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Histoire de « La Vielleuse », la modernité :

de 1820 à nos jours
Par Maxime Braquet



Ce texte, rédigé en 2018, a fait l’objet d’une première publication sur le site Web Paris Est Villages, rubrique « Histoires du père Maxime », la même année. Comme il a été évacué entre-temps, nous le reprenons ici en ligne dans une mise en page presque à l’identique et avec l’accord de son auteur.





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La grande entrée et la terrasse de "La Vielleuse" en 2017. Crédit photo : collection Maxime Braquet

« Les nouveaux atours de La Vielleuse », ainsi se termine l’article de notre confrère et ami Denis Goguet sur le présent site [1], qui se consacre, lui, aux très vieilles assises historiques, à partir de 1774, du café qui nous occupe. Nouveaux atours, certes, mais disons autrement : les plus récents nouveaux atours. Pensons bien que, dans ses deux siècles et un peu plus d’existence – car c’est son âge —, notre chère et authentique institution de quartier bellevillois a été plusieurs fois « relookée ». Son apparence actuelle date de 1984, quand l’établissement a réouvert, dans le décor d’une brasserie moderne, deux ans après qu’il a fermé ses portes pour cause de démolition de l’immeuble qui l’abritait, lui-même remplacé ; lui-même successeur du bâtiment originel qui s’appela, cela a été dit, La Vache noire. C’est l’histoire de cette maison commerciale entre le milieu de la décennie 1820 et nos jours que nous allons tenter de retracer ici. Prenant donc la suite du récit de M. Goguet, expert en inventaire d’archives, lecture de plans antiques et décryptage des vieilles graphies, nous ferons cependant défiler les temps de façon différente, c’est-à-dire à coups de tableau vivant et de témoignage de contemporains, sans abandonner la rigueur historienne. Nous terminerons par une balade en images avec une certaine statuette. 





PROMENADE À TRAVERS LES TEMPS

Entamons le voyage en nous posant une question. Elle peut paraître paradoxale, vu le vedettariat presque exclusif dont jouit aujourd’hui La Vielleuse à l’entrée de la rue de Belleville mais, sous la Première Restauration, cet établissement se distinguait moins bien au milieu d’ un entourage bistrotier alors très dense. Il faut dire que les années 1820 sont celles du début de la gloire exceptionnelle que connut alors le quartier bellevillois occidental de la Courtille auprès des Parisiens.


A la haute époque de la Courtille


Le secteur regorgeait alors de ces cabarets à moitié champêtre avec parcs, jardins, aires de jeu et de danse… qu’on nommait guinguettes. Il y avait, dans le périmètre resserré du pied de la côte, Le Bal Callot, Le Coq hardi, Le Bœuf rouge, L’Arc-en-Ciel, Le Salon du sauvage, Le Bal Maréchaux, le cabaret Dormois et surtout Le Grand Saint-Martin ainsi que, un peu plus tard, Le Bal Favié. D’autres chroniqueurs de l’époque citent encore Le Jardin de Flore et Le Grand-Jean.

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"Les amusements de la Courtille", eau-forte (auteurs anonymes) des années 1815-1820, soit du début de la mode des guinguettes de la Haute-Courtille. Crédit : musée Carnavalet


C’est plus rarement que le nom de La Vielleuse survient. Celle-ci était pourtant, M. Goguet l’a bien décrit, une maison de grand volume aux nombreuses pièces et d’un beau standing mais, nous en formons volontiers l’hypothèse, elle n’a pas participé ou beaucoup moins que d’autres — y compris dirigées, comme elle-même, par des Dénoyez — aux transes festives de la Courtille, qui couvraient presque toute l’année. La Vielleuse s’est tenue en réserve.


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Page 82 du livre.

Ce caractère à part, un livre de 1828, véritable rareté du roman et documentaire précieux : Le Maçon, mœurs populaires, de Michel Raymond [2], l’illustre au sein d’un chapitre qui brosse le tableau d’une assemblée de compagnons dudit métier : « Autour d’une longue table, placée dans une chambre immense, grossièrement badigeonnée, et qu’on a décorée du nom ambitieux de salon de société, vingt maçons endimanchés viennent bruyamment s’asseoir. […] Des fenêtres de la salle, on aperçoit la grande rue de la Courtille, dont les cabarets se peuplent de tout ce que Paris renferme de familles laborieuses, bonnes gens, qui respectent assez les traditions, pour venir s’enivrer le dimanche du liquide rougeâtre que leurs pères buvaient à raison de trois sous par litre chez le célèbre Ramponneau [3] […].  »


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Au pic de la liesse carnavalesque à la barrière d’octroi de Belleville en 1842. Toile de Célestin Nanteuil. Crédit : musée Carnavalet. Sur la droite, derrière le bureau de douane, c’est probablement l’immeuble abritant "La Vielleuse" que l’on voit.

Dépeignant spécialement l’ambiance aux heures du carnaval annuel [4], Raymond poursuit : « Les gendarmes qui veillent au maintien des bonnes mœurs, et les soldats de la ligne envoyés par les casernes Popincourt et de la Nouvelle-France [5] pour protéger l’innocence égarée, dans ces lieux consacrés aux bacchanales hebdomadaires, parcourent en sens divers les ruelles, les cours et les jardins, tandis que les instruments de vingt grands orchestres se mêlent au bruit discordant des musettes qui font danser, dans les modestes bouchons de l’endroit, le robuste Auvergnat et le pesant enfant du royaume des marmottes. Ces scènes animées ont amusé un moment les amis de Gauthier ; mais bientôt l’un d’eux a fait observer qu’on est venu à La Vielleuse pour dîner. »



Au souffle de la Commune


Après 1860, date, comme on le sait, de l’annexion de son domaine à Paris, Belleville change de réputation. L’eldorado à guinguettes, c’est terminé ! les appas campagnards, c’est révolu ! Que cela contrarie ou non le chauvinisme local, la colline de l’Est a perdu alors – et ne l’a jamais recouvré ensuite – son statut de grand-place des fêtes de la capitale [6]. Le flot des buveurs expansifs qui inondait la Courtille encore à demi champêtre hier s’est tari et un tout autre flot de personnes ruisselle désormais sur ces terres pentues entre le treillis nouveau des immeubles d’habitation. Il inquiète à son tour, et même plus, les Parisiens de confortable vie mais d’une façon toute différente : c’est la marée des ouvriers. Ces gens n’émigrent pas là pour se distraire les jours chômés, ils y habitent et travaillent. Le Belleville de la deuxième partie du XIXe siècle devient, du moins en ses terres basses, cité des « classes dangereuses », citadelle « rouge ». Ce n’est pas le propos, ici, de rappeler l’histoire locale de la Commune ni même la part importante, dans la fermentation des idées et la mobilisation populaire, qu’y tinrent des salles de réunion politique comme celle du bal des Folies-Belleville.


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Une de couverture des Clubs rouges. Page 287 du livre, compte rendu de la réunion du 2 février 1871 à "La Vielleuse".

Disons simplement que, une nouvelle fois, La Vielleuse, si elle n’occupa pas les pupitres avancés de l’orchestre social historique, joua aussi une partition. En février 1871 [7], elle prête ses locaux pour suppléer une autre scène de la parole citoyenne, Le Bal Favié [8]. Celui-ci étant momentanément indisponible, « c’est donc à La Vielleuse que la démocratie socialiste de Belleville tient ses assises législatives », écrit l’économiste politique Gustave de Molinari dans son ouvrage de chronique Les Clubs rouges pendant le siège de Paris. Sont publiquement examinées pour l’occasion, relève l’auteur à la façon d’un reporter en direct, les candidatures à la députation à l’Assemblée nationale de Victor Hugo : « C’est un homme du passé, il nous faut des hommes de l’avenir », de Briosne et Millière : « Ils ont fait leurs preuves, ceux-là » et de Rochefort : « Il n’en faut pas ! Il nous a trahis ! Oui ! oui ! Non ! non ! »


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Montage réalisé avec la documentation personnelle de l’auteur de l’article.

En même temps que dans l’histoire, La Vielleuse entre pour ainsi dire en littérature avec Jules Vallès. Dans le récit L’Insurgé qu’il trace de la révolution communaliste, l’écrivain communard la met en scène le dimanche 28 mai 1871, l’ultime jour de vie de ce formidable acte ouvrier : « Aux fenêtres de la Vielleuse, et de toutes les maisons de l’angle, les nôtres ont mis des paillasses, dont le ventre fume sous la trouée des projectiles. » En tant que commandant d’une unité locale de la garde nationale à l’automne de 1870, Vallès avait bien dans les yeux ce café puisqu’il habita alors en face de lui, au 19 de la la rue de Belleville [9].



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Preuve de la longue persistance de la mémoire de la Commune chez les Bellevillois, cette fresque somptueuse en tag dans la rue de la Villette en 1996. Photo : Maxime Braquet



Histoire exemplaire d’un café sans histoires


Il n’empêche que, dès les années 1860, La Vielleuse n’échappa pas à la tendance qui frappa en général les maisons de bouteille bellevilloises. Elles se banalisèrent, conservant certes pour plusieurs d’entre elles un rang d’institution mais celui-ci à l’échelon désormais plus local que grand-parisien. L’examen des registres fiscaux (celui du « Sommier des biens immobiliers », notamment) aux Archives de Paris trahit d’ailleurs le morcèlement du domaine primitif — comprenant des jardins — du café qui nous occupe en boutiques autrement dédiées qu’à la boisson : passementerie, blouses de travail, chaussures, literie, etc. Probablement est-ce à cette époque que le bâtiment pionnier, antique, de La Vielleuse fut remplacé. Il semble aussi que les locaux du café perdirent un peu en surface dans la mutation. Les Dénoyez, encore propriétaires, n’exploitaient plus directement l’établissement, confiant la gestion quotidienne à des gérants. Un certain M. Brûlé, par exemple, au temps de la Commune. En 1898, M. Epingard était aux manettes :


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"La Vielleuse" au temps où M. A. Epingard (voir l’inscription au-dessus de la porte d’entrée) veillait sur elle. C’est le plus ancien document pictural que nous possédons de ce café. Crédit : DR


Finalement, vers 1912, une autre famille acheta le fonds, celle des Duchemin, une nouvelle dynastie qui, de père en enfants, tiendra les rênes de La Vielleuse jusqu’en 1982 [10].

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Une héritière de la famille propriétaire Duchemin, Mme Fau ? au bar vers 1965. Derrière elle, la silhouette peinte de Fanchon. Crédit : DR.

Au long de cette vaste ère, l’aspect général de l’établissement et son atmosphère ne changèrent pas dans les grandes lignes. Nous avons eu la chance de recueillir [11] le témoignage d’un vétéran client, M. Jean-Claude Rihard – merci beaucoup à lui – qui a connu puis fréquenté le lieu dans les années 1950-1960. « L’intérieur, relate-t-il, était dans un style des années 1900, avec ses tables rondes en piètement de fonte et dessus rond, marbré et cerclé de laiton. Dispersés au milieu du café des supports à rangement. Ils étaient constitués d’un piètement haut sur patte terminé par une boule d’environ 25 cm de diamètre. Cette boule était faite dans un alliage probablement cuivré, mais cette boule était très claire et brillait car astiquée tous les jours ou presque.

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Elle s’ouvrait et contenait éponges et chiffons que les serveurs utilisaient pour nettoyer les tables. Les serveurs, encore au tout début des années ’50, avaient le pantalon noir, la chemise blanche avec un très long tablier descendant presque jusqu’aux pieds. »




Au plaisir de la carambole


Sous les Duchemin, l’activité salle de billard qui fonctionnait déjà dans les murs du café depuis des décennies [12] fut élevée au stade d’un véritable « billardodrome » [13], si l’on peut accepter ce néologisme. « C’était presque une académie de billards, assure encore notre excellent témoin M. Rihard, et le matériel était très sollicité. Au mur, le mobilier de rangement pour les queues ainsi que les compteurs manuels permettant d’enregistrer les points. » Comme dans un film de série noire américain, « chaque table de billard était surmontée d’un lustre descendant assez bas et éclairant la table. Le reste de la salle était dans une quasi-obscurité. C’était toujours amusant de voir le cérémonial de la préparation des queues. » Des compétitions de niveau presque national, au moins d’échelon parisien, se tinrent à La Vielleuse :


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Filet du journal "La Presse" du 9 mai 1922 rendant compte d’un tournoi. Source BNF Gallica. Crédit photo : Maxime Braquet



Les tables de jeu étaient groupées vers le fond sud du café, du côté du boulevard de Belleville. Il y en eut certainement plus de quatre et nous en avons personnellement vu deux encore en service à la fin des années 1970.


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Autour de 1968 : la terrasse de "La Vielleuse" en bordure du boulevard de Belleville. On discerne un billard derrière la vitre. Crédit photo : DR






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Dessin de Max Lingner pour "L’Humanité" du 27 mars 1937, en illustration d’un article de Fernand Desprès. Coll. Maxime Braquet



Un assommoir, « La Vielleuse » ?


Clément Lépidis, qui ne connaît pas cet homme qui aima tant Belleville ? C’est tout d’abord un indigène puis l’écrivain emblématique du cru, le romancier qui a le plus raconté les Bellevillois et leurs paysages [14]. On ne saurait douter un seul instant de l’authenticité de son affection pour notre montagne. Pourtant, à force de se consumer dans l’adoration des rues, des maisons et des commerces sen effet si pittoresques,

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Clément Lépidis à sa machine à écrire en 1967. Photo : Jean-Claude Vénézia

, à tant vouloir élever au rang de culte la peinture des coutumes, des rituels et des tics des habitants, il finit, parfois, par livrer une vision d’un folklorisme discutable, plus populiste que populaire, de Belleville. Notamment de cette Vielleuse où il a tant passé d’heures charmeuses, à palabrer, boire, jouer au billard, danser la java et aimer, dans les années 1940-1960. A l’écouter, le regretté Clément, La Vielleuse, c’était un assommoir à la Zola : « Miséreux du ballon rouge et du petit blanc qui fait trembler, lit-on sous sa plume dans Belleville [15], les derniers spécimens de dinosaures de l’ivrognerie hantèrent longtemps le bas de la rue de Belleville. […] L’histoire de ces gens était tragique. Ils buvaient leurs économies — quand il y en avait —, le travail en cours et la quittance de loyer, le mobilier, le linge. Puis, quand il ne restait plus que des hardes, ils s’en faisaient un balluchon et s’en allaient chercher refuge au comptoir de La Vielleuse ou du Point du jour […].  » Ne craignant pas de forcer le trait de l’imagerie naturaliste et misérabiliste un peu plus que la réalité n’y invite, Lépidis poursuit : « La nuit venue, ils couchaient à la terrasse du café sur quelques chaises qu’un garçon compatissant laissait en place, exprès. De semaine en semaine, hommes et femmes, surtout les femmes, tombaient de plus en plus bas dans la déchéance. La dernière étape avant la mort, c’était le renfoncement de l’ancienne boutique du photographe qui jouxtait l’entrée du cinéma Cocorico [16]. » Que rétorquer à cela ? qu’il est peu extraordinaire de rencontrer à l’occasion dans un débit de boissons quelque buveur excessif. C’est une expérience commune. Un « assommoir », c’est autre chose, La Vielleuse ne ressemblant pas ordinairement pas à ce cliché et, pourtant, l’auteur de ces lignes a personnellement été, au grand café du 2, rue de Belleville, le témoin d’une scène de vidage d’ivrognes par d’autres pochtrons assez cocasse vers les 23 heures. La chose se passa en 1979 ou 1980, soit deux ans à peu près avant que, comme le dit l’introduction du présent article, nous ayons failli perdre définitivement La Vielleuse dans la démolition des vieux bâtiments. Heureusement, elle fut récupérée, même au prix de la perte de toute une partie de son âme.


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L’une des dernières visions du vieux bar de "La Vielleuse". Image de tournage, en 1981, du film "Neige", de Juliet Berto et Jean-Henri Roger. On voit la réalisatrice enfilant un tablier de serveuse. En tôlier conversant avec les clients, appuyé au comptoir, l’acteur Jean-François Stévenin. Crédit : DR


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"2017 : "La Vielleuse" dans ses modernes atours. Photo : Maxime Braquet





BA(L)LADE(S) DE FANCHON


Avant de clore l’article, il serait temps de répondre à une question que nous avons laissée de côté jusque-là alors qu’elle est primordiale : pourquoi La Vielleuse s’appelle-t-elle comme ça ? et ainsi depuis les années 1820 ? Le pourquoi de la désignation de l’établissement qu’elle a remplacé : La Vache noire, est quant à lui aisé à élucider puisqu’il s’agissait, au moins en partie, d’une ferme laitière, mais « vielleuse » ? Denis Goguet, dans son article, nous a dit que les Dénoyez, Gilles-Joseph ou Jean-Claude [17], ont certainement été les inventeurs de cette enseigne musicienne. Nous n’en avons alors pas la preuve formelle mais pouvons aisément imaginer que ces cabaretiers ont été inspirés par un vaudeville au succès exceptionnel : Fanchon la vielleuse [18], créé à Paris en 1803 au prestigieux Théâtre du vaudeville et repris dans toute la France.


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Estampe anonyme d’une scène du vaudeville "Fanchon la Vielleuse" en représentation lors de sa création, en 1803. Source : BNF Gallica


L’impact très fort du sujet de la pièce sur le public venait du reste de Fanchon elle-même, c’est-à-dire Françoise Chemin, personnage réel, sous le règne de Louis XV, mais passablement recomposé par la légende populaire, de jeune paysanne ayant quitté ses Alpes natales pour tenter de faire fortune à Paris en tournant la manivelle de son instrument de musique rustique, la vielle à roue, dans les rues puis les beaux salons. Ce qu’elle réussit au-delà de ses espérances.


Il y a dans son histoire une valeur de porte-bonheur, d’amulette, qui explique sans doute pourquoi, comme enseigne, Fanchon la vielleuse a accompagné toute la vie du cabaret-café bellevillois jusqu’aux jours présents en dépit du changement des propriétaires. En effigie, elle est d’ailleurs encore là, en 2022, la mascotte Fanchon ! Pour s’en rendre compte au plus vite, conseillons une visite de l’établissement avec entrée du côté de la rue de Belleville, juste à côté du stand de crêpes et de panini. La porte sitôt franchie, la raison d’être de l’enseigne éclate sous nos yeux :


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D’après son style, le dessin, anonyme, s’il ne date pas nécessairement du début du XIXe siècle, est du moins ancien.

Elle est là, à main gauche, peinte à même la paroi toute de miroir, encadrée, « ensauvagée » par des fêlures (voir à ce sujet l’encadré plus bas).


Dans l’ancienne disposition du café, soit avant 1984, la mascotte dessinée et que nous ne savons plus prénommer autrement que Fanchon exerçait déjà sa tutelle bénéfique mais avait ailleurs sa niche sacrée, comme on le voit ici :


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Comptoir de "La Vielleuse" dans les années 1970. Noter la musicienne cernée de zébrures. Crédit : DR



Caprice de la guerrière ?


Un détail de la photographie précédente, visible au-dessus de la glace :

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une inscription répartie autour d’un écusson, donne à lire ceci : « Malgré Bertha qui la blessa le 9 juin 1918, elle n’a jamais cessé de jouer l’hymne de la Victoire. », qui, censé expliquer les brisures, intrigue en vérité. Dans l’affichage moderne de la peinture, cette légende d’image a d’ailleurs disparu. Cela évoquait un fait de la Première Guerre mondiale, le résultat de l’explosion d’un obus allemand tombé tout près du café, tiré non pas, du reste, par le fameux canon baptisé Bertha, trop vite dénoncé par les journaux d’époque, mais par une autre pièce d’artillerie, hélas, très efficace aussi, le Kaiser Wilhelm Geschütz. L’explosion, outre les dégâts matériels, ne fit heureusement que des blessés pas trop graves. Parmi les victimes, l’artiste de music-hall Barock, souvent à l’affiche aux voisines Folies-Belleville.


C’est au cours de cette décennie que Fanchon, pour une raison ignorée de nous, disparut de l’enseigne extérieure de l’établissement. Sous forme d’une statuette en terre cuite à son effigie, la tourneuse de vielle avait auparavant longuement occupé sur la corniche de l’auvent, surplombant la chaussée, un poste de présidence presque physique et peut-être institué dès la première moitié du XVIIIe siècle.


Comparer les trois clichés suivants :

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Sur la première vue, qui date plutôt de la fin de la décennie 1970, pas de silhouette de statuette. Au demeurant, c’est tout le système du auvent qui a été simplifié. La seconde photo, prise en 1936, donne maintenant à voir l’artiste musicienne campée debout à droite de la demi-lune portant le nom du café en lettres de style Arts déco, au-dessus de la grande entrée. La troisième vue :

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, nous remonte quant à elle vers 1918-1920, présentant Fanchon cette fois juchée au dessus de la demi-lune au lettrage encore Art nouveau.


Nous pourrions titrer cet encadré La bougeotte de la statue tout en ne nous interdisant pas de penser que des dispositions antérieures ont dû exister. Si l’on veut bien croire sur parole le journaliste Emmanuel Patrick qui, le 8 avril 1888, passe un « papier » sur La Vielleuse dans Le Courrier français [19], l’introduction de la statuette musicienne faisant enseigne intervient, à telle ou telle place, en 1822, donc très tôt dans la genèse du café.


Trois photos : DR







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La silhouette de musicienne paysanne que l’on voit peinte au dos d’un baraquement forain est évidemment présente là pour association à la fière brasserie de l’angle des rue et boulevard de Belleville. La photographie, prise par l’auteur de l’article en 2004, démontre que La Vielleuse, ou Fanchon, si vieille dame vénérable, fait définitivement partie intégrante de l’imaginaire bellevillois, et même parisien tout court.




NOTES

[1« Histoire de "La Vielleuse", archives d’une icône de Belleville ».

[2Lisible en ligne sur BNF/Gallica. Raymond est le pseudonyme littéraire commun de Raymond Brucker et de Michel Masson. Ce dernier (1800-1883), essentiellement conteur, habita Belleville (voir, sur ce site même, notre article relatif au Point du jour).

[3Autrefois tenancier, en basse Courtille, du cabaret du Tambour royal.

[4Concernant ce phénomène carnavalesque extraordinaire, on pourra lire notre article très détaillé : « Carnaval, une légende de l’Est parisien : la "descente de la Courtille’’ », sur le site Internet même où nous sommes.

[5La caserne de Popincourt se tenait au niveau de la rue de la Folie-Méricourt, au pied de la rue du Faubourg-du-Temple ; la caserne de la Nouvelle-France campait quant à elle dans le faubourg Poissonnière.

[6Montmartre, la butte sœur, prendra en partie le relais. Montparnasse, plus tard.

[7Dans le cadre des élections qui auront lieu le 8 dudit mois.

[8Ouvert en 1830 au 13, rue de Belleville, cet établissement fut, à l’âge classique des guinguettes locales, le principal concurrent du Grand Saint-Martin des Dénoyez.

[9Voir, sur ce site même, notre article « Le commandant Jules Vallès et la prise de la mairie du 19e arrdt ».

[10Un Jules Duchemin est « chroniqué » dans la presse en 1935. Mme Fau-Duchemin fut la dernière propriétaire de la dynastie.

[11Une lettre à l’auteur de l’article.

[12On imagine mal aujourd’hui combien ce sport— pas le snooker américain mais la « table française » à trois boules et quatre bandes — fut populaire ; au sein des quartiers ouvriers de Paris, chaque bistrot qui disposait d’un peu de surface en dehors de la zone des boissons lui faisait une place.

[13Tout donne du reste à penser que les Duchemin, qui venaient du monde du billard, ont acquis La Vielleuse en grande partie pour développer leur passion.

[14Des dimanches à Belleville, Belleville au cœur, Belleville, L’Arménien, Monsieur Jo, La Main rouge…

[15Ouvrage co-écrit avec l’historien Emmanuel Jacomin, éd. Henry Veyrier, 1975.

[16Cette salle, ouverte en 1918, s’ouvrait au 128 du boulevard de Belleville. Elle a fermé en 1976 et fut démolie en 1982.

[17Voir la note 1.

[18Ses deux auteurs sont Jean-Nicolas Bouilly et Joseph Pain.

[19Lisible en ligne sur BNF Gallica. Dans le même article, Patrick salue l’arrivée des billards dans les bistrots comme un « acheminement vers le progrès ».

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