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Les « Allemands de La Villette »

Au 19ème et au début du 20ème siècles (suite 1)

Nous poursuivons la publication du texte extrait d’un travail réalisé par notre ami André Nicaud sur ces "Français" d’origine allemande qui ont participé à la création de cette zone autour du Paris d’avant 1860. Nous pensons qu’avec les mémoires d’un épicier de La Villette (voir p. 6), la vision qui nous est donnée ainsi de la vie "parisienne" avant 1900 est une préfiguration des mouvements de population de notre époque.

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L’ancêtre du "livret ouvrier"

Apparu en 1724 il était réservé aux vagabonds. Puis de 1765 à 1789 il interdisait aux artisans de sortir du royaume.

En 1792, même pour se déplacer en dehors du canton un nouveau modèle de document voit le jour, délivré seulement pour des raisons strictes aux citoyens ayant prêté le serment civique avec obligation de faire viser par le Comité de Section le plus proche lors de l’arrivée à destination.

En 1803, ce "livret ouvrier", dans le contexte du maintien de l’ordre, en restreignant la liberté de circulation en France, doit porter les dates de toute embauche ou départ d’un établissement, avec appréciation de l’employeur. Puis avec le visa du Maire ou de la gendarmerie et la mention du lieu de destination.

En 1810, ce sont les visas du Maire, du Sous-Préfet ou du Préfet qui sont exigés.

En 1828, tout voyageur - même français - arrivant à Paris et souhaitant demeurer dans une maison particulière doit dans les 24 heures remettre son passeport au Commissaire de police du quartier. Il aura l’autorisation de circuler trois jours, ensuite il devra se présenter Quai des Orfèvres - sauf dimanche et fêtes - pour obtenir dix jours supplémentaires de séjour. Au moment du départ : nouvelle présentation à la Préfecture de Police pour indication du but du voyage… etc… Pour les étrangers : ils devront se faire connaître à leur ambassade…

On ne peut que s’interroger face aux difficultés supplémentaires supportées par des travailleurs analphabètes ou illettrés, ne connaissant pas la langue française. Ces mesures draconiennes n’empêchaient pas l’arrivée massive de "clandestins" dirigés vers des filières de "patrons" pas particulièrement préoccupés par le respect de la loi et des règlements officiels.

Quelles difficultés pour éviter les contrôles de la gendarmerie, passer entre toutes les mailles du filet !

Une fois à Paris, pour les Français d’origine comme pour les étrangers les salaires permettaient à peine de manger à sa faim.

L’essentiel de la nourriture était constitué de pommes de terre et de pain, même avec le salaire des enfants de moins de huit ans, travaillant parfois de nuit. En 1841 ceux-ci sont interdits de travail. Après huit ans, ils ne doivent plus être employés que huit heures par jour ; de 12 à 16 ans, 12 heures… Les exceptions étaient nombreuses et incontrôlables (voir p 6/ 7), Mémoires d’un épicier de La Villette).

Si un homme gagnait 1,25 francs à 2 francs par jour, la femme ne touchait que de 0,75 à 1,5 francs, et l’enfant de 0,50 à 1 franc. La discipline est implacable : toute malfaçon est passible d’une amende, tout retard ou absence également. L’embauche est sans assurance du lendemain, sans garantie… sans congé. Il n’y a aucune protection pour les malades. Les "Allemands de La Villette", souvent balayeurs, souffraient fréquemment de maladies pulmonaires : toux, phtisie… Les logements, très petits où s’entassaient trois générations, parfois sont sans eau, sans évacuation, avec chauffage au bois ou au charbon. L’éclairage est à la bougie. Les maternités sont très nombreuses et l’alcoolisme !!! Les révoltes débouchent sur des répressions sanglantes : par exemple, en 1848, après la fermeture des Ateliers Nationaux, car toute "coalition" ouvrière est interdite. Les classes dirigeantes prêchent la résignation. Dans la première moitié du 19ème siècle quelques tentatives d’amélioration des conditions de travail sont vite vouées à l’échec. Il y en aura d’autres au cours de la seconde moitié du siècle, à peine plus entendues.


(À suivre…)


André NICAUD
Vice-Président du Conseil des Anciens à la Mairie du 19e arrondissement de Paris



Voici quelques extraits de textes d’époque

« Dans la première partie du siècle dernier (le 19ème), les Buttes-Chaumont descendaient encore, terrains vagues, jusqu’aux boulevards extérieurs. Les rues n’étaient guère que des chemins mal tracés ; les maisons convenables étaient rares. "Le Combat du taureau", établi au coin de la rue de Meaux et du boulevard de La Villette attirait la pire population. Il ne disparut que sous Louis-Philippe. Les carrières à plâtre qui, jusqu’en 1866, couvraient en grande partie les Buttes-Chaumont (jusque sur la place Armand Carrel), servaient de repaire aux voleurs, aux malfaiteurs, à tout le rebut de Paris. Les bals et les guinguettes de bas étage étaient le théâtre de rixes trop souvent meurtrières. Tout concourrait à la perte spirituelle et morale des ouvriers domiciliés dans cette triste région, et employés aux travaux des carrières, de la poudrette, de l’équarrissage, du balayage. Ces ouvriers étaient surtout des Allemands [1]. »

« Le plus souvent, ces pauvres gens vivaient dans de bien pénibles conditions, dont nous pouvons entendre les échos directs dans une note manuscrite de l’époque qui nous a été conservée : Balayeurs de profession, on ne peut s’attendre de leur part à un grand développement intellectuel et moral ; tout leur genre d’existence semble destiné à les abrutir. Se lever à 3 heures du matin pour se trouver à leur poste à 4 heures ; balayer nos rues jusque vers 5 heures du soir ; rentrer brisés de fatigue ; se trouver pêle-mêle dans les mêmes garnis, avoir souvent dès l’enfance les exemples les plus déplorables sous les yeux, tel est leur sort commun [2]. »

Entrée d'une exploitation d'une carrière des Buttes-Chaumont - © gravure Archives de Paris.


« Autour du dépotoir sont de grandes compagnies de vidange [3], souvent médaillées pour leurs appareils et habitudes à transformer leurs répugnants produits en puissants engrais. Les ouvriers qu’elles emploient, et qu’on serait tenté de regarder comme le rebut du genre humain, ont une large carrure et une constitution solide. Ils ne pourraient, sans ces qualités, affronter le gaz méphitique et les fatigues de veilles réitérées. Ce sont des pères de famille, un peu adonnés au vin, mais laborieux et honnêtes. Aucun d’eux n’a jamais été traduit en cour d’assises, et même, dans les plus meurtrières épidémies, aucun d’eux n’a jamais eu la moindre atteinte du choléra. Ils forment dans Paris une colonie qui habite le quartier de la barrière du Combat"… "Au bas des Buttes-Chaumont que couronnent Belleville et ses jardins, s’ouvrent deux larges baies qui plongent dans la montagne, l’une est l’entrée du tunnel de chemin de ceinture et l’autre est l’ouverture de la plâtrière, dite "Carrière d’Amérique". Les productions de cette carrière, non seulement s’emploient à Paris, mais encore s’exportent très loin ; une grande partie de ces marchandises est embarquée sur le canal, puis transbordée au Havre pour l’autre côté de l’Atlantique, et plus d’un frais cottage, plus d’une blanche villa du Kentucky ou des Florides a tiré ses matériaux de cette vaste plâtrière. La carrière d’Amérique a trois hectares de superficie, elle présente 300 000 mètres cubes en haute masse et 120 000 en basse masse ; on y use 30 kg de poudre tous les jours, et plus de cent ouvriers y sont employés. Rien d’imposant et d’horriblement superbe comme l’intérieur de ces v as tes catacombes !… Les lourds piliers ménagés de distance en distance pour soutenir le ciel de la carrière ; la lumière des torches qu’on voit aller et venir à travers les ténébreuses perspectives ; l’eau qui suinte du plafond et s’égoutte dans les mares avec des sons d’harmonica ; le chant lointain des mineurs, tout a une physionomie à part dans ces noirs ateliers. Parfois aussi le cri de "sauve qui peut" se fait entendre, alors, on voit les lumières fuir à droite et à gauche, un silence absolu règne pendant près d’une minute, et puis une détonation fait trembler la montagne jusque dans ses fondements, et quiconque visite ces lieux pour la première fois, pourrait croire qu’une catastrophe vient d’arriver ; mais aussitôt l’explosion, les lumières reviennent à leurs points de départ, et les chants d’ateliers recommencent de plus belle, c’est une mine que l’on vient de faire partir. Ce n’est pas pourtant que les carrières n’aient aussi leurs catastrophes, car l’atelier a ses victimes comme le champ de bataille, et il faut voir chacun quitter son poste et courir quand retentit ce cri d’alarme "un homme dans la moutarde". Dans toutes les exploitations souterraines où l’on nivelle par à peu près, il se trouve, de ci de là, dans les inégalités du sol, des espèces de bassins plus bas que les autres, et où s’écoule le trop-plein des bassins supérieurs ; là, ces eaux stagnent, les détritus des voûtes et des chantiers voisins s’y mêlent, s’y détrempent et forment bientôt une boue liquide qui se dissimule sous l’aspect poudreux de la surface ; c’est ce qu’on nomme les moutardes. Malheur alors à celui qui faisant fausse route pose le pied là-dessus, car il s’enfonce aussitôt dans cette chose mixte qui n’est plus ni sol ni eau, et qui l’étouffe si des secours ne lui sont pas immédiatement portés. "Un homme dans la moutarde ! mieux vaut un homme à la mer ! [4] »

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Lithographie militaire présentant PARIS et ses "banlieues" avant la guerre de 1870 - © Archives d’Art et d’Histoire.

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Article mis en ligne en novembre 2014.

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[1"Notice historique sur la paroisse de La Villette". Jules Goguel, pasteur. 1909

[2"L’Église luthérienne de Paris". Pasteur René Blanc. 1969

[3Selon le Bottin de 1858 page 1253 : Bocquet - Rivière - 154, rue de Flandre (Grande Villette) / Carbay (vidange atmosphérique) - 62, rue d’Allemagne (Petite Villette) / Paris et Cie (entreprise de vidange de jour et de nuit, système séparateur breveté) - 113, route d’Allemagne (Petite Villette) / Richer et Cie - 18, rue de Meaux (Petite Villette).

[4Émile de Labedollière, en 1861, dans "Le Nouveau Paris - Histoire de ses vingt arrondissements en 1860".

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