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Dossier

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Rue Rébéval

Avoir vingt ans à l’ombre du béton

Dossier réalisé par J.Artus et M.Corbin

Au bas des Buttes Chaumont, reprenant le tracé de l’ancien chemin Saint-Laurent connu dès le Moyen-Age, la rue Rébéval commence au 71 rue de Belleville et fait un coude pour rejoindre le Boulevard de la Villette, quelques six cents mètres plus loin. Très animée et commerçante jusqu’aux années 70, on y découvre aujourd’hui un saisissant contraste entre la partie haute, jusqu’au niveau de la rue Lauzin, triste et privée de toute animation, et la partie basse, où se concentre une forte population dans des immeubles récents, et où de nombreux jeunes trouvent difficilement leur place.


La nostalgie du « Paris-Village »

C’est avec la volonté déterminée de faire revivre la rue qu’une population récente, "genre artiste", est venue s’installer dans le haut de la rue Rébéval, retapant ici de vieilles maisons aux façades vétustes, poussant là une brouette dans la cour d’une usine désaffectée transformée en lofts. Une même conviction anime tous ces nouveaux arrivants : il faut recréer une vie de quartier.

« Tout ceci n’est qu’illusions, ce ne sera plus comme avant ! », rétorque un ancien artisan. «  La rue est morte, voyez tous ces stores baissés… Rien que des ateliers clandestins. Et quant au bas de la rue, pas question de m’ y aventurer, ces cages de béton empilées me font horreur ».

« Je suis arrivé ici à la fin des années cinquante. La rue Rébéval était alors un petit village en soi », se rappelle-t-il. « Une centaine de commerces s’étiraient de part et d’autre de la rue, du boulanger au boucher, du laitier à l’épicier, en passant par le coiffeur, l’horloger, le garagiste ou même le brocanteur.

Tous les matins la rue s’animait quand chacun ouvrait sa boutique, balayait devant sa porte et se mettait à disposer avec coquetterie son étal. Ce faisant, on discutait à droite et à gauche avec ses voisins : on formait une grande famille. Les services étaient rassemblés plutôt dans le bas de la rue : un grand café-tabac faisait l’angle de la rue Lauzin.

Les riverains pouvaient tout se procurer sur place, et dans la rue de Belleville, il y avait une dizaine de cinémas, tous bien fréquentés : on s’ y rendait en famille. La frontière se situait au niveau du métro Pyrénées. Au-delà, on n’y allait jamais, c’était les quartiers bourgeois.

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Autrefois, une centaine de commerces animaient la rue, aujourd’hui plus que des rideaux tirés…


L’immigration était déjà présente de nombreux Nord-africains habitaient la rue, et vivaient bien intégrés. Le changement s’est définitivement opéré il y a une dizaine d’années, quand on a rasé le bas de la rue pour y construire les ensembles d’ habitation actuels  ».

De tout temps, la rue Rébéval a revêtu un caractère populaire, abritant une population nombreuse aux origines modestes et parfois miséreuses.

Le Paris populeux des Gavroche et des Mimi-Pinson…

Dès le 16e siècle, une petite agglomération pittoresque très dense s’étendait en dehors des murs du Paris de l’époque, depuis la rue du Fg du Temple actuelle jusqu’au pied du gibet de Montfaucon (Place du Colonel Fabien) au bas des Buttes Chaumont. La rue Rébéval suit à peu près le tracé de l’ancien chemin de Saint-Laurent, connu dès 1308.

Au 17e siècle s’y développa une industrie typiquement bellevilloise : la boyauderie (fabrication de cordes avec les boyaux d’animaux). Cette activité particulièrement insalubre et malodorante faisait bon ménage avec les mares d’eau stagnante du voisinage et les tas d’immondices de Montfaucon. En 1699, les mares furent comblées et les boyauderies disparurent.

En 1834 fut construite une usine de fabrication de gaz de résine assurant l’éclairage de Belleville. Sur son emplacement on perça en 1890 les rues Rampal et du général Lasalle.

Au bas de cette rue Saint-Laurent, très peuplée, où de nombreuses industries s’étaient implantées, fut installé un abattoir communal en 1841, à l’angle de la rue de l’Atlas. Tandis qu’ Haussmann rénovait le centre de Paris, une population importante et dénuée de tout venait s’entasser à l’intérieur de cahutes ou dans de misérables garnis autour des rues de Saint-Laurent, des Couronnes et des Amandiers, attirée par le bas prix des loyers et la possibilité de trouver du travail.

En 1852, on découvrit une source sulfureuse à proximité de l’abattoir au bas de la rue de l’Atlas. On dut attendre le transfert de l’abattoir Belleville à la Villette en 1868, pour que la "Société des Thermes de Belleville" puisse édifier sur son emplacement, un établissement thermal avec piscine et casino. Tout fut abandonné et détruit en 1880. Aujourd’hui, la source est tarie mais on vendit plus de 350.000 bouteilles d’eau par an jusqu’en 1914.

Une terrible épidémie de choléra se déclara en 1865, principalement à cause de l’insalubrité : la rue de Belleville était alors un véritable réceptacle d’ordures.

Pendant la Commune de Paris (1870-1871), il régna une intense activité militaire à Belleville, et la rue Rébéval vit surgir de multiples barricades sur lesquelles se dressaient canons et mitrailleuses.

Ainsi, l’histoire de la rue de Rébéval est en raccourci celle du Paris populeux des Gavroche et des Mimi-Pinson (Edith Piaf n’est-elle pas née à deux pas, rue de Belleville !).



Rumeurs autour d’un terrain

« Le terrain de la discorde », ainsi désigné par le “Parisien Libéré”, situé à l’angle de la rue Rébéval et de la rue Lauzin, ancien terrain vague recouvert de buissons et d’ordures et investi par les clochards, a été aménagé, fin 1985, en terrain de football.

Est-il réellement une source de nuisance pour les riverains ?… Selon l’article du "Parisien" de la mi-juin il serait envahi par les drogués, à la nuit tombée, et servirait aussi à l’entraînement des motards du quartier, faisant : « Un bruit épouvantable jusqu’à une heure avancée de la nuit ».

Cet espace appartenant à la Ville de Paris, se trouve être l’objet de multiples convoitises et différentes rumeurs circulent à son sujet. Des plans seraient prêts pour y bâtir une résidence luxueuse, juste au pied des Buttes-Chaumont, promettant une opération financière juteuse. La CFDT aurait le projet d’y construire de nouveaux bureaux, et enfin les écoles du quartier rêvent d’ y voir un gymnase et des installations sportives qui leur font cruellement défaut.

Bruits imaginaires ou bien réels, il n’en est pas moins vrai que des sondages du sol ont été effectués à plusieurs reprises et que des experts sont venus prendre des photos depuis la terrasse de l’immeuble voisin.

Or l’ouverture aux habitants du quartier - comme l’atteste la pancarte à l’entrée du terrain - bien que toute récente, est le fruit de six à sept années de démarches et de revendications des associations de la rue Rébéval (en particulier du Comité de Défense du Bas-Belleville, dont nous parlerons dans un prochain numéro), concrétisant le désir des jeunes d’avoir un espace qui leur soit destiné.

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Les jeunes s’entraînent au foot et les adultes jouent aux boules.


Ce terrain sert en priorité, à l’entraînement des adhérents du Football Club Rébéval (FCR) - des minimes jusqu’aux juniors - qui viennent avec leur entraîneur, préparer les prochaines rencontres. Mais la terre battue et la poussière qui se soulève dès que l’on court, n’ont jamais permis d’y organiser des compétitions. «  Il nous faudrait une pelouse » réclament les sportifs en herbe.

En dehors des licenciés du F.C.R, on y rencontre des enfants de tous âges qui viennent taper dans le ballon, certains y prenant goût au point de vouloir rejoindre le club, et même des adultes y disputent à l’occasion une partie de pétanque.

Dans la soirée, les plus jeunes footballeurs se font chasser de leur territoire, revendiqué par les plus âgés qui veulent, eux aussi, se défouler et s’approprient les lieux. Cet espace, semble-t-il, revêt une importance considérable pour la jeunesse. Tous, petits et grands, y sont attachés, car c’est en quelque sorte une soupape de sécurité, un coin de liberté dans le bas de la rue Rébéval où se concentrent près de 3500 personnes et où certains jeunes vivent dans la rue et dans les cages d’escalier, en butte à l’hostilité des résidents.

Lorsqu’on les interroge, ils déclarent avoir besoin, de davantage d’espaces libres et d’équipements sportifs accessibles à tous. Chassés des immeubles où ils se rencontrent, ils n’ont plus que la rue pour se retrouver entre eux.

(À suivre…)

J. Artus et M. Corbin

À suivre : Quand les jeunes se rencontrent dans la rue / La peur des drogues / Quand jeunes et adultes se retrouvent.
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Un espace réservé aux habitants du quartier.


Article mis en ligne par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en septembre 2013.

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Réactions
par Stephan - le : 4 juillet 2014

Rue Rébéval

Bonjour
Dans votre récit historique (très intéressant d’ailleurs), vous inscrivez
" Ainsi, l’histoire de la rue de Rébéval est en raccourci celle du Paris populeux des Gavroche et des Mimi-Pinson (Edith Piaf n’est-elle pas née à deux pas, rue de Belleville ! "
Le père d’Édith Piaf, Louis Alphonse Gassion a vécu tant qu’à lui de nombreuses années rue Rébeval, il y est d’ailleurs décédé en 1944.

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