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Promenade dans le 19ème (suite et fin)

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Surimpressions


Le début de cet article est paru dans les numéros 86/87 et 88/89…
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Mais le clou, aujourd’hui, pour le bambin goulu qui me pilote, c’est l’exposition "le Diable sucré", de l’autre côté du canal. Là s’étalent d’alléchantes compositions pâtissières qui atteignent jusqu’à deux mètres : des gâteaux figuratifs évoquant le corps humain à travers les âges, porteurs de symboles et de mythes (cannibalisme, mort, fécondité). Ce n’est pas ça qui intéresse notre jeune visiteur, mais le fait que les pièces de l’exposition soient… comestibles : travaux pratiques et consommation garantis.

Une fois Galahad confié aux soins de sa maman, qui prend ma relève et va compléter avec lui le circuit par la visite du Planétarium, le spectacle de la "Troisième dimension", le cinéma Lumière, je m’éclipse vers les eaux plus calmes de la "Cité de la Musique", vers lesquelles me conduit mon penchant personnel.

Il me faut d’abord parcourir les édifices et les jardins à thème de Bernard Tschumi, architecte français d’origine suisse, comme son nom ne l’indique pas : "autant de séquences d’un film dont le promeneur serait le héros". Un rapide clin d’oeil, de loin, au Cabaret Sauvage, aux toits du Zénith, aux théâtres de l’Europe et de La Villette ; et me voici approchant respectueusement de la Grande Halle, immense édifice de fonte et de zinc gris, de style métallique flamboyant, qui vaut, à mon avis, tous les pavillons Baltard de France et d’Amérique. Avec ses vastes toitures tombantes, en deux plans faiblement inclinés, de chaque côté de l’interminable ligne de faîte - sorte d’ailes vaguement protectrices - elle donne une sensation de "home" pour animaux préhistoriques géants.

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Plutôt que de la côtoyer sur sa longueur, en battant le pavé bleu qui l’entoure, je la contourne sur trois côtés pour bien cerner sa carène de navire renversé. Je risque un regard à l’intérieur, qui, à cause des espaces d’expositions, salons et concerts, parvient difficilement à la traverser de part en part. Fascinant !

Mais comment échapper à l’horreur écœurante des milliers de beuglements, bêlements, grognements vrillant vos oreilles, des animaux qu’on y a égorgés depuis plus d’un siècle, de ces enfilades de crochets supportant des carcasses équarries, de ces trains de wagonnets qui les véhiculaient vers la boucherie en gros ou au détail, de ces ruisseaux de sang qui coulaient dans de profondes rigoles, emportant le liquide vital vers son destin commercial : le boudin. O arrières grands-parents parisiens et illiens, si vous aviez su de quelles atrocités bestiales se payaient le pavé de rumsteak ou l’entrecôte bordelaise qui saignaient dans vos assiettes !

A cette "belle époque", du moins, les vaches n’étaient pas folles, mais les hommes… Qui sait si le vieux fonds de férocité qui sommeille en chacun de nous et sourd parfois du cœur de l’homme civilisé, n’est pas une résurgence des premiers coups assassins que nos ancêtres portèrent aux animaux domestiques ? Bon, d’accord ! il faut bien vivre. Vais-je devenir végétarien ?

Je me ressaisis en m’ébrouant.

Aujourd’hui, les abattoirs ont quitté La Villette pour Rungis, laissant derrière eux des relents de mauvaise conscience et des restaurants en crise. Aujourd’hui, la cité du sang a fait place à la cité du chant. Dans la Grande Halle, et alentour, retentissent périodiquement les ovations enthousiastes des jeunes, amateurs de jazz et de rock, qui remplacent avantageusement les vociférations des hordes d’animaux sacrifiés.

Le chant, le rythme et la mélodie sont partout dans le Parc. Mais le temple en est - mis à part, bien sûr, le Conservatoire - le Musée de la Musique, avec ses lignes courbes harmonieuses, et ses arêtes géométriques très design.

Vous entrez par une petite "grande arche" audacieusement suspendue, dans un équilibre instable, au-dessus de votre tête ; vous laissez à votre droite l’auditorium, d’où vous parviennent, avec un peu de chance, les échos de quelque récital exotique ou baroque ; vous montez la rampe qui vous conduit au musée. Il ne vous reste plus qu’à vous laisser guider tout au long du parcours sonore et visuel, qu’on a mis en place pour que vous découvriez sans ennui la bagatelle de 4.500 instruments. Trait de génie de présentation pédagogique : quand vous vous trouvez devant l’un d’entre eux, celui-ci joue, dans les écouteurs qui susurrent à vos oreilles, un air célèbre composé pour ledit instrument.

Vous voici maintenant devant la maquette du somptueux théâtre de la cour de Mantoue. Instantanément fusent les accents mélodieux de l’Orphée de Monteverdi. Emporté par l’onde sonore, vous sentez, dans une étrange fantasmagorie, les murs du musée s’estomper et se dissoudre autour de vous. La fontaine aux lions de bronze, anachronique monument néo-antique, - qui préside sans broncher aux concerts d’aujourd’hui comme aux hécatombes de naguère- vient vous envelopper de sa fraîcheur mousseuse. Vous êtes cerné par la ronde des expositions documentaires, les festivités cinématographiques et théâtrales, les espaces de rencontre classiques ou ultra-modernes. Les "folies", d’un rouge criard, qui rythment les paysages du plus grand parc de Paris intra muros, vous offrent un monde évanescent de formes gratuites qui font rêver à des ailleurs martiens. Et, inlassablement, le grand moulin à eau (qui fait penser à un hydraulicien nommé Léonard de Vinci) actionne paresseusement, avec quelques litres de liquide seulement, l’immense roue à aubes, qui moud le grain de l’imaginaire.


Arnaud FLORAND



Article mis en ligne en janvier 2015.

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