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Bertrand Prévost

Photographier et cultiver son quartier

Bertrand Prévost, photographe, habite le 19e depuis près de 25 ans, il nous parle de lui et de son quartier, de son rapport à la ville.

Jalons de vie

« J’ai 46 ans et suis le fils unique de parents divorcés. A 17 ans, juste après mon bac, ma mère qui avait un ami africain m’a donné un billet d’avion pour l’Afrique, c’était en juillet 1978. J’ai passé 2 mois au Mali, cela a été un choc très important dans ma vie.

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B. Prévost photographié par sa fille Anaïs, 6 ans

J’ai vu des choses que je ne pouvais pas imaginer, j’ai appris une manière de vivre que je ne soupçonnais pas. Là-bas, la manière d’être avec les autres n’a rien à voir avec ce qu’on connaît ici. J’y suis retourné plusieurs fois.

Au retour de ce voyage, je me suis installé à Paris. J’ai fait des études : un peu d’arabe, de japonais, j’ai décroché une licence de littérature anglo-saxonne. Tous les étés, je voyageais 1 mois ou 2. A 30 ans, je n’avais pas fait grand-chose à part photographier, je m’étais surtout cherché.

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©Bertrand Prévost

En 1992, on m’a proposé un poste de photographe à mi-temps à Beaubourg. Jusqu’à il y a 10 ou 15 ans, l’immense majorité des photographes étaient des autodidactes. Ce poste, je l’occupe toujours aujourd’hui, et je mène parallèlement mes propres projets photographiques.

Il y a, mon travail en atelier avec des propositions plus « artistiques » au sens strict du terme. C’est un travail plus solitaire contrairement à ma production sur les Parisiens qui concerne la société, le rapport aux autres.

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©Bertrand Prévost

Ce que j’aime dans la photo, c’est le côté populaire : tout le monde peut avoir un appareil, on peut photographier ce que l’on veux. L’aspect manuel me plaît aussi. La photo pour moi est synonyme de liberté totale.

J’adore aussi la musique, le clavecin notamment. J’ai 2 enfants qui sont encore petits. Beaucoup de choses changent avec les enfants : toi tu t’ouvres, certaines personnes s’ouvrent, d’autres se ferment. C’est tout le rapport à la ville qui change. »

Un petit bout de campagne

« Après une enfance passée à Champigny-sur -Marne, je suis arrivé à Paris à 17 ans, d’abord à la Goutte d’or, et dès 1984 dans le 19e, rue d’Hautpoul, où j’ai toujours mon atelier.

C’était génial à l’époque, la rue était coupée en 2 par la voie ferrée et 1 partie n’était accessible qu’aux piétons. C’était un bout de campagne au milieu des pavés, on voyait passer 3 ou 4 voitures par jour !

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©Bertrand Prévost

En 1987, tout a été refait dans le cadre de la ZAC Manin-Jaurès. Et depuis que l’avenue Jean-Jaurès est devenue un axe rouge, c’est un autoroute, avant c’était très convivial et commerçant, très sympa.

Les Buttes Chaumont aussi étaient très paisibles : avant les années 1990, personne ne connaissait. Il y avait une communauté yiddish, qu’on retrouvait sur les bancs le samedi matin et qui a aujourd’hui disparu.

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©Bertrand Prévost

Dans les années 1980, il y avait des ateliers d’artistes dans les bâtiments des Magasins généraux, c’était très sympa.

Maintenant, j’habite rue Petit mais je préférerais habiter sur le canal ou rue de la Villette, des coins plus vivants.

Une certaine qualité de l’espace

Le 19e a un côté un peu provincial. Il y a 5 ou 6 ans, j’ai photographié des personnes qui n’étaient jamais allées plus loin que le métro Jaurès ! C’est une zone un peu intermédiaire, y compris entre 2 époques.

Ce sont les derniers quartiers avant la banlieue où de toute façon les gens ne veulent pas aller. Mais ici, les gens aiment leur quartier, les gens ont ça en commun.

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©Bertrand Prévost

Ce n’est pas un très joli quartier au sens parisien du terme : il a été laissé à l’abandon par la Mairie centrale pendant des années. Pourtant, j’aurais du mal à habiter ailleurs, car on trouve ici une certaine qualité de l’espace.

Dans le 19e, j’aime bien les endroits sans voitures, les parcs, les Buttes Chaumont et celui de la Villette. Il y a du monde le week-end, mais en semaine c’est tranquille.

Je travaille depuis longtemps à Beaubourg, j’y vais et j’en reviens en vélo, j’arrive par la rue de Meaux et progressivement je sens le calme qui s’installe. Le centre, c’est super mais c’est invivable, et je suis toujours très content de rentrer chez moi.

J’aime aussi passer devant les nombreux foyers africains qu’il y a dans l’arrondissement.

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©Bertrand Prévost

L’anti-6e arrondissement

Ce qui est bien ici, c’est la diversité des populations, au niveau économique, social et culturel. Tu tombes sur des gens qui ont un certain niveau social, mais ces personnes ont quelque chose en commun : un certain attachement ou des pensées pour d’autres types de population.

Pour moi, ici, c’est l’anti-6e arrondissement, les gens se mélangent. Au départ, ce sont des quartiers très prolétaires, mais il y a une tradition de mixité, régionale à l’origine.

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©Bertrand Prévost

Ceci dit, les classes économiques ont changé : il y a de moins en moins de gens modestes, sauf rue de la Solidarité où il y a des logements de type HLM

Avant les riches habitaient avenue Laumière, il y a très peu d’immeubles haussmanniens. Il me semble que les négociants en viande habitaient plus le quartier que les petits industriels. Les villas de la Mouzaïa ont été construites pour les contremaîtres.

Aimer sa ville

Les gens de mon âge ont la nostalgie d’un Paris qui n’existe plus. Mais il faut accepter l’idée qu’une certaine forme de Paris n’existe plus et qu’on est passé à autre chose. Au niveau photographique, cela veut dire aussi qu’il n’y a à mon sens plus rien à faire sur le Paris historique.

Je pense que les Parisiens aiment leur ville. Mais ce qui détruit la ville, c’est la voiture, l’esprit de la voiture. Cela tue le rapport aux autres : quand tu marches dans la rue, c’est plus facile de dire bonjour à quelqu’un qui est à pieds…

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barbouch©bertrand prevost

Dans ce sens, la décision qu’a prise Delanoë est très courageuse. Cette question semble soulever les passions, mais au fond personne ne s’y intéresse vraiment : quand ils ont fait le référendum sur l’avenue Jean Jaurès, 200 personnes seulement ont répondu !

Le 2e grand ennemi du lien, c’est le communautarisme. Il est de plus en plus présent et destructeur, car il délimite les territoires de façon très stricte. Par exemple, mon travail sur les habitants du quartier aurait été beaucoup plus facile à réaliser il y a 20 ans qu’aujourd’hui.

Les Chinois, tu ne rentres pas chez les Chinois. Les Musulmans ne veulent pas que tu photographies leur femme. Pour les Juifs orthodoxes, très nombreux dans le quartier, les goys sont transparents : on a beau se croiser 10 fois par jour sur le même trottoir, on est transparent ! Bien sûr, il s’agit de généralités, mais c’est la tendance.

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ben ali et enfants © bertrand prevost

Je ne suis plus intéressé par le côté fugitif du citadin anonyme. Cela explique en partie l’orientation prise par mon travail photographique. Mon idéal n’est pas non plus le village, sinon je vivrais à la campagne. Mais il faut manifester un peu d’intérêt pour l’autre, de gentillesse ou pour le moins de compréhension de qui est l’autre.

J’ai aussi besoin d’être de quelque part, dans mon enfance, je n’ai jamais réussi à comprendre d’où j’étais. Et pour être vraiment de quelque part, il faut y travailler…

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Les buttes chaumont ©Bertrand Prévost

Propos recueillis par Clarisse Bouthier, mars 2007

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