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Un cimetière avenue de Flandre


Immigrés clandestins jusque dans la tombe, lorsque les Juifs n’avaient pas le droit de mourir

Photo : Anne de Guerdavid.Sur cette bonne terre de France, l’antisémitisme ne date pas de l’affaire Dreyfus. Combien de nos contemporains savent que les premières mesures contre la communauté israélite sont prises par Philippe II Auguste ?
Glorieux prédécesseurs de la police parisienne aux ordres de l’occupant pour la rafle du Vel’ d’Hiv’, ses gents d’armes arrêtent tous les Juifs du royaume un jour de sabbat 1182 et les expulsent de France. Ayant besoin de remplir les caisses de l’État, Philippe rappelle les Juifs en 1198, sous réserve pour eux de verser une forte somme payable en or. L’exemple de cette fructueuse opération sera suivi par Louis IX, Philippe IV et bien d’autres. Malgré ce tribut, ils ne devaient pas rester longtemps en paix.

Louis IX, dit Le Saint, inaugure ce qui deviendra l’étoile jaune imposée par le ministère de l’intérieur de l’État Français à tout citoyen de plus de 6 ans d’origine juive. Il instaure le port obligatoire de la rouelle sur le devant de la robe. C’est la première fois que le royaume de France légifère à ce sujet. L’État du Maréchal Pétain retiendra la leçon. Sans doute est-ce pour cela aussi, que Louis IX est canonisé en 1297 ? Depuis, l’Histoire ne le connaît plus que sous le nom de Saint-Louis.

Une politique de va-et-vient et de taxation des Juifs

Philippe IV, dit Le Bel, suit allègrement le chemin tracé par son grand-père. II chasse et rappelle la communauté juive en la taxant copieusement à chaque voyage. Ses successeurs pratiquent la politique de va-et-vient et de taxation des Juifs en tolérant, contre rétribution, leur présence dans les villes principales relevant de leur autorité. Louis X, dit Le Hutin (Le querelleur), les rappelle en l315 en déclarant qu’il "cède à la commune clameur du peuple". Leur éloignement, alors qu’ils détenaient le quasi monopole du commerce de l’argent, avait déstabilisé le marché financier et les transactions commerciales. [1]

En l320, la Croisade des Pastoureaux, hordes de miséreux affamés par les disettes et fanatisés par les Frères Mineurs descendent dans le Sud-Ouest et massacrent systématiquement les Juifs sur leur passage. Les épurateurs anticipent sur Kielce en incendiant la tour de Verdun-sur-Garonne dans laquelle s’étaient réfugiés cinq cents fils d’Israël avec leur famille. Les quelques enfants survivants seront baptisés et expédiés dans des couvents qui se chargeront de leur éducation.

Un bannissement à perpétuité

L’avènement de Charles VI, le 3 novembre l380, est fatal à la communauté juive de France. La reine Isabeau de Bavière, débitrice du trésor royal et de nombreux prêteurs juifs présente à son paraphe, le 17 septembre l394, le document qui bannit à perpétuité les Juifs du royaume de France ; il ne leur est accordé que jusqu’à Noël pour prendre leurs dispositions sous peine de
punitions corporelles et… de mort.

Cette interdiction de séjour dure 397 ans, jusqu’à ce jour béni du 27 septembre 1791, lorsque l’Assemblée Constituante, sous l’impulsion de l’abbé Henri Grégoire, déclare abolies toutes les lois d’exception à l’encontre de Juifs.

Des clandestins sans droit de cité

Durant toute cette période, les Juifs qui n’avaient pu quitter la France pour quelque raison que ce soit : pauvreté, conversion forcée, protection précaire d’un suzerain "compréhensif", etc…, devinrent ipso facto des clandestins sans droit de cité. Ils s’adaptent tant bien que mal à leurs nouvelles conditions d’existence. Les Juifs parisiens, après confiscation de leurs biens, la christianisation de leurs lieux de cultes et l’aliénation de leurs cimetières, se mettent en quête d’une terre pour inhumer leurs " défuncts".

N’ayant plus le droit de vivre, ils avaient en même temps perdu celui de mourir. Mais le décret n’est pas parvenu jusqu’aux Parques. Celles-ci continuent leur ouvrage en filant la vie des mortels, Juifs ou Chrétiens, et en coupant à chacun, lorsque son heure est venue, le fil qui le rattache à cette vallée de larmes. Ne pouvant inhumer leurs ressortissants dans des terres consacrées, les responsables de la communauté se mettent en quête de terrains banaux. À la hauteur du 46 de la rue de Flandre, une auberge régale bouviers et paysans menant leurs bêtes aux tueries et écorcheries. Ces abattoirs se situent sur les terres du Temple pour bénéficier de la franchise. Les bêtes éclopées, malades ou épuisées qui meurent, sont enterrées dans l’enclos de l’auberge à l’enseigne de l’Étoile, moyennant quelques sols. Le tenancier accepte l’inhumation des Juifs vivant (et mourant) clandestinement à Paris sous réserve du versement de 50 francs pour un adulte et de 20 francs pour un enfant. [2]

Dans la nuit du 27 au 28 avril 1997, des "inconnus" arrosent d'essence et mettent le feu au mur du 46 de l'avenue de Flandre et à la plaque informative de la Commission Historique de la Ville de Paris signalant la présence du cimetière des juifs portugais - Photo © M.A.A.

Dans la nuit du 27 au 28 avril 1997, des "inconnus" arrosent d’essence et mettent le feu au mur du 46 de l’avenue de Flandre et à la plaque informative de la Commission Historique de la Ville de Paris signalant la présence du cimetière des juifs portugais - Photo © M.A.A.


Notre mort est anonyme, comme notre vie ici-bas…

Une légende tenace voudrait que le roi Louis XV dit Le Bien Aimé, rentrant par nuit noire d’une soirée galante au pavillon de l’Ermitage du parc du château de Bagnolet (actuellement hospice Debrousse à Paris 20e), croisât un convoi funéraire se rendant silencieusement à la porte de Flandre à la lueur des torches. Il s’informe auprès de Jacob Rodriguez Pereire, son interprète, israélite de son état religieux et pensionné du roi pour s’être occupé de l’éducation des sourds-muets : "II s’agit d’un des nôtres dont les os vont se trouver mêlés à la charogne animale ; notre mort est anonyme, comme notre vie ici-bas". On attribue à cet incident, et à son amitié avec Pereire, la mansuétude de Louis XV à l’égard des Juifs ainsi que la promulgation de l’Édit d’apaisement de 1778 qui prescrit de ne plus admettre aucune distinction entre les nobles selon leur origine ou leur alliance avec des Mahométans ou des Juifs.

Forts de la protection royale, les Israélites protestent contre la profanation de leurs morts et décident d’acquérir un terrain mitoyen de celui de l’aubergiste. Et c’est précisément Pereire qui s’en fait le promoteur. Il sera plus tard enterré sur place, en plein jour à quatre heures après midi, contrairement à la condition faite à ses coreligionnaires, aux comédiens, aux protestants, aux suicidés et aux excommuniés d’être transportés nuitamment, sans scandale, ni appareil…

Le Consistoire acquiert la nécropole qui lui appartient toujours. La dernière inhumation a lieu en février 1810. La Révolution ayant instauré la liberté religieuse avec la liberté civile, tous les citoyens de la République sont égaux devant la mort et les grands cimetières parisiens accueillent sans distinction d’origine tous les "défuncts" de la cité.

Le cimetière se tapit dans le réduit laissé par les promoteurs entre les immeubles qui l’étouffent. Fermé aux inhumations, il l’est aussi au visiteur qui doit faire preuve d’ingéniosité et de ténacité vagabonde pour découvrir les quelques dalles funéraires épargnées par le temps et le vandalisme. Sur un parterre de 40 mètres environ sur 12, le curieux décryptera difficilement les caractères hébraïques que le temps et les hommes n’ont pas effacés. L’humaniste souscrira à cet acte de foi d’un clandestin rétabli dans ses droits posthumes :

"Le Dieu Suprême m’a appelé l’an vingt-troisième de mon âge. Ô âme immortelle ! Cherche à vivre libre ou suis-moi, comme un bon républicain. Ici est le repos du bienheureux Samuel Fernandez Patta, décédé le 28 prairial an II de la République française, une et indivisible".

L’épitaphe citoyenne fait taire les esprits dogmatiques de tout bord, anticléricaux et cléricaux pour une fois rassemblés, qui voudraient que Dieu et la République soient antagonistes. Bel exemple de tolérance civique !


Jean-François Decraene

Photo (1) : Anne de Guerdavid.



Article mis en ligne en 2010 par Mr Antoine Seck, collaborateur à La Ville des Gens. Actualisé en janvier 2014.

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[1Boutaric La France sous Philippe le Bel cité par Armand Lunel in Juifs du Languedoc, de la Provence et des États français du Pape, Albin Michel-1975.

[2Jacques Hillairet in : Les 200 cimetières du Vieux Paris, ed. Minuit - 1958.

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Réactions
par inconnu - le : 26 juin 2014

Un cimetière avenue de Flandre

Il faut protéger ce lieu a tout prix c est la mémoire de l humanité

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