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Promenade anarchiste dans le 19e : le 24, rue Fessart


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Au numéro 24 de la rue Fessart, se dresse aujourd’hui un immeuble banal et sans qualités comme il s’en est tant bâti dans le quartier au cours des dernières décennies. Mais, le numéro 22, avec sa cour ombragée, et un petit café situé juste en face, à l’angle de la rue Mélingue, peuvent nous aider à imaginer ce qu’était ce coin de rue en 1911 lorsque Rirette Maîtrejean et son ami Victor Kibaltchiche, dit Le Rétif, futur Victor Serge, qui venaient de prendre la direction du journal "l’anarchie", s’y installèrent, dans un immeuble d’artisans donnant sur une suite de jardinets.

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On accédait à leur appartement, situé au premier étage, en entrant directement dans la salle à manger qui faisait aussi office de bureau pour le journal. Suivait une chambre où dormait toujours quelque compagnon puis, séparée par un couloir, la chambre du couple. L’imprimerie était installée dans un hangar au fond du jardin. Il faut se représenter cet immeuble, aujourd’hui disparu, au début de l’année 1912, cerné par un bataillon d’agents en civil déguisés, qui en garçon de café, qui en marchand de journaux, qui en colporteur, et finalement investi le 31 janvier au matin par plus de soixante policiers en arme au moment où les compagnons dégustaient tranquillement leur chocolat du matin. Mais qu’est-ce qui valait à ce paisible lieu une telle invasion ? Rien moins que le soupçon d’être le repaire d’une redoutable association de malfaiteurs : la bande à Bonnot qui défrayait alors la chronique et tenait la police en échec. À défaut des bandits eux-mêmes, on arrêta les occupants du lieu : Kilbatchiche et Rirette.

Anarchistes individualistes et "bandits tragiques"…

Ce n’était pas pur arbitraire cependant car il existait bien un lien entre le journal "l’anarchie", tribune des anarchistes individualistes, et ceux qu’on devait appeler par la suite les "bandits tragiques". Ils s’étaient reconnus dans ce journal et ils en avaient même été des collaborateurs au moment où il se faisait l’écho des thèses illégalistes affirmant que le droit au vol est le revers du droit de propriété et d’exploitation et qu’il ne disparaîtra qu’avec lui, que tous les moyens sont bons contre les exploiteurs, affirmant surtout que l’action individuelle a la même valeur que l’action collective.

JPEG - 51.1 koC’est Libertad, personnage haut en couleur de la galaxie anarchiste, qui créa l’hebdomadaire "l’anarchie" en 1905. Né en 1875 à Bordeaux et élevé à l’hospice des enfants assistés de Gironde, il vient à Paris à l’âge de vingt ans et se lie aux anarchistes évoluant autour du "Libertaire". Bien vite, il se fait remarquer par son éloquence, son courage physique et sa radicalité. Infirme, il transforme les deux cannes avec lesquelles il se déplace en redoutables moulinets lors des affrontements avec des adversaires politiques ou avec la police, ce qui lui vaut maintes condamnations. En 1902, il fonde les Causeries populaires, conférences hebdomadaires sur les sujets les plus divers, animées par des scientifiques, des écrivains, des universitaires, en direction d’un auditoire ouvrier, assoiffé de connaissances, et il ouvre une bibliothèque rue Duméril, dans le 13ème arrondissement, qui sera un lieu de rencontres et de discussions pour les compagnons. Libertad meurt en 1908, à l’âge de trente-trois ans, battu à mort par la police selon les uns, des suites d’un anthrax diront les autres.



Une petite colonie libertaire…

C’est un individualiste, André Roulot, dit Lorulot, qui prend alors la direction de "l’anarchie" dont il installe les locaux à Romainville. C’est un grand pavillon de deux étages, entouré d’un vaste jardin qui devient lieu de vie autant que de travail : on y fabrique le journal, on y tire de nombreuses brochures vendues dans les meetings, on y cultive fruits et légumes, on y élève volailles et lapins, on y lit, on y discute interminablement, on y dort et on y aime. Bref, c’est une petite colonie libertaire autour de laquelle gravitent de nombreux jeunes gens, parmi lesquels de futurs affidés de la bande : Garnier, Callemin dit Raymond la science, Soudy, Valet et Carouy.

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Des "gamins féroces"

Agés d’une vingtaine d’années, tous ont comme particularité d’avoir travaillé dès l’enfance et de s’être politisés à travers le syndicalisme. Ils sont végétariens, ne boivent ni thé, ni café, ni alcool, pratiquent l’amour libre, respectent les femmes, partagent le peu qu’ils ont et s’efforcent d’acquérir par eux-mêmes la culture à laquelle ils n’ont pas eu accès. Tous adhèrent aux idées professées par les théoriciens de l’individualisme. Il ne s’agit pas d’attendre la révolution mais de la faire soi-même, d’être des hommes et des femmes libres, d’affirmer l’existence de son moi et le désir de son développement intégral. Avec un tel programme, bien des déviations étaient possibles, il suffira que quelques jeunes gens révoltés, courageux, échauffés par leurs lectures, des "gamins féroces" dira d’eux Victor Serge qui les a bien connus, se rencontrent et décident de vivre leur vie coûte que coûte, au prix du sang versé, au prix du sang reçu.

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Un bilan…sanglant.

JPEG - 39.8 koLe bilan de l’épopée fut en effet sanglant : quatre hold-up au cours desquels un agent de police et deux employés de banque sont tués, un autre grièvement blessé, des passants touchés. Bonnot, Valet et Garnier ont vendu cher leur peau. La police, en mai 1912, après vingt-quatre heures de siège, utilisa finalement la dynamite pour faire sauter leurs refuges, sous les ovations de la foule venue nombreuse et joyeuse assister à l’hallali. Carouy, Soudy, Callemin et Monier furent condamnés à mort : le premier s’est suicidé au cyanure de potassium dès l’annonce du verdict, les autres ont été guillotinés un dimanche d’avril à l’aube.Tous surent mourir avec courage.

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L’anarchiste, par Félix Valloton.


Comme il fait bon ici !

JPEG - 47.7 koMais revenons à nos locataires de la rue Fessart : Rirette Maîtrejean et Kibaltchiche. Arrêtés le 31 janvier 1912, ils furent jugés en février 1913, en même temps que les survivants de la bande. L’un et l’autre, convaincus de la nécessité de participer aux luttes sociales, étaient opposés à la reprise individuelle. Ils avaient combattu la tendance illégaliste au sein de "l’anarchie" et rompu avec beaucoup de leurs anciens amis, comme Caillemin que Kibaltchiche connaissait pourtant depuis l’enfance.

De tous les habitués de Romainville, seul Soudy les fréquentait encore. Cependant, lorsqu’un soir de janvier 1912, en pleine traque, Garnier et Callemin frappèrent à la porte du 24, ils surent les accueillir pour quelques heures et les réconforter. "Comme il fait bon ici", avait dit Garnier en arrivant dans la chambre du fond où brûlait un feu de cheminée et où dormaient, enlacées dans leur lit cage, les deux fillettes de Rirette, Chinette et Maud, que Soudy avait si souvent promenées aux Buttes-Chaumont. Le devoir d’asile était, pour leurs hôtes le plus sacré des devoirs anarchistes. On leur fit payer cher cette conviction.

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Kibaltchiche fut condamné à cinq ans de prison, peine assortie d’une interdiction de séjour en France. À sa libération, en 1917, il gagna l’Espagne puis la Russie. Devenu trotskyste, il fut déporté à Orenbourg mais, libéré à la suite d’une campagne de presse internationale, il revint en 1937 à Paris puis se réfugia, en 1940, à Mexico. C’est là qu’il mourut, en 1947, après avoir beaucoup écrit.


Derrière l’illégalisme […] la fausse science et des appétits.

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Rirette Maîtrejean.

Rirette, elle, fut acquittée, mais elle paya son obstination à ne point trahir de treize mois de détention préventive, treize mois de séparation d’avec ses enfants. Ce n’est qu’après sa libération, quand elle n’avait plus rien à y gagner, qu’elle exprima publiquement, dans les colonnes du "Matin", sa position sur l’illégalisme : « Derrière l’illégalisme, il n’y a pas même des idées. Ce qu’on y trouve : de la fausse science et des appétits. Surtout des appétits, du ridicule aussi et du grotesque. » À sa sortie de prison, elle s’installa rue Julien-Lacroix, rompit avec le milieu individualiste, exerça la profession de correcteur, et n’eut plus d’activité militante marquée.

Elle est morte à l’hospice de Limeil-Brévannes le 14 juin 1968.

Anne Steiner



Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en décembre 2013.

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