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HUMEUR

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Prêtre chez les loubards


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Guy Gilbert, prêtre et éducateur, travaille dans le quartier depuis 18 ans. Certains d’entre vous le connaissent. Le mois dernier, à l’émission « Lahaye d’honneur », il a fait la nique à Bouygues et offert le tracteur qu’on lui donnait « à plus pauvre que lui ». « Avec ses 1m 73, 65 kgs y compris les santiags », il se bat et dénonce la désespérance, la haine, le refus de vivre. Un mec avec un chromosome en plus : l’amour.

Mercredi 16 mars, à la permanence de Guy Gilbert. Il est 19 heures. Des jeunes, d’anciens habitués, commencent à arriver, sans boulot ou paumés, placés sous tutelle du juge ou récemment sortis de prison. Là, il fait chaud. On peut dormir, le temps de trouver autre chose, peut-être un boulot. Ce soir, Guy arrivera tard : parti en catastrophe « sauver un mec, un ancien du 19ème, déplacé en province ». En l’attendant, on se regarde, on boit un café, on déconne gentiment. Nous sommes là une quinzaine à attendre pour des raisons diverses. Moi une interview, Ghislaine pour sa sœur, qui a 13 ans et qui « commence à tirer des bagnoles ». Ghislaine veut que Guy s’en charge. Ce sera

« OK, si le juge est d’accord » : Guy ne laisse jamais tomber un (ou une) ancien du quartier bien qu’il ne travaille plus avec les jeunes du 19ème depuis 9 ans. Comme il dit : « Je ne recrute plus. Le quartier me tuait, c’était terrible, déstructurant au possible. J’ai été obligé de quitter. Et puis, si tu restes trop longtemps dans un secteur, t’es foutu, tu ne peux plus rien faire ». D’autres ont pris la relève et Guy s’occupe de réinsertion de jeunes adolescents extrêmement marginalisés, d’ici ou du Nord, d’un peu partout. Alors, il y a la ferme de Haute Provence pour les jeunes. Une communauté, fragile, que Guy protège comme la prunelle de ses yeux. Et puis, il y a la « perm » où tous les soirs (ou presque) Guy est visible, disponible pour ceux qui veulent un mot, un conseil.


Des rêves de pognon

C’est au n°46, à deux pas du canal de l’Ourcq, à 20 mn à pied de la place des Fêtes. Pourtant, ceux de la place c’est déjà loin, comme si le canal traçait une frontière. « Tu sais le 19ème, c’est grand, c’est immense », me dit Guy. Immense comme ces tours de trente étages qui trouent le ciel de la place ou ces grandes orgues de la rue des Flandres et qui semblent séparer les gens, comme les quartiers de l’arrondissement : la Villette ou Belleville, place des Fêtes ou Stalingrad. Chacun dans son quartier, chacun dans sa tour et dans son appartement. Et pourtant, tous aiment leur secteur : « Mon quartier ? Je l’adore. Depuis 18 ans, je l’ai vu progresser. C’est un quartier qui a une âme. Ce sont des liens innombrables, des jeunes, des vieux, de l’amitié, des fêtes, des trucs pas importants à vue de nez ».

En 18 ans, les problèmes des jeunes se sont modifiés. Dans son livre « Un prêtre chez les loubards », Guy Gilbert expliquait que la drogue de ses loubards, la seule, c’était la violence. Aujourd’hui, il précise : « Leur drogue c’est aujourd’hui LA drogue. Dans le quartier, ça a évolué, c’est dingue. Ils la trouvent partout, dans les bars, sur les trottoirs, jusqu’en face de chez moi. La drogue a modifié les rapports. Ça, c’est très important : de la violence entre eux, ils sont passés à une violence suicidaire, personnelle. La drogue les endort et ils deviennent haineux pour aller en chercher. C’est une violence dangereuse. Avant, tu la voyais dans les bistrots ou les bars, la nuit. Maintenant ils s’enferment chez eux, se cachent dans un couloir. C’est comme ça qu’un jour, on a trouvé Walter en train de mourir dans l’escalier chez nous ».

Si on lui demande, s’il n’a pas l’impression de se battre seul, d’être un peu un Don Quichotte, Guy répond : « C’est faux, si je combats les effets, je dénonce les causes : l’alcool dans les bars aux mineurs, la société de convoitise qui pousse aux rêves et aux hallucinogènes, cette société qui te pousse à tout acheter, à tout avoir quand tu ne peux rien avoir ! Les causes, c’est l’urbanisation outrancière, l’accumulation des immeubles comme ça. Pas d’espaces verts, rien pour les jeunes. On fabrique des diplômes avec rien au bout (le chômage, des TUC à la con, des palliatifs que l’État s’entête à continuer, des boulots de merde qu’on donne aux jeunes, sous-payés. Alors le rêve… » Quand les rêves de pognon prennent la place des rêves de bonheur, Guy devient colère, prolixe, passionné.

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« Immense comme ces orgues de la rue de Flandre… »


Le pire comme le meilleur

Aussi, le « 46 », la « perm » comme on l’appelle, les jeunes viennent y rencontrer une personne humaine. « Ils ont besoin d’oreilles et de cœur. Éventuellement, un coup de main pour manger et dormir. C’est ça, mon rôle. Regardes ce rapport violent que j’ai avec eux, de la violence amicale. Pas trop de douceur, pas trop de tendresse ». Guy ne dit pas tout. C’est plus que cela. Il n’y a qu’à voir la patience avec laquelle tous ces gens ce soir l’ont attendu. De 7 heures jusqu’à minuit. Souvent pour 5 minutes d’entretien, un conseil, un regard. Guy, c’est le miroir qui te remet sur tes rails, qui te dit, tranquille, en face que t’es en train de faire une connerie et qu’il ne l’acceptera pas. C’est Guy disant à Gilbert qui a bu ce soir « T’as qu’à boire du Perrier, c’est moins con ». Ce mot, ce geste qu’ils viennent chercher, insatiablement, c’est un lien fragile, peut-être le seul, qu’ils ne trouvent pas chez eux et qui aujourd’hui rayonne au-delà de Guy et de la « perm » dans le quartier « Les relations avec les gens, les commerçants du quartier, sont excellentes. Ça influe extraordinairement sur les gars parce qu ’ils se sentent aimés à travers moi et les gens du quartier les aiment. Quand on revient de Provence, les mecs mettent un bouquet de lavande dans chaque boîte aux lettres. Hier, on a vu J. Claude lâchant tout pour aider une bonne femme qui montait avec son gosse… »

Guy Gilbert a un secret qui fait sa force : le pouvoir d’être entièrement lui-même. Prêtre et éducateur, deux vocations qui l’aident à discerner ce qu’il faut faire, dire, choisir. Une fois les paroles dites comme les idées, il agit. Et agir pour lui c’est aimer les autres, le pire comme le meilleur.


Claire Barthélémy



Article mis en ligne en septembre 2015.

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