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L’ambiance du quartier

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Regards de Bellevillois


JPEG - 52.5 koLorsqu’on monte la rue de Belleville on trouve, au milieu des commerces chinois, une maison de la presse.

Curieusement, on n’y vend pas les journaux chinois. « J’ai bien essayé pendant quelques mois, commente le patron, un Maghrébin souriant, mais je ne vendais qu’un ou deux exemplaires de journaux chinois par jour. C’est que les Chinois achètent leurs journaux dans les magasins d’alimentation chinois, en faisant leurs courses. Ils ne viennent chez moi, en fait, que pour acheter les journaux spécialisés dans le tiercé… »

Ce commerçant est frappé par les attitudes communautaires des Chinois : « Les parents chinois, remarque-t-il, ne rentrent pas dans un magasin quand leurs enfants leur réclament une friandise, ils les entraînent chez le Chinois d’à côté… C’est dommage, parce que cela ne facilite pas la communication entre communautés dans le quartier ». Il note cependant que certains clients chinois ne parlant pas très bien le français font un effort pour échanger des salutations, tandis que d’autres qui s’expriment plus aisément ne disent ni bonjour ni merci : « Souvent, les jeunes Chinois entrent chez moi pour acheter des magazines, ils parlent leur propre langue entre eux et si je leur parle en français, ils me répondent et je vois bien qu’ils maîtrisent parfaitement la langue ». Mais en dépit de cela, il sent une distance. Il n’est pas bon selon lui que les Chinois parlent entre eux leur propre langue de cette manière, dans les lieux publics, car « cela risque de dresser des murs, de les isoler des autres ».

D’autre part, il remarque que parmi ses clients, certains Chinois ne prennent pas la peine de faire la queue. Les autres s’en irritent. « Mais en même temps, dit-t-il, j’ai l’impression qu’ici, dans notre quartier, les gens finissent par s’habituer à ce genre de comportement. Ceci dit, ne pas faire la queue, n’est-ce pas exactement ce qui manifeste qu’on n’est pas intégré ? », ajoute-t-il en haussant les épaules.

Au kiosque situé à la sortie du métro « Belleville », le vendeur de journaux fait des efforts pour annoncer le prix de la presse chinoise en mandarin - « yi Yuan, Yi Yuan ! », lance-t-il à la ronde. J’observe la clientèle chinoise qui prend son journal, donne son euro, mais sans un mot ni un salut - et pourtant, le vendeur salue scrupuleusement chaque client.

« Ils achètent le journal essentiellement pour les petites annonces d’emplois, commente-t-il, je ne pense pas que les informations les intéressent ». Devant le kiosque, depuis quelques temps, on voit se rassembler des Chinois du Nord ; ils ont entre eux de longs conciliabules en chinois, cela crée une ambiance insolite. Je demande au marchand de journaux si cela ne le gêne pas de les avoir en face de lui toute la journée : « Non, cela ne me gêne pas, ils sont là pour chercher des petits boulots, pour rencontrer des compatriotes et, ensuite, dès qu’ils ont trouvé quelque chose, ils s’en vont, et d’autres arrivent, toujours à la recherche d’un travail… ». A l’évidence, pour ce commerçant, les Chinois du carrefour de Belleville font partie du paysage et de l’ambiance du quartier…

La Vielleuse, installé au carrefour de Belleville, est un des plus anciens cafés du quartier. Il a vu se succéder des générations d’immigrants venus des quatre coins du monde. C’est seulement de façon récente que les Chinois ont commencé à se donner rendez-vous dans ce lieu cosmopolite, il leur a fallu des années pour « adopter » ce lieu chargé de symboles.

Je vais trouver le barman, au comptoir, et lui demande de but en blanc : « Vous avez de plus en plus de clients chinois, quels sentiments vous inspirent-ils ? ». Ma question l’étonne un peu, mais il ne se dérobe pas : ce sont des clients polis, dit-il, mais indifférents. Le café est, par excellence, un lieu de rencontre, d’échanges, de discussions - mais les Chinois, eux, demeurent entre eux, en cercle fermé. « Ils ne communiquent pas ? », insisté-je. « Madame, vous êtes la première qui m’adresse la parole ! »

Un peu plus haut, la rue Ramponneau rassemble encore une population de provenance étrangère diverse. J’entre dans une petite boulangerie que ne fréquente, me dit le boulanger, qu’un seul client chinois ; « Il m’achète une baguette par jour, c’est tout ! ».

La population d’origine juive a tendance à quitter cette rue, de nombreux appartements se vident et les Chinois du Nord y prennent la relève, mais il n’y a pas encore de commerces chinois pour remplacer les petits restaurants « cacher » ou les boutiques juives. Au bout de la rue Lemon, le patron du restaurant « chez Ostan » évoque le repli des Juifs d’Afrique du Nord : « Ils sont partis les uns après les autres, la moitié déjà, et les autres s’apprêtent à le faire. C’est qu’à Paris, on trouve difficilement du travail, les impôts montent, la vie devient dure, ils partent donc là où la situation économique est meilleure, en Amérique, en Israël… »

Je lui demande si les restaurants chinois représentent pour lui une concurrence sérieuse. « Non, pas du tout, dit-il, nous avons nos propres spécialités, le poisson, le couscous. Ceux qui préfèrent le riz cantonnais, le canard laqué vont chez les Chinois ; nous, nous avons notre propre clientèle, des Juifs, des Arabes. Le départ de beaucoup de Juifs a pour effet que beaucoup de commerces ferment - mais ce n’est pas la faute des Chinois… », ajoute-t-il.

« Les communautés ne se croisent pas », estime Marc Paul, président d’ALSC. « À Belleville, les différentes communautés vivent côte à côte, mais cela ne communique pas. Les Chinois ne parlent ni français ni arabe, ils vivent dans les mêmes lieux, mais ils ne vivent pas la même chose ; ils n’habitent pas les mêmes rues, ne parlent pas la même langue, n’ont pas les mêmes habitudes. Même les commerces n’ont pas les mêmes horaires : les Chinois commencent à dix heures, les autres à huit ».

Marc Paul identifie des phénomènes de ressentiment et de jalousie entre les communautés. On vit ensemble, mais on vit différemment. Lorsque les Chinois gagnent davantage d’argent que les Arabes, par exemple, cela suscite des sentiments négatifs.

Marc Paul est en contact permanent avec les écoles du quartier, il observe les rivalités entre enfants originaires de communautés différentes essentiellement chinois, maghrébins, africains - et y voit la société française se fracturer selon des lignes de partage communautaires.

M. Beaudoin, enseignant depuis vingt ans au collège de la rue de la Fontaine-au-roi n’adhère pas au cliché selon lequel les enfants chinois sont sages et obéissants. « Ils sont comme les autres enfants issus de milieux étrangers. En dehors du collège, ils se battent, assumant sur un mode violent le poids de leur identité ».

Stéphanie Augustin habite dans le quartier depuis vingt-cinq ans. Elle évoque l’image qu’ont les Chinois auprès des habitants du quartier :

« Elle n’est pas bonne. D’abord, parce que les gens en ont marre de vivre comme dans des ghettos. Depuis les dernières années, on entend toutes sortes de plaintes - il n’y aurait plus à Belleville que des magasins asiatiques, chaque fois qu’une librairie ou une crémerie fermerait, elle serait remplacée par une boutique chinoise ».


Pour elle, la mésentente provient souvent de choses simples : « les Chinois manquent souvent d’égards vis-à-vis des autres, dans la vie quotidienne, ils font du bruit, ils vivent entassés dans les appartements, il y a aussi le problème des clandestins qui crée de l’opacité… » Pour elle, la raison pour laquelle les habitants quittent Belleville est simple : « c’est à cause d’une impression de ghetto ! ».

Avec l’augmentation de la population chinoise dans le quartier, une certaine délinquance va commencer à viser cette population. Stéphanie a vu une jeune Asiatique se faire agresser dans la rue, en pleine matinée - personne n’est intervenu… La conflictualité s’aiguise entre jeunes des différentes communautés, ce qui crée un terrain propice à toutes sortes de désordres.

Stéphanie n’est pas sûre qu’il existe vraiment un mur entre les Chinois et les autres. Elle pense que parfois la population asiatique est, elle aussi, en quête de dialogue. « Mais quand on n’arrive pas à se faire comprendre, on s’énerve tout de suite », ajoute-t-elle aussitôt.

De l’autre côté, comment les Français peuvent- ils communiquer avec les Chinois ? « Les Français entrent dans un magasin chinois, ils voient que le commerçant ne parlent pas français, ils ne se sentent pas chez eux, ils ne reviennent pas ». Certains, sentant que Belleville est devenu « chinois » vont quitter le quartier, « ne se sentant plus chez eux », conclut-elle.

Antoinette Angénieux est responsable de Quartiers Libres, « le canard du 19ème et de Belleville », un journal militant qui se voue à l’animation de la vie de quartier et à la défense des intérêts des habitants. Elle habite du côté de la rue Rébeval, dans une des tours qui défigurent ce quartier. Dans son bureau qu’éclaire le soleil hivernal, elle me parle de la vie dans son quartier depuis 1986, évoquant ses premiers contacts avec les Asiatiques en général, les Chinois en particulier :

« J’ai assisté à l’arrivée des premiers restaurants asiatiques avec un certain bonheur, car j’aime la cuisine chinoise. J’ai fait partie des premiers clients. Avant la guerre, je fréquentais les restaurants chinois qui se trouvaient derrière la gare de Lyon ou au Quartier latin ».

Depuis, elle fréquente régulièrement les commerces asiatiques. Elle se souvient de ce magasin chinois où elle est entrée, il y a une quinzaine d’années, pour acheter un téléviseur, rue Jules Romains. Le vendeur ne parlait pas français et lui a fait comprendre qu’elle devait laisser son numéro de téléphone, qu’on allait la rappeler. Et en effet, un peu plus tard, un jeune garçon lui a téléphoné. C’était le fils du patron, revenu de l’école, le seul de la famille qui parlait le français et qui, donc, aidait ses parents à tenir leur commerce…

Elle se rappelle encore sa surprise : « Dans un milieu français, ce serait impensable - que les parents doivent attendre les enfants pour parler avec les clients ! »

Au fil des années, cependant, elle n’a établi de contact amical qu’avec des Chinois d’Indochine, notamment une dame qui travaillait dans la restauration, mais celle-ci est allée s’installer en province et le contact a été rompu. De par son activité militante, Antoinette Angénieux prend en charge toutes sortes d’activités dans le quartier, elle est en relation avec toutes les communautés - mais elle ne pense pas que les Asiatiques aient la volonté de se rapprocher des autres :

« Il n’y a pas de contacts, les Asiatiques n’ont pas de relations avec leurs voisins, et pourtant nous sommes dans un quartier populaire, les contacts y sont faciles. Mais là, on assiste à un phénomène de ghettoïsation volontaire, et
c’est dommage !
 »

Le samedi matin, elle va habituellement au marché du boulevard de la Villette, elle croise en s’y rendant de nombreux Asiatiques, mais rarement au marché. Elle les sent tendus, pas souriants. Après le marché, elle rejoint souvent des amis au café du Boulevard. Elle y voit des Asiatiques qu’elle connaît de vue, des habitués, mais jamais un bonjour, jamais un regard, ils s’isolent, c’est vraiment bizarre, c’est comme s’ils étaient là sans être là… Et elle ajoute :

« Bien sûr, pour le Nouvel An chinois, on sort les dragons, les lions, on fait la fête dans la rue, mais ça ne suffit pas ! Il manque tout simplement un lien entre Français et Asiatiques dans ce quartier ! »


Carole LO


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Article mis en ligne en 2011 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en octobre 2014.

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