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Le bon apôtre de Belleville

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Robert Garric


Lorsque Robert Garric, jeune intellectuel catholique, est démobilisé à la fin de la Première Guerre mondiale, il éprouve une formidable nostalgie pour la fraternité d’armes qu’il a connu au front entre des jeunes gens que tout dans le civil séparait et qui n’auraient eu, sans la guerre aucune probabilité de se rencontrer

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Robert Garric - Photo Jean-Marie Marcel.

Au sortir du conflit, Garric, décidé à lutter contre la ségrégation sociale, va se sentir investi d’une véritable mission. Sacrifiant sa carrière - il écrivait une thèse qui restera inachevée -, il consacrera toute son énergie à tenter de faire renaître "ce vaste compagnonnage de tous les hommes de France au dessus de la division des partis " [1] qu’il a connu dans les tranchées. C’est dans cet esprit qu’il va créer les Équipes sociales, sorte d’université populaire où étudiants et élèves des grandes écoles viendront faire partager leurs connaissances à de jeunes ouvriers et apprentis avides de savoir.

Pour parler du peuple, il faut vivre auprès de lui…

Mais où aller pour rencontrer ce peuple ? Robert Garric, qui a monté une première équipe à Reuilly, va choisir comme terre de mission "cette vieille France qu’est Belleville" [2]. Il décidera d’y vivre car, "pour parler du peuple, il faut vivre auprès de lui, l’aimer, entrer dans le secret de sa vie" [3]. Son premier guide dans le quartier sera André Tacquemin, camarade de tranchées, ouvrier électricien et Bellevillois. Madame Heitz, qui dirige alors le Groupe d’œuvres sociales de Belleville, plus simplement appelé le dispensaire par les usagers, va mettre à sa disposition au 162 de la rue de Belleville un appartement de deux pièces, où il habitera de 1924 à 1928, ainsi qu’un local pour les cours du soir. Une plaque apposée en 1970 sur l’immeuble, qui abrite aujourd’hui encore crèche et centre de soins, rappelle sa présence en ce lieu. C’est là qu’il écrivit son ouvrage Belleville, scènes de la vie populaire, publié en 1928, dans lequel il expose son projet et évoque sa vie dans le quartier.

L’œuvre de Garric suscita un certain enthousiasme dans les rangs de la jeunesse bourgeoise. Bien des volontaires se manifestèrent à l’occasion des conférences de propagande organisées par Garric qui avait ses entrées dans les salons. Mais le recrutement des élèves, des apprenants, comme diraient les pédagogues aujourd’hui, se révélait plus délicat. C’est la bibliothèque Fessart, fondée en 1922 et administrée par la ville de Paris depuis 1924, qui fut avec les dispensaires son principal relais pour faire circuler l’information. Garric évoque avec précision dans ses souvenirs ce centre de lecture qui fut l’une des premières bibliothèques ouverte en quartier populaire. Construite en planches, elle constitue cependant un cadre agréable avec ses rayonnages pas trop élevés, ses tables de lecture bien éclairées, sa décoration sobre, bouquets de fleurs naturelles et reproduction de tableaux. Elle dispose déjà d’un coin bien aménagé pour les enfants avec des meubles à leur hauteur et propose tous les jeudis une séance d’animation appelée "l’heure du conte".

Le peuple aspire à la culture et doit y avoir accès.

Ouverte de 14 heures à 22 heures, elle connaît sa plus forte affluence à la sortie des ateliers vers 18 heures. Dès la première année, elle comptait déjà huit mille inscrits qui avaient la possibilité d’emprunter deux livres par mois et elle proposait cinquante revues en consultation. L’atmosphère, à la fois chaleureuse et studieuse, qui se dégage du lieu, conforte Garric dans sa conviction : le peuple aspire à la culture et doit y avoir accès. En témoigne le palmarès des auteurs qui sont le plus souvent choisis parmi les dix mille ouvrages qui sortent chaque mois : Dumas, Balzac et Hugo constituent le trio de tête, suivis de près par Anatole France, Romain Rolland et Pierre Loti. Mais les auteurs étrangers sont également très appréciés, en particulier Dostoïevski, Dickens, Dante et Cervantès, de même que Kipling, Scott et Stevenson. L’histoire est également très prisée. Les lecteurs interviennent dans le choix des livres et, bien informés, signalent les nouveautés dont ils souhaitent que la bibliothèque fasse l’acquisition.

L’appel de Garric fut entendu en ce lieu et la première équipe de Belleville se constitua autour d’une douzaine de jeunes gens qui exprimèrent le désir de s’initier à l’anglais, à l’histoire et à la T.S.F. Les scientifiques ne manquaient pas parmi les volontaires des équipes, et l’un deux, Louis Leprince-Ringuet, fut très actif sur le quartier. Lorsque quelques années plus tard, il créa le premier laboratoire de physique expérimentale, il engagea pour constituer une équipe de travail efficace et soudée quatre gars de Belleville comme techniciens : Eugène Boulanger, dit Gégène, Roger Louvigny, dit Loulou, Denizot et Fradin.
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Photo X.


Cependant, la régularité fut longue à s’installer. Trois ou quatre personnes seulement plutôt que les quinze attendues se retrouvaient le plus souvent autour du responsable ; il arrivait même parfois que personne ne vint, mais Garric et ses émules étaient tenaces. Bientôt, une équipe féminine fut également mise en place : les cours d’anglais, de gymnastique et de français avaient lieu au centre d’assistance sociale de la rue Clavel [4] qui hébergeait déjà une équipe masculine. Garçons et filles, séparés pendant les cours, se retrouvaient régulièrement réunis lors de séances récréatives et de bals.

Simone de Beauvoir, qui fut élève de Garric en propédeutique, à Sainte-Marie de Neuilly, a participé à cette expérience qu’elle évoque dans les Mémoires d’une jeune fille rangée. Les jeunes apprenties dont elle avait la charge, qui se trouvaient pour la plupart dans le secteur de la confection et de l’habillement, se montraient assidues et de bonne volonté, mais elle s’aperçut vite que la réciprocité et l’intimité entre étudiantes et jeunes ouvrières se heurtaient à la barrière des classes et que toute l’entreprise n’était qu’une mystification. Pour elle, jeune fille assez tenue, comme pour les jeunes filles du peuple auxquelles elle était censée transmettre un savoir, les équipes constituaient surtout l’occasion de passer des soirées hors de l’appartement familial, avec le prétexte de servir un but élevé. L’œuvre de Garric fournit même à Simone de Beauvoir plus d’un alibi pour des escapades nocturnes. Elle avait surtout le sentiment de ne pouvoir apporter à ces jeunes ouvrières que des parcelles de savoir décousues et sans rapport aucun avec leur expérience. C’est une critique qui aurait vivement touché Garric, lui qui voulait précisément éviter aux jeunes ouvriers désireux de s’instruire les erreurs et les tourments de l’autodidacte aux prises avec un fatras de connaissances plus ou moins bien assimilées en leur facilitant un accès à la culture collectif, organisé et proche de leur quotidien. L’enseignement général philosophique et littéraire devait, en effet, être accompagné d’un enseignement technique et professionnel qui "rattache aux réalités de la vie en les éclairant".

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Photo M. Demay.


On peut s’interroger sur le rayonnement des équipes dans le quartier et se demander si la foi de Garric, son rêve d’une société où les classes ne seraient pas abolies mais réconciliées n’ont pas fait obstacle à la réalisation de son œuvre dans le frondeur Belleville des années 20.

Il est au moins un jeune ouvrier ardent, à l’insatiable appétit de savoir que les Équipes sociales n’ont pas su toucher, c’est Maurice Arnoult, interrogé dans ce même numéro. Sa route ne croisa pas celle de Garric et il affirme même ne jamais en avoir entendu parlé… Ce n’est pas dans les sages locaux des dispensaires mais dans une arrière-salle de café que Maurice Arnoult a appris à lire en 1922, à l’âge de 14 ans, auprès d’étudiants anarchisants, avant d’être pris en main par deux bons vivants de plus grand savoir qui l’ont mené jusqu’au niveau de la licence.

Mais il serait injuste de faire du fondateur des Équipes sociales, catholique fervent, un prosélyte masqué en pédagogue et un triste ascète. Son ouverture d’esprit était grande : il admettait la présence d’athées dans ses rangs et engagea plus d’une fois le débat avec des communistes. Enfin, il n’a pas vécu son séjour dans le quartier comme une pénitence, il aimait la rue de Belleville qu’il décrit comme un long serpent lumineux, gourmande avec ses devantures. Il avait du goût pour le théâtre populaire, pour les matchs de boxe très prisés des ouvriers et il fut un assidu du théâtre de Montéhus, situé dans le haut de la rue de Belleville. Aussi est-ce sans ironie facile qu’il convient aujourd’hui d’évoquer sa silhouette.


Anne Steiner


Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en janvier 2014.

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[1Robert Garric, Belleville, scènes de la vie
populaire, Grasset, 1928.

[2Op.cit.

[3Op.cit.

[4Enfance et Famille, 6, rue Clavel 19e, voir article dans Quartiers Libres n° 68/69 Les photographies des équipes sociales font partie de leurs archives

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