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Yasmine Belchener : porCtraits

Un petit groin de paradis

PorCtraits, vous avez dit Porctraits, comme les traits du porc ? vous avez bien entendu. II s’agit de la première exposition personnelle de Yasmine Belchener qui, avec audace, explore, à travers son objectif, depuis la symbolique jusqu’aux croyances multiples de Monsieur Cochon à qui elle redonne ses lettres de noblesse.

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Lac Lément.

C’est avec la même audace que Yasmine frappe à la porte de la Galerie Lefor Openo, au 29 de la rue Mazarine pour y présenter son book de photographies.

Dans ce dernier, il y a de quoi séduire une galerie de Saint-Germain des Prés : graphisme, architecture moderne, paysages.

Surprise, hasard, quête d’originalité pour ne pas dire de provocation, la galerie accepte les cochons de Yasmine que d’autres galeries d’un quartier dit branché culturellement avaient refusés, par snobisme ou par peur de prendre des risques.

La date est arrêtée au 27 février pour le vernissage de l’exposition qui s’est tenue jusqu’au 22 mars dernier.

Merci à cette galerie qui devrait assurer un tremplin positif à Yasmine. Et peut-être verrons-nous bientôt ses photographies entre Belleville et Ménilmontant où elle réside.

Yasmine trouve sa vocation sur le tard, mais tout est relatif car, "il n’est jamais trop tard pour bien faire" selon le proverbe. Le passé photographique de Yasmine se résume, comme pour beaucoup de personnes, par des photos de famille ou de vacances. Quand elle apprend à ses parents sa décision de devenir professionnelle, ceux-ci se souviennent, comme par enchantement, qu’elle réussissait parfaitement les cadrages et que son talent était déjà bien là, latent. Il attendait quoi ? Que Yasmine cherche sa voie à travers un cursus d’études pluridisciplinaire, histoire de l’art, psychologie et lettres.

Elle naît en Allemagne, à Offenbach sur le Main en 1958, d’un père passionné par les langues slaves et l’aviation. Celui-ci aurait bien voulu qu’elle devienne médecin. Quant à une carrière artistique, disons qu’il n’en était pas question. Sa fille unique devait avoir un métier stable.

Même le fait de vivre en pays germanique ne semble pas convenir à Yasmine. Quand, à l’âge de 27 ans, elle vient à Paris pour la première fois, elle ressent la sensation de trouver des racines. C’est simple, elle rate le train du retour comme un signe qu’elle devait y faire plus qu’un voyage de tourisme. Elle éprouve un sentiment puissant qui dépasse les satisfactions et les impressions de la capitale dont elle découvre la beauté à travers les atmosphères si particulières à chaque quartier, et sa richesse culturelle. Ce n’est que trois ans plus tard qu’elle s’y installe, mais pas pour longtemps car les circonstances de la vie la conduisent à Lausanne où elle étudiera en faculté de Lettres pour approfondir des langues, notamment le français. Elle réside aussi à Vevey pendant cette période suisse de six ans.

Elle commence à comprendre que dès qu’elle entame quelque chose, qu’elle s’attache à un lieu, la vie la ramène ailleurs ou en arrière. Ne serait-ce pas une bonne compréhension de la destinée ? Qu’importe, chaque étape nous construit en profondeur et au bon moment pour notre chemin d’évolution.


Révélation tardive d’une vocation

JPEG - 30.7 koC’est en Suisse, qu’un ami remarque son talent de photographe et l’encourage à développer ce hobby à un niveau plus professionnel. C’est encore en Suisse qu’elle exprime son attrait pour le graphisme, à travers des clichés de parcelles de vignes, délimitées par des petits murets, à flanc de montagne. Les paysages et les vaches, images tendres et gourmandes de nos tablettes de chocolat d’enfance, la comblent. Par exemple, Yasmine les a photographiées en train de courir tout en la regardant. Elle se passionne, à la fois, pour les sujets figés, graphisme et paysages, et les sujets vivants à travers les portraits d’animaux et d’humains. Tous ses thèmes sont travaillés d’une manière spécifique, avec un style bien à elle.

JPEG - 69.1 koL’architecture tient aussi une place de choix, comme son reportage sur le Musée Guggenheim à Bilbao qui s’avère digne d’un spécialiste et les connaisseurs savent que ce sujet est très délicat à traiter.

Son côté social s’exprime à certaines occasions comme les inondations dans la Somme d’où elle a rapporté des prises de vue désolantes, mais originales.

Quant aux cochons, il ne s’agit pas d’une banale toquade dans son travail, mais bel et bien d’un parcours, qu’il serait exagéré de qualifier d’initiatique, encore que… et qui s’enrichit au fil du temps.

Elle est revenue vivre à Paris quand le déclic se produit de s’intéresser à ce thème. Pour fêter l’anniversaire de sa mère, il lui vient l’idée de créer le cadeau.

Lors d’une récente visite dans une ferme en région parisienne, elle avait été frappée par l’intensité et la vivacité du regard des cochons qui avaient quelque peu remis en question l’image qu’elle s’était faite de ces braves animaux domestiques.

Sa mère, étant du signe du cochon dans l’astrologie chinoise, elle part à la campagne, à la chasse aux porcins, afin de ramener le trophée à la hauteur des honneurs qu’elle souhaite offrir à sa mère. Ainsi, d’un reportage à l’autre, à travers les campagnes suisses, anglaises, allemandes et françaises, surtout dans le Var et en Bretagne, Yasmine étudie les différentes races pour diversifier les couleurs et les morphologies. Ceci est le point de vue physique or, là où sa recherche devient intéressante, c’est quand elle comprend qu’en considérant les cochons comme des personnes respectueuses, - qu’elle n’oublie pas de remercier après avoir pris la photo - elle peut observer la psychologie de ces chères bêtes. D’ailleurs, au sens péjoratif, le mot bête n’a plus de sens pour elle, persuadée que le cochon est plus qu’intelligent, il fait preuve de télépathie, genre de communication, dit-on, réservé à un état psychique subtil. Les cochons auraient-ils une âme ?

Et voilà Yasmine dans les prés d’élevage, inutile de vous dire qu’elle répugne à faire du voyeurisme dans les porcheries industrielles où les cochons ne voient jamais le jour. Elle parle, d’une façon posée et sécurisante, à ses nouveaux amis, qui réagissent à ses paroles et à ses pensées.

JPEG - 57 koLa première étape consiste à établir le contact avec eux. La plupart manifeste des réactions souvent imprévisibles, avant de pouvoir les approcher : certains guettent, curieux, coquins et méfiants à la fois, d’autres, plus peureux, prennent aussitôt la fuite, se cachent, puis pointent prudemment la truffe pour voir ce qui se passe et finissent par accepter sa présence.

Elle s’étonne la première fois, quand elle demande à un cochon de bâiller, d’ouvrir les yeux ou de sourire, "regarde le petit oiseau qui va sortir", et qu’il s’exécute avec générosité, qualité qui, pour elle, le caractérise indéniablement.

Parmi ses anecdotes suisses, elle se souvient d’un cirque, installé sur la place de Vevey, avec une troupe de cochons destinés à un numéro, qui attendait l’heure du spectacle. Naturellement, des enfants se sont attroupés autour d’eux et sans prévenir, ils ont spontanément joué leur prestation pour la joie de tous.

Le saviez-vous ? Les cochons ont besoin, pour être en bonne santé, de sélénium qu’ils trouvent dans la terre et c’est pour cela qu’ils la grattent, la creusent. Chacun a en mémoire l’image du cochon vautré dans la boue, d’où les nombreuses expressions péjoratives à son sujet. Vous seriez surpris d’apprendre qu’une famille suisse élève un cochon dans le jardin de leur maison et qu’ils lui donnent chaque jour de la salade et du sélénium. Résultat, les pelouses restent impeccables. Fini de creuser quand les besoins arrivent sur un plateau ! Le cochon n’est-il que sale ?


Philosophie du cochon

Comme beaucoup d’animaux, les cochons agissent pour survivre, mais à cette occasion, ils sont affublés de valeurs et de croyances aussi disparates qu’il y a de religions, de mythes et de cultures.

JPEG - 84.3 koPresque universellement le porc symbolise la goinfrerie, il dévore tout ce qu’il trouve. Parfois, il représente les tendances obscures sous toutes leurs formes, de l’ignorance à la gourmandise, en passant par la luxure et même l’égoïsme. "Ne prend-t-il pas son plaisir dans la fange et le fumier ?", disait Saint Clément d’Alexandrie.

Sa renommée n’est pas meilleure dans la roue de l’existence tibétaine. Sans oublier la parabole évangélique "Donner des perles à des pourceaux". C’est aussi la raison spirituelle de l’interdiction de manger du porc dans l’Islam.

Les sino-vietnamiens présentent une exception notable concernant le cochon qui, en raison de son apparence prospère, revêt pour eux le symbole de l’abondance. Chez les Égyptiens, malgré les interdits qui pesaient sur les porcs et les porchers, Nout, la déesse du ciel et mère éternelle des astres, figurait sur des amulettes sous les traits d’une truie allaitant sa portée.

Yasmine serait-elle l’auteur d’une nouvelle approche philosophique du cochon en Occident ? Croyez-moi, c’est un sujet qu’elle connaît bien, son enthousiasme et sa patience extrême dans leur étude méritent, en effet, réflexion et méditation. On est loin de la tirelire en forme de petit cochon rose et joyeux qui, tout compte fait, rappelle l’abondance au point de vue chinois.

Yasmine les baptise et les légendes de ses photos deviennent : Max, vieux de 21 jours, Balthazar, le poilu tranquille, le petit tâcheron (qui a des petites taches), la grande oreille de Raymonde, de la paille pour Truffy, des pensées grandes comme une mouche, Alcibiade au jardin, le Maître des lieux.

Devant son objectif, Monsieur Cochon pose, ne vous en déplaise ! Il est aussi capable d’offrir des instantanés d’expressions intenses et rares, dès lors qu’il se sent en confiance et qu’il abandonne sa vigilance à l’égard de son intruse Yasmine.

Les cochons lui permettent de développer la patience pour suivre, inlassablement, leurs faits et gestes. Mais le jeu en vaut la chandelle car, en échange, ils lui donnent un regard unique qu’elle immortalise sur la pellicule, avant que leur destinée ne les conduise à nos assiettes carnassières. Yasmine pérennise, ainsi, la parcelle d’éternité des yeux de ces êtres à quatre pattes, tout compte fait pas si loin de l’être à deux pattes à qui parfois, il fait don de ses organes, par une heureuse compatibilité biologique. Une parcelle d’éternité dans un petit groin de paradis !


Sylviane MARTIN
Photographies Yasmine BELCHENER


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Article mis en ligne en décembre 2014.

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