à la rencontre des autres.

Or une dernière caractéristique du quartier, c’est la diversité ethnique de ses habitants (maghrébins, asiatiques, africains, antillais, etc ). Nous profiterons donc de cette chance pour mieux faire connaître les cinématographies de ces pays, et des genres, méconnus ou ignorés, qui témoignent d’une pratique du cinéma différente de la nôtre.

Différence : le mot revient, avec insistance, au fil de ces lignes. Ce n’est pas un hasard. Ces différences, nous espérons bien les faire vivre, se confronter, s’épanouir. Installé dans un coin de Paris qui est, déjà, un carrefour des peuples, le Rialto-Bananas s’affirmera lui-même comme un carrefour des cultures, des idées et des images.

Au courant

Chaque mois, un bulletin présentera les films programmés par le Rialto-Bananas, avec les horaires précis de projection, des documents et des fiches techniques sur chaque film, l’annonce des manifestations exceptionnelles éventuellement prévues.

L’état des copies, le format et la durée des films seront annoncés à l’entrée de la salle.

Un registre sera mis à la disposition des spectateurs, afin qu’ils puissent donner leur avis sur les films, les conditions de projection, etc…




Article mis en ligne en avril 2014

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