Persistance de la mémoire

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Deux bars à Belleville

Attention : ouverture d’un chantier de révision rédactionnelle au 27 septembre 2018. Excuser la gêne occasionnée.




Avant-propos
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Photo Maxime Braquet.

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Le futur visage du coin. Photo Elogie-Siemp.

Entre la prise de ces deux photos — dont celle de dessous est la maquette d’un projet —, huit ans ont passé. Le large immeuble du 10, rue de Belleville avec, en angle, l’institution bistrotière locale qu’est le café Au Vieux Saumur se trouve en plein travaux à l’heure où nous écrivons les lignes présentes. Ce bâtiment emblématique du Belleville légendaire ne sera pas démoli, comme on pouvait le redouter, mais « réhabilité », la partie hôtel des étages se voyant promue foyer social d’habitation. Avec un « look » passablement modifié, le troquet, sous la même enseigne, rouvrira ses portes en 2020. Il aura en somme vécu l’avatar que sa voisine Vielleuse avait enregistré en 1982 [1].




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Printemps 2014 : nocturne au carrefour Dénoyez , le petit « Saint-Germain-des-Prés » bellevillois. A la fin de l’année suivante, tous les habitants et occupants du 10 étaient évacués, portes et fenêtres de l’immeuble, condamnées. Les travaux de réhabilitation ont seulement été lancés presque trois ans plus tard. Photo Maxime Braquet.

En 2010, l’article-ci commençait tranquillement de cette façon : « Aux 8 et 10 de la rue de Belleville, tout près, donc, du boulevard et du métro qui portent le même nom, c’est drôle comment les choses se sont faites. Aux Folies et Au Vieux Saumur, les deux cafés qui se font face de part et d’autre de la rue Dénoyez, étaient naguère des établissements certes passablement achalandés mais somme toute anodins, la clientèle, routinière, y alternant chaque jour selon le rythme des occupations ordinaires des habitants du quartier, du petit noir du matin, avant d’aller au boulot, au verre d’apéro ou de rince-café du soir. Entre les deux, un salon de mamas juives y siégeait [2]. Et puis, vers 1995, sans qu’on sache trop par quel bouche-à-oreille et bien qu’on ne se soit peu rendu compte, au début, de la naissance du phénomène, voilà que ces deux bars se sont transformés en point de rendez-vous de la jeunesse de toute la capitale. Dès 17 heures, les clients

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s’assemblent en foule aux guéridons des terrasses qui, hier réduites à un rang ou, l’été, à deux, s’étalent maintenant largement sur le trottoir presque en toute saison [3]. »



Ajoutons que cette paire de bars offrait bel et bien, hier, une manière d’entrée de prestige à la fameuse rue du « street art » que les guides touristiques modernes se sont mis à désigner aux amateurs de nouvelle couleur locale de Paris. Et puis le génie évidemment bien intentionné de la rénovation urbaine a frappé. Toutes les fenêtres du vaste immeuble du 10 se sont éteintes en 2016, les rideaux de fer se sont abaissés pour ne pas se relever aux portes de tous les commerces qui se partageaient l’espace le long de la grand-rue, à commencer par le Vieux Saumur. Un an plus tard commençait la démolition des numéros finaux de la rue Dénoyez, sur le trottoir des impairs, et l’élévation d’un immeuble neuf est assez rapidement venue combler le trou jusqu’au contact du bâtiment à l’angle de la rue de Belleville. On pouvait craindre que ce dernier passe à la trappe à son tour. Il apparaîtrait cependant, qu’il ne sera pas effacé en entier, que l’on préserverait, moindre mal, sa façade derrière laquelle devrait désormais s’ouvrir un centre de santé de la Ville.


La modernisation en accéléré


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Boutiques "taggées" en 2012.

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Suppression en 2017…

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…et substitution en 2018.


Photos M. Braquet


On le voit, l’intention que nous avions, en 2010, d’écrire pour assurer l’enracinement dans la mémoire d’un coin remarquable du vieux Belleville avait quelque chose du réflexe prémonitoire. Le mouvement de la rénovation étant implacable, car il correspond aussi à un besoin, il faut maintenant s’attendre à ce que le versant des Folies tel qu’il est aujourd’hui subisse à terme de quelques ans, pas très éloigné en tout cas, le même sort que son pendant. Alors, voilà, il est encore plus urgent aujourd’hui de réaliser le travail de sauvegarde historienne du passé. D’autant plus qu’aucune borne des services culturels de la Ville, une de ces « pelles » Starck comme s’en voit une au 12 de la rue de Belleville, n’a été installée pour informer de l’historicité du carrefour.


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CHANTIER EN PLEIN COURS :

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Bonne lecture sous le petit noir.

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Le Grand Saint Martin, maison Dénoyez, était le roi de ce village. Son succès atteignait un point d’incandescence à la fin du mois de février, au terme de la période annuelle des festivités carnavalesques encore très marquées dans la capitale (elles s’étioleront au-delà de 1860). Au petit matin du mercredi des Cendres, à l’entrée des semaines de carême pré-pascal de la tradition chrétienne, c’est chez Dénoyez, chaque an, qu’était fixé le point de rendez-vous de tous les « masques » décidés à enterrer dans l’ambiance bachique adéquate le bonhomme Carnaval une fois pour toutes ­ jusqu’à l’année suivante.

Devant le Grand Saint Martin se formait un cortège d’attelages surchargés de fêtards avinés aux costumes invraisemblables qui, cela fait, entreprenait de descendre cahin-caha la rue du Faubourg-du-Temple jusqu’à la place aujourd’hui nommée de la République. C’était un défilé tapageur, paillard, grotesque, hénaurme en un mot : la fameuse « descente de la Courtille » qui, à l’âge romantique de Paris (1825-1850), constitua une date dans le calendrier des amusements publics.



Les ancêtres cafetiers et
le « Bal des Folies de Belleville »

La gloire de la maison Dénoyez pâtit quelque peu du déclin de cette manifestation après 1842. Ses dirigeants d’alors, deux fils de Jean Claude, s’adaptant au changement des temps et des goûts, ouvrirent autour de 1846, en face de l’installation mère, dans les jardins de la guinguette, un bal qui prit bientôt l’enseigne des Folies de Belleville ­ mais les habitués préféraient dire Folies Dénoyez. Dans les années 1860, l’établissement total du Grand Saint Martin, dont le parc, fut désagrégé et loti. C’est l’époque où des travaux de rénovation immobilière et d’urbanisation composèrent les grandes lignes du paysage riverain de notre rue Dénoyez de 2010.

Il faut se représenter que, au milieu du XIXe siècle, le bas Belleville avait déjà perdu tous ses caractères ruraux antérieurs et s’était transformé en petite ville. A chacun des angles de la rue Dénoyez, donc, naquirent les maisons de vin ancêtres du Vieux Saumur et du bar Aux Folies. Au 8, c’est le sieur Papin, locataire de la famille Dénoyez ou propriétaire, je ne sais, qui s’installa, à côté de l’entrée du bal mais abrité dans la même nouvelle construction que lui, qui était désormais une salle couverte ; au n° 10, l’exploitant était un certain Vienne, qui abandonna l’enseigne quasi mythique des Dénoyez au profit d’une nouvelle désignation, en elle-même de résonance mythologique, le Calliope.

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Le Bal des Folies de Belleville et le café Papin en 1869.


La maison Vienne faisait concert, l’ère des cafés-concerts ayant commencé, qui supplantait les antiques plaisirs de guinguette. Le Bal des Folies ne tarda pas à suivre l’exemple et, pour plusieurs décennies, devint en quelque sorte polyvalent puisque, aux activités de danse et de chanson, il adjoignit des représentations théâtrales. Entre 1903 et 1914, il fut du reste entièrement consacré à cet aspect et rebaptisé Théâtre populaire de Belleville. Eugène Berny, le directeur d’alors, proposa au public bellevillois essentiellement ouvrier un programme de qualité : Hamlet, Hernani, Le Tartuffe, une adaptation de Tolstoï…, exigeant même quand il s’agissait de vaudevilles ou autres pièces de pur divertissement, et toujours accessibles [4]. Il profilait les principes que le TNP de Firmin Gémier développera dans son TNP de 1920 et Jean Vilar après 1945.

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Eugène Berny en 1899, photoportrait par Edouard Stebbing publié dans "Le Photo, programme illustré". Image Gallica.

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Pied de la rue de Belleville en 1905. Lire à droite l’enseigne du Théâtre populaire.


Le music-hall puis cinéma des « Folies »

La guerre de 1914-1918 mit fin à l’expérience théâtrale exclusive et les Folies-Belleville, comme on disait désormais, reprirent la formule ancienne à partir de 1915. Du côté des chansons, ce fut dès lors, plus qu’un café-concert, un music-hall, dont le genre moderne venait d’outre-Atlantique. Mais le théâtre conservait son droit de cité, tout comme des formes très différentes de spectacle, tels les matchs de boxe. Il y eut même des revues de nu ! Il fallait bien varier les genres, il importait de résister à l’impérialisme de la toute nouvelle star des plaisirs populaires, le cinéma .

La plupart des anciens cabarets concurrents de celui des Dénoyez et qui, avec le temps, s’étaient eux aussi mués en cafés-concerts baissèrent pavillon devant la puissance conquérante du rival juvénile dans les années 1910 et 1920, se convertissant en salles de projection. Les cinoches de quartier si chers à la mémoire du Bellevillois Eddy Mitchell. Les Folies furent les dernières à résister. Et pas si mal car, pendant la Seconde Guerre mondiale et à la Libération, elles étaient encore un music-hall de rang tout à fait sérieux sur la place de Paris, accueillant des vedettes consacrées, comme Lucienne Boyer ou Gaston Ouvrard par exemple, ou participant à la promotion de nouveaux talents tels Line Renaud ou Yves Montand.

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La scène et les spectateurs des Folies vers 1945. Image tirée de « Quai des Orfèvres ». On reconnaît les acteurs Suzy Delair (la chanteuse) et Bernard Blier (le pianiste). »


Mais la lointaine héritière du Grand Saint Martin, qui avait vu le miracle Edith Piaf prendre de l’ampleur sur sa scène, dut finalement s’incliner en 1947 et se résoudre à déplier chez elle l’écran blanc. Le cinéma des Folies naquit, qui ne profita cependant pas très longtemps du prix de sa conversion car arriva la télévision de masse dans les années 1960. Maussade, il vivota encore un peu puis, en 1975, abandonna la place à un tout autre avatar, un magasin de la chaîne d’épicerie « discount » ED (City Carrefour à présent). Ainsi avance le temps, pas forcément avec bonheur.

Tout en étant parfaitement indépendants du music-hall, le Vieux Saumur, descendant du Calliope, et le bar Aux Folies, arrière-petit-fils de la maison Papin, profitèrent bien entendu de son voisinage à la haute époque. C’est ainsi que, vers 1932, les clients pouvaient côtoyer la grande Fréhel au comptoir des Folies, ou de celui d’outre-rue Dénoyez, venue se rafraîchir après son tour de chant, ou avant sinon pendant. Fidèles du Vieux Saumur en 2010, savez-vous que, au temps où il tourna quelques scène s de son Orphée dans des rues de Belleville (1950), il n’était pas rare de rencontrer Jean Cocteau, sans doute accompagné de Jean Marais, à la table où vous sirotez un petit blanc ou une bière ? Il faut en tout cas se réjouir, je dis ça pour terminer, parce que, après une extinction de flamme d’une trentaine d’années, l’âme de lieux ancestraux s’est rallumée, au moins en partie, au pied de la rue de Belleville.

À deux reprises, le Dénoyez s’est introduit sur la grande scène de l’histoire. Ce serait malheureux d’oublier de le signaler même en appendice à l’article. Ce fut d’abord en juillet 1840, pour accueillir les quelque 1200 participants du premier banquet communiste jamais connu dans le monde, celui que les historiens de la politique appellent justement le banquet de Belleville. L’autre fois, c’était entre novembre 1868 et décembre 1869, quand le Bal des Folies-Belleville offrit son enceinte à une longue série de réunions publiques dans laquelle fermenta l’esprit de la Commune de Paris, du printemps 1871. On y vit et entendit les futurs éminents communards Gabriel Ranvier, Jules Vallès et Eugène Varlin.


Maxime Braquet



Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2013 chez hotmail.fr

[1C’est la Ville de Paris, plus exactement la société mixte d’immobilier Elogie-Siemp dont elle est actionnaire, qui a mis en oeuvre ce projet : la résidence sociale comprendra 29 chambres et le rez-de-chaussée accueillera, à gauche du bar, un autre commerce.

[2Nous sommes, rappelons-le, à la lisière du village sépharade bellevillois.

[3Il y a d’autres exemples de ces essaims juvéniles dans le secteur, au bas de la rue de l’Atlas, notamment, ou bien au sommet de la rue Vicq-d’Azir sans oublier la place Sainte-Marthe, mais, Aux Folies et Au Vieux Saumur, le spectacle est véritablement saisissant.

[4Dressant une manière de bilan de l’expérience en octobre 1907, un rédacteur du journal spécialisé Comoedia écrivait : « Depuis quatre ans déjà, leThéâtre populaire, créé par M. Eugène Berny, a représenté, devant un public d’ouvriers, les grandes oeuvres dramatiques françaises et étrangères. Conçu dans le dessein d’inculquer au peuple le goût puis l’habitude du théâtre fort et solide, le projet s’est réalisé. »

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Réactions
par Nostalgie.. - le : 28 mai 2013

Deux bars à Belleville

.. Parmi ses divers petits contrats éphémères, j’ai sous les yeux, celui d’une petite chanteuse fantaisiste de 20 ans "engagement" qu’elle signait le 12 mai 1938 avec Messieurs Aveline et Vylna directeurs des folies Belleville d’ alors.. Elle s’appelait Rosy Gold.. quelques photos, des chansons entendues dans toutes les réunions de famille.. C’était ma mère.. et j’essaie de retracer son "petit parcours d’artiste " .. de contrat en contrat.. et ainsi aux Folies Belleville.. MERCI, de m’avoir permis de connaitre un peu de l’histoire de ce lieu que vous décrivez si bien.Cordialement.

Répondre à Nostalgie..

le : 29 mai 2013 par Salvatore en réponse à Nostalgie..

Deux bars à Belleville

Merci pour votre message.
Cordialement.
S.Ursini
La Ville des Gens

le : 29 mai 2013 par Maxime Braquet en réponse à Nostalgie..

Deux bars à Belleville

Chère Nostalgie
Je regrette fort de ne pouvoir vous aider. Ma documentation, et c’est un tort, je le vois bien, ne va pas jusqu’aux contrats des artistes "embauchés" aux "Folies Belleville". A ma grande confusion, j’avoue de plus n’avoir jamais entendu parler de Rosy Gold.
Je suis cependant en contact avec un historien dont la "spécialisation" , contrairement à moi, est justement l’histoire des cafés-concerts et des music-halls parisiens. Je vois avec lui et vous récris en ayant l’espoir aujourd’hui que cette personne indiquera au moins des pistes précises de recherche.
Je vous remercie de vos compliments.
Je suis content de vous saluer.
Maxime Braquet

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