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Récits poétiques


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Le désobéissant

Ainsi donc, ô, Vous les Ecouteurs, ainsi donc, c’était au temps où la Terre appartenait encore aux terriens. Les terriens, êtres au cerveau unique, étaient terriblement bougeurs. Ils bougeaient en train ou en véhicules à quatre roues pneumatiques. Les trains bougeaient sur rail, les voitures bougeaient sur asphalte. Rails et routes traversaient champs, bois et forêts, vignes, villes et même cours d’eau. Qui plus est, tout cela s’enjambait, se croisait, se décroisait. Rien n’arrêtait les poseurs de rails, rien ne résistait aux bitumeurs. Butaient-ils contre une montagne ? ils la transperçaient, une rivière, un fleuve même risquait -il de rouiller les traverses ? allez, hop ! on l’asséchait, on en déviait le cours.

Toute cette infrastructure exigeait un système de contrôle fort complexe d’horaires, de limitations de vitesse, de régulations des flux de véhicules, de régulations des masses de bougeurs.

Ainsi, les terriens bougeurs pouvaient-ils se déplacer d’un point à un autre de leur territoire, encore fallait-il qu’ils obéissent avec rigueur et ponctualité aux exigences du système : départ à heure fixe en des points précis, assignés une fois pour toutes, retour obligatoire au point de départ à une heure également précise que cela convienne ou non aux bougeurs. Ces êtres à cerveau unique ne fonctionnaient que dans la règle et le collectif. Tout était fixé, contrôlé, mesuré, point de fantaisie.

Il faut dire, Ô Ecouteurs que les terriens appréciaient ce système. Ils aimaient se bousculer dans les gares, les couloirs du métropolitain, s’entasser dans les trains, encombrer routes et autoroutes.

Mais il arriva, ô Ecouteurs, que, six jours après le début d’une nouvelle année le sur-contrôleur des déplacements constata une erreur. Les compteurs optiques des déplacements du matin avaient décompté quinze millions quatre cent vingt-deux voyageurs et les compteurs optiques des retours enregistré quinze millions quatre cent vingt et un bougeurs. Dans un tel système l’erreur était inconcevable, il en allait de l’honneur de la totalité des terriens. Accepter l’erreur, c’était laisser libre cours à l’anarchie. La chose ne s’étant jamais produite, elle fit grand bruit. Les journaux, la radio, la télévision, les sites internet s’emparèrent de l’affaire. La panique s’installa chez les bougeurs, comment vivre dans un système si peu fiable !! Puisque erreur il y avait, erreur il fallait débusquer. Sur tout le territoire les compteurs optiques furent vérifiés, démontés, revérifiés. Mais, un bougeur avait bien déjoué l’organisation. Jour après jour, œil vissé sur l’écran, oreille collée aux récepteurs de radio, les terriens attendaient que les compteurs poinçonneurs optiques vomissent enfin un billet supplémentaire, mais rien, rien. La chose était évidente, quelque part un bougeur se terrait, échappant aux contrôles, isolé, coupé de ses semblables. Inconcevable !!

Quand ? ô Ecouteurs, cent vingt jours après le sixième jour de l’année il fut débusqué. Où ? Comment ? Là n’est pas l’affaire. A la question pourquoi ? il répondit : "pour le vert des prairies, le vent des forêts, les couleurs de la Terre, et pour le plaisir."

Vous vous doutez, ô Ecouteurs que ces dires ne furent point ébruités, la chose fut gardée secrète. Que devint le bougeur désobéissant ? à vous d’en décider.


Jacqueline RUIZ



Canal de l’Ourcq

JPEG - 56.4 koLes Grands Moulins s’ennuient devant les rails. Ciel de farine, wagons pour rien. Paris, Lausanne, Berlin. Dans l’ancienne gare m’attendent des monstres roses, laineux. Leurs ventres se payent des arcs-en-ciel. En pénétrant, je ne parle pas. J’observe en revanche sous les machines des insectes roux ankylosés par leurs ailes cristallines qui rampent un peu partout.

"Eh ! Christian, viens !"

Dans un recoin végétal, sous les papiers gras, les restes de fast-food, agonisent les dernières abeilles de la saison. Le miel sent l’essence, la ville se jette comme une folle dans l’eau marron-vert d’égout. Les immeubles immenses coupent le vent en quatre, se troublent souvent, balancent leur rectangle de tête.

"Christian ? Christian, tu m’entends ?"

Plus des hommes s’éloignent de Pantin et plus ils s’adonnent aux convulsions. Plusieurs kilomètres plus loin, ils sont pareils à des cerfs superbes ou des sangliers malsains.

"Monsieur, vous avez besoin de quelque chose ?"

Quai de Jemmappes, une femme s’est mise à courir en riant. Inondée de joies, elle danse sur l’herbe gelée du parc de la Villette avant de rejoindre ses meilleurs souvenirs. Dans le parking sans voitures, un peu plus loin encore, les lignes blanches, géométriquement idéales illuminent les visages qui traînent la nuit : petits assassins, dealers hystériques, chercheurs de bastons, homos cuir, flics en patrouille …

"Christian, t’es sûr que ça va ?"

Ce matin, on a retrouvé trois cadavres de rats autour d’une poubelle remplie de toxines. Vélos, rollers, les enfants font la course avec leurs pères. Ils découvrent ensemble une bastide violente, sournoise, faussement hospitalière. Méfiants, ils rentrent chez eux retrouver la neuroleptique cuisine et ses odeurs d’ail, de vin blanc et d’atroce. Maman est malade. On ne sait pas ce qu’elle a.


TIAN



Chaque jour est un adieu

JPEG - 38.8 koAlain Rémond habite le 19e. Ses interventions sur la 5 le dimanche dans l’honnête émission Arrêt sur image, sa chronique dans Télérama qui remet la TV à sa place nous ont incités à lire ses confidences sur sa jeunesse bretonne. Ce court extrait n’est qu’une petite image de ce livre délicat qui nous l’espérons vous donnera envie de le lire.

"A Trans dans le bourg … quand on voulait se faire couper les cheveux, on allait chez le menuisier. Le samedi soir, il changeait de métier, recevait dans sa cuisine. On s’asseyait autour de la table, en attendant notre tour. Le menuisier sortait sa tondeuse mécanique et il coupait tranquillement, en prenant tout son temps, la cigarette maïs aux lèvres, la cendre qui nous dégringolait dans le cou. Il coiffait les hommes exclusivement. Les vieux buvaient un coup, fumaient, discutaient, racontaient tous les potins du bourg… Nous les enfants, on écoutait fascinés. Fallait surtout pas être pressés. On ressortait de la cuisine du menuisier à la nuit noire, la tête bien fraîche : son style au menuisier, c’était la coupe au bol, bien dégagé très haut sur les oreilles et dans la nuque. Quand on rentrait à la maison, les autres se moquaient de nous. Pas grave : ils y passeraient à leur tour… "


Alain Rémond
Ed. Seuil, janvier 2000



Article mis en ligne en février 2014.

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