À la recherche du Belleville effacé.

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Cour de la Métairie

Des âges paysans à l’ère post-industrielle

Si étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, il était encore possible, à Belleville, de humer par-ci, par-là la bonne odeur de vache de nos campagnes profondes en 1900. A cette date, les exploitations agricoles proprement dites avaient disparu du paysage depuis un bon bout de temps mais subsistaient des « vacheries ».

De quoi s’agit-il ? Eh bien, c’étaient des commerces de lait de traite fraîche et de fromages pour lesquels des nourrisseurs élevaient une dizaine de bovins sur des résidus de pâturage et dans des étables avec des bottes de foin. Il y en avait une, par exemple, au 38 de la rue des Chaufourniers, au pied du détachement de l’ancienne butte Chaumont que l’on appelle maintenant Bergeyre [1].Une autre, à la même époque, fonctionnait autour des 270-272, rue des Pyrénées, en face du mur arrière du pavillon Carré-de-Baudouin. [2] Une troisième logeait ses bâtiments au fond d’un retrait à la jonction des rues de Belleville (n° 92-94) et des Pyrénées (n° 403). C’est ce dernier lieu qui nous intéresse ici parce que, mieux que toute autre place, il symbolisa pendant des siècles la vocation paysanne de notre colline. Mais il eut aussi une histoire industrielle.

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Révision partielle, en 2013, du texte originellement mis en ligne
en 2011. Avec des enrichissements iconographiques.

À la recherche du Belleville effacé. Des âges paysans à l’ère post-industrielle



Cour de la Métairie
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Sortie de la cour en octobre 2011. Maxime Braquet


Script d’un film documentaire

Travelling à la George Perec. Au métro Pyrénées. Un passage sous le porche d’une vieille maison du XIXe siècle, entre un kiosque à journaux et un café [3], donne accès à une cour profonde d’une soixantaine de mètres qui, depuis 1877, porte officiellement le nom de Cour de la Métairie. Sur son bord de droite, une placette en partie entourée de sortes de box à laquelle fait suite une série de petits immeubles modernes d’habitation (n° 8-12), rien de bien remarquable, passons. De l’autre côté, encadrée de verdure, l’entrée arrière d’un restaurant dont l’accès maître se fait par la rue des Pyrénées. A la suite, au n° 5, une construction plutôt massive et même monumentale qui abrite un centre de postcure du groupe hospitalier EPS Maison-Blanche. A l’opposé de la rue s’élève (n° 5 bis) un immeuble qui a les airs d’un hôtel industriel des années 1910. Au pied des deux bâtiments, la cour, tout en se rétrécissant, s’oriente à l’est. Au fond s’ouvre, du côté sud, une venelle privée (n° 7). Le site entier porte le nom de cour de la Métairie, tout simplement attribué par la Ville de Paris parce que se tinrent là, avant 1860, la maison et les dépendances paysannes d’un métayer. C’est à elles que succédèrent, en format réduit, les installations de la vacherie évoquée à l’instant qui, elle-même, disparaîtra en 1914-1915 (on y reviendra). A son tour, la métairie constituait l’ultime avatar d’une exploitation agricole, le domaine Saint-Martin, qu’avait créé au Moyen Age l’abbaye puis prieuré de Saint-Martin-des-Champs [4].

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Entrée de la cour en octobre 2010. Maxime Braquet.


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Perpendiculaire au centre de l’EPS Maison-Blanche, l’immeuble en fond de cour (septembre 2010). Maxime Braquet.


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L’immeuble de l’EPS vu de la venelle privée située à l’arrière de la cour et desservant un carré résidentiel (février 2011). Maxime Braquet


Bobine 1 : histoire de
la terre de Saint-Martin

Flash-back. Pour situer l’origine de ce domaine, il faut se représenter que, avant le Xe siècle, notre colline était très largement couverte d’une forêt et donc inculte. Ce sont les moines bénédictins qui, par leurs grands travaux de défrichage – et grâce à leurs serfs, cela s’entend –, ont, ici comme sur les autres hauteurs du pourtour de la capitale, ouvert l’ère agricole. Jusque-là, le territoire bellevillois tout entier avait appartenu aux rois héritiers des Francs – on ne peut pas encore les appeler français — qui, pour s’attirer l’appui des puissantes maisons religieuses, commencèrent, à la fin de la dynastie carolingienne, à les doter de terres. Les abbayes de Saint-Maur et de Saint-Denis d’abord puis celles de Saint-Magloire, de Saint-Victor et de Montmartre, ainsi que l’évêché de Paris, furent les premières à bénéficier des largesses royales. L’abbaye de Saint-Martin-des-Champs s’inscrivit dans la liste en 1060, sous le règne du roi capétien Henri Ier. Les plus vieux documents d’archives donnant la désignation de Savy (ou Savies) à la propriété Saint-Martin, on peut avec quelque droit défendre l’hypothèse que celle-ci eut comme berceau la localité accrochée au flanc sud-ouest du mont bellevillois et qui portait précisément ce nom, lequel baptise encore aujourd’hui la voie reliant les rues de la Mare et des Cascades comme pour fixer la mémoire de cet antique terroir [5]. Dans son état primitif, le domaine couvrit certainement une superficie limitée. Profitant plus tard de nouveaux dons de la Couronne (de la part de Philippe-Auguste, en particulier), l’abbaye devenue prieuré de Saint-Martin-des-Champs, sans doute plus entreprenante que ses consœurs, mieux douée qu’elles dans l’art de négocier des échanges avantageux de propriétés [6], se constitua peu à peu un vaste territoire bellevillois.

Au XIVe siècle, ce dernier constituait d’assez loin la plus importante exploitation agricole sur notre butte. Alors, la superficie totale des terres avoisinait certainement les 100 hectares. Pour le principal, ceux-ci s’étendaient en ligne continue, du nord au sud, des abords de la butte Chaumont à l’approche de notre actuelle rue de Ménilmontant et, d’est en ouest, des élévations de la rue des Rigoles jusqu’à la rue Julien-Lacroix. En dehors de ce polygone, le domaine possédait, éparses, de nombreuses parcelles sur le plateau géologique de Belleville, du côté des rues de l’Encheval, des Annelets, des Alouettes…, et sur le terroir dit de Beaumont, à cheval sur nos boulevards de Belleville et de la Villette. Il ne semble pas que Saint-Martin ait agrandi par la suite son domaine dont la position dominante par rapport aux propriétés des autres congrégations (notamment Saint-Eloi) se maintint au moins jusqu’au début du XVIIe siècle.



L’aqueduc des moines

Plan large.Sur les terres de Saint-Martin, comme ailleurs, trois types de culture s’illustraient principalement, les céréales, la vigne et les produits de jardinage. A ce dernier égard surtout, les bénédictins de Saint-Martin ont sans doute joué un rôle très important qui bénéficiera par ricochet à une grande partie des paysans de Belleville. Ce sont ces religieux, en effet, qui prirent l’initiative de domestiquer l’écoulement de l’eau jaillie des sources abondant sur la colline. Les travaux dans ce sens, les moines les entamèrent dès le XIIe siècle avec la captation des ruissellements du secteur de la bien nommée rue des Rigoles. Forcés par des conduites en pierre, ils convergeaient jusqu’à une fontaine située au cœur du territoire primitif des martiniens. Telle est l’origine du regard Saint-Martin, qui, au milieu de la rue elle aussi judicieusement dénommée des Cascades, dominait – et domine encore – le sommet de la rue de Savies. Nos contemporains amoureux du Paris pittoresque connaissent parfaitement la place encore que l’édifice debout à cet endroit, l’un des monuments classés du 20e arrondissement, ne soit plus le bâtiment médiéval mais une reconstruction du XVIIe siècle (rénovée en 1722). L’eau de la fontaine alimentait ensuite, au bas de la rue de Savies, un grand bassin ou mare – d’où l’appellation de la rue de la Mare. De là prenaient départ des canaux pour l’irrigation des clos potagers et vergers de l’entour mais avant tout une conduite plus importante destinée à pourvoir en eau l’abbaye seigneuriale, à quelque deux kilomètres du pied de la colline bellevilloise, vers Paris. On imagine l’ampleur du chantier. De cette canalisation initiale dérivèrent peu à peu des conduites qui profitèrent aux domaines voisins, contre le paiement d’un droit aux coreligionnaires de Saint-Martin, il va sans dire [7]. Ce réseau, raccordé à d’autres entre le XIIIe siècle et le XVe, fut à son tour l’origine du fameux aqueduc de Belleville dont un bon tiers de la population parisienne, il ne faut pas manquer de le souligner, sera tributaire pendant cinq cents ans. Une pareille réalisation, pourtant, fut bien moins due à l’œuvre des moines de Saint-Martin, ou d’autres monastères, qu’aux entreprises royales (voilà pourquoi la rue de la Fontaine-au-Roi s’appelle ainsi).



De la ferme à la vacherie

Accéléré. En 1705, selon le Dictionnaire historique des rues de Paris, ouvrage de grande référence de Jacques Hillairet, les terres de Saint-Martin ne couvraient plus que 23 hectares. Il faut sans nul doute voir dans cette forte réduction de taille le résultat d’un long effritement de la propriété qui commença, de toute vraisemblance, au XVe siècle [8]. Les moines propriétaires vendirent peu à peu une partie de leurs terres à leurs concurrents et néanmoins coreligionnaires ou à des seigneuries laïques et donnèrent en fermage les autres aux paysans de la colline contre le paiement d’un droit féodal, la censive.

Détail du {Plan de Paris et de ses faubourgs avec ses environs}, par le capitaine ingénieur du roi Roussel (1730-1733). A cette époque, le centre du domaine Saint-Martin se trouvait en bordure de la route de Paris à Belleville. On voit ses bâtiments agricoles et sans doute la maison de maître à droite, en bistre. {Bibliothèque historique de la Ville de Paris.}
Détail du Plan de Paris et de ses faubourgs avec ses environs, par le capitaine ingénieur du roi Roussel (1730-1733). A cette époque, le centre du domaine Saint-Martin se trouvait en bordure de la route de Paris à Belleville. On voit ses bâtiments agricoles et sans doute la maison de maître à droite, en bistre. Bibliothèque historique de la Ville de Paris.



À en juger d’après le plan terrier incrusté ci-après, dessiné cinq ans après l’édition de celui de Roussel, l’antique propriété des moines était ramenée alors à sa partie septentrionale :

Archives nationales, cartes et plans, section N, classe III, Seine, pièce 538/1 : {Plan du fief de Marcadé et de la ferme de Savi et des territoires dépendant de la censive de Saint-Martin-des-Champs, près de Belleville (1738)}. Au centre, la route de Paris à Belleville ; de part et d'autre, colorisée en magenta, l'étendue du domaine Saint-Martin En ocre, les terres du fief de Marcadé, seigneurie laïque constituée, semble-t-il, au XVIe siècle.
Archives nationales, cartes et plans, section N, classe III, Seine, pièce 538/1 : Plan du fief de Marcadé et de la ferme de Savi et des territoires dépendant de la censive de Saint-Martin-des-Champs, près de Belleville (1738). Au centre, la route de Paris à Belleville ; de part et d’autre, colorisée en magenta, l’étendue du domaine Saint-Martin En ocre, les terres du fief de Marcadé, seigneurie laïque constituée, semble-t-il, au XVIe siècle.



Grossissement de la partie centrale du plan ci-dessus : en bas du cadre, les deux moulins nommés Vieux et neuf sur le plan de Roussel encadrant la maison où, certainement, demeurait le meunier. Au pied de cet ensemble, la sente qui deviendra notre rue Piat. En haut du cadre, les bâtiments de la ferme de Savi.
Grossissement de la partie centrale du plan ci-dessus : en bas du cadre, les deux moulins nommés Vieux et neuf sur le plan de Roussel encadrant la maison où, certainement, demeurait le meunier. Au pied de cet ensemble, la sente qui deviendra notre rue Piat. En haut du cadre, les bâtiments de la ferme de Savi.



Super-grossissement : la cour de la ferme entourée de ses bâtiments. Ce que nous désignons aujourd'hui cour de la Métairie n'en est que la partie occidentale après que le percement de notre rue des Pyrénées, vers 1862, a aliéné la partie orientale qui remontait jusqu'à l'actuelle rue Clavel. Celle-ci était encore, en 1738, appelée chemin des moulins (de la butte Chaumont) ; on en voit l'amorce sur l'image.
Super-grossissement : la cour de la ferme entourée de ses bâtiments. Ce que nous désignons aujourd’hui cour de la Métairie n’en est que la partie occidentale après que le percement de notre rue des Pyrénées, vers 1862, a aliéné la partie orientale qui remontait jusqu’à l’actuelle rue Clavel. Celle-ci était encore, en 1738, appelée chemin des moulins (de la butte Chaumont) ; on en voit l’amorce sur l’image.



Le feuillet 2 de la même pièce inventorie la parcellisation et indique le nom des fermiers qui, pour chaque lopin, payaient la censive : on dénombre plusieurs Auroux, Bardou, Bordier, Cottin, Damour, Milcent…, tous descendants de très vieilles familles bellevilloises dont le patronyme apparaît de nos jours sur plusieurs tombes du cimetière ex-communal, rue du Télégraphe. De trois ans plus jeune que le plan terrier, Paris vu de Belleville, fameux tableau brossé par le peintre hollandais travaillant en France Charles Laurent Grevenbroeck que presque tous les ouvrages consacrés à l’histoire de notre colline reproduisent – et nous aussi —, offre un splendide « visuel » du paysage des terres martiniennes au milieu du XVIIIe siècle. L’artiste a effectué ses croquis préparatoires le dos tourné aux bâtiments agricoles du domaine, en amont de la côte. Il a figuré sur la toile une carrière et des fours de calcination du gypse – la pierre à plâtre –, dont l’un fume. Une chose ne manque pas de frapper l’attention : le peintre met en scène un seul moulin ; avait-on démoli l’autre entre 1738 et 1741 ? Pas nécessairement, peut-être l’avait-on en réalité déplacé : cela se pratiquait en ces temps-là. Il aurait été plus tard remis à sa place car, selon Jacques Hillairet (livre déjà cité), deux moulins étaient en activité encore en 1802 en l’endroit [9].

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L’œuvre de Grevenbroeck, exposée au Salon royal de 1741.


Fin de bobine. Le tableau comme le plan de la censive ont pour nous, aujourd’hui, le mérite précieux de fixer le visage de la terre Saint-Martin dans les derniers moments de son histoire pluriséculaire. Une trentaine d’années plus tard, en effet, très précisément en 1767, avance encore Hillairet, le domaine, vendu par lots, était définitivement disloqué [10]. À quels propriétaires ses terres échurent-elles alors, la documentation manque pour pouvoir le préciser mais il est certain qu’une partie d’entre elles au moins demeura en exploitation agricole. Celle-ci se transforma en métairie laïque. A notre connaissance [11], le sieur Denis Alexandre figure le premier nourrisseur à s’être installé à la cour de la Métairie, où il exerça son métier de 1859, au moins, à 1875. Louis-Honoré Capet et ses descendants prirent le relais jusqu’en 1910. Monsieur Burlet termina la liste et mit définitivement un terme à la carrière paysanne du lieu en le vendant aux activités industrielles. Les bâtiments de la vacherie furent démolis en 1913-1914.

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Cour de la Métairie en 1869, avec la vacherie Alexandre. BNF.


Bobine 2 : le destin moderne

Séquence en noir et blanc. Le nouveau propriétaire, la société de fabrication d’appareils optiques et mécaniques Continsouza, mit dès 1915 les terrains en construction. D’une notoriété certaine, cette firme travailla en particulier pour les maisons cinématographiques Gaumont et Pathé, concevant et réalisant notamment au profit de cette dernière la fameuse caméra Pathé-Baby, matériel de pointe au cours des années 1920.

Relevé du site de la cour de la Métairie effectué en 1913 par le Service des plans de la Ville de Paris pour figurer au dossier de demande de permis de construire déposée par la société Continsouza. Tracé en gras, le périmètre de la zone à construire. Ce document fait apparaître en pointillé le parcours de deux rues dont le projet n'a pas été réalisé. Source : Archives de Paris, VO11 2128.
Relevé du site de la cour de la Métairie effectué en 1913 par le Service des plans de la Ville de Paris pour figurer au dossier de demande de permis de construire déposée par la société Continsouza. Tracé en gras, le périmètre de la zone à construire. Ce document fait apparaître en pointillé le parcours de deux rues dont le projet n’a pas été réalisé. Source : Archives de Paris, VO11 2128.



L’usine Continsouza

A vrai dire, la conquête qu’elle fit de la Cour avait commencé quelques années plus tôt par l’arrière, du côté de la rue des Envierges (n° 9), secteur autrefois dénommé sur les plans terriers Derrière-la-ferme. C’est là, en 1903-1904, que Pierre-Victor Continsouza, et son associé de l’époque, René Bünzli, ouvrit les premiers ateliers de son établissement, très exactement au n° 18 de la villa Faucheur, dans des locaux déjà existants. Avec les extensions sur la Cour se constitua l’une des plus importantes unités de production industrielle ayant jamais fonctionné à Belleville ; elle employa plus d’un millier d’ouvriers.

L'usine Continsouza vers 1917. Il s'agit à n'en pas douter d'une gravure commandée à des fins publicitaires car l'artiste a idéalisé un peu les choses. Il a escamoté le coffrage des immeubles d'habitation des rues de Belleville et des Pyrénées et, sur la gauche de son ouvrage, a figuré une voie publique qui n'a jamais existé (à l'échelle observée, ce ne peut non plus être la rue Piat) ; le dessinateur a en outre exagéré l'importance des extensions vers la rue des Pyrénées car celle-ci est impossible en rapport de la réalité topologique. Cela noté, son travail rend compte de l'envergure authentique des installations Continsouza au milieu d'un secteur qui, avant 1970, renfermait d'assez nombreuses petites usines ou manufactures.DR.
L’usine Continsouza vers 1917. Il s’agit à n’en pas douter d’une gravure commandée à des fins publicitaires car l’artiste a idéalisé un peu les choses. Il a escamoté le coffrage des immeubles d’habitation des rues de Belleville et des Pyrénées et, sur la gauche de son ouvrage, a figuré une voie publique qui n’a jamais existé (à l’échelle observée, ce ne peut non plus être la rue Piat) ; le dessinateur a en outre exagéré l’importance des extensions vers la rue des Pyrénées car celle-ci est impossible en rapport de la réalité topologique. Cela noté, son travail rend compte de l’envergure authentique des installations Continsouza au milieu d’un secteur qui, avant 1970, renfermait d’assez nombreuses petites usines ou manufactures.DR.



Ce dessin, pour l’historien, représente sinon l’unique du moins l’un des rares visuels de la fabrique diffusés dans le public. Précieux témoignage, donc, et le rédacteur de cet article remercie vivement M. Gregory Gamier, résident de la Cour, de lui en avoir signalé l’existence. Au premier plan, on voit les installations du côté de la rue des Envierges : c’est par là que s’effectuait l’accès proprement ouvrier. L’entrée de prestige, si l’on peut parler ainsi, se faisait par la cour de la Métairie. Là se situaient le siège administratif de la société et ses bureaux commerciaux, logés dans l’immeuble isolé figurant au centre du dessin. Le bâtiment ayant peu changé d’allure générale en un siècle, on reconnaît facilement en lui le local actuel de l’EPS Maison-Blanche (voir photos plus haut).


Chaussures, feuilles d’impôt et squatt

Le constructeur de mécaniques demeura en place jusqu’en 1948. Ses installations furent alors partagées entre plusieurs sociétés, dont le fabricant de chaussures Berthelot (au n° 5 présent), la forge d’outillages Lauravia et le chaudronnier Guglielmino. En 1952, un occupant d’un tout autre genre vint compléter le lot : rien de moins que la division impôts du ministère des Finances, qui se servit des anciens ateliers industriels des n° 8-12 pour loger son service d’enregistrement mécanographique de nos déclarations de revenus au fisc.

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Entrée de l’ancien immeuble, désaffecté, du fabricant de chaussures Berthelot. Au-dessus de la porte, on voit encore l’inscription du nom de la société (photo de 1998). C’est aujourd’hui l’accès au centre de l’EPS. Maxime Braquet.


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Montant « rue des Pyrénées » du portail d’entrée de la Cour en 1995. Les plaques de Berthelot et du ministère des Finances (celle-ci en partie taggée) étaient encore en place. DR.


L’époque contemporaine de la Cour commence dans les années 1980. Les Impôts partirent, libérant le terrain pour la construction du carré d’immeubles d’habitation (avec cour et jardinet intérieurs) qui ont été présentés en tête d’article. Les Chaussures Berthelot ne tardèrent pas à suivre le mouvement et l’immeuble du n° 5 demeura désaffecté jusqu’à ce que l’EPS-Maison-Blanche en fasse l’acquisition, en 1992. Toutefois, les travaux de réaménagement tardèrent – ce qui remplit d’aisance un peuple de squatters – et le centre de postcure n’entra en fonction qu’en 2000. De l’ère industrielle, seules subsistent aujourd’hui quelques petites sociétés occupantes du 5 bis.


Pierres noires

Reportages : deux circonstances malheureuses de la modernité. L’une est le terrible incendie qui ravagea les installations de Continsouza à la fin du mois de février 1928, en particulier les ateliers des n° 8-12. Ce fut l’un des plus importants sinistres du genre que connut Paris au XXe siècle. Laissons, pour décrire le désastre, la parole à des témoins directs ; tout d’abord, le reportage d’un journaliste de L’Intransigeant publié le 1er mars : « Au coin de la rue de Belleville et de la rue des Pyrénées se dressent les vastes bâtiments occupés par la S.A Continsouza, qui emploie actuellement 1140 ouvriers à la fabrication de machines à écrire, appareils de cinéma et machines de précision. Cette nuit, vers 2 heures du matin, le feu a pris dans la chambre des fours à vernis où l’on met les machines à écrire à sécher. […] Les pompes des casernes Parmentier, Haxo, Château-Landon, Château-d’Eau et Bitche arrivèrent rapidement sur les lieux. L’état-major, sous les ordres du colonel Poudéroux, entreprenait immédiatement de lutter contre le sinistre qui prenait de très graves proportions. Les flammes, poussées par un vent du sud-est, s’étaient emparées de tout le bâtiment, construit en briques et armatures de fer, aéré par de larges baies vitrées. La chaleur faisait éclater les carreaux et le courant d’air avivait encore la rage du feu. […] Heureusement, grâce à l’énergie et au courage des sapeurs-pompiers, on parvenait peu à peu à maîtriser l’incendie. On l’empêchait de se communiquer aux immeubles proches et à une usine de caoutchouc voisine [12]. […] Cependant, les flammes avaient gagné successivement les différents étages qui s’effondraient à tour de rôle, entraînant dans leur chute 1200 machines à écrire déposées à l’atelier de montage et environ 150 lourdes machines-outils servant à l’usinage. A 5h30, le bâtiment s’écroulait complètement et sur ses ruines fumantes, les pompiers continuaient infatigablement à déverses des torrents d’eau. […] Seule la façade de ce bâtiment qui donne dans une cour intérieure est restée debout. le reste n’est que débris, poutrelles de métal tordues et machines inutilisables, écrasées par leur chute, achevées par les flammes. Les dégâts se seraient chiffrés à plusieurs millions ; 300 ouvriers furent mis au chômage. »

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Ruines encore fumantes au matin de la nuit d’incendie, le 1er mars 1928. Photo de presse.


L’autre témoignage est celui d’un romancier ô combien Bellevillois, Clément Lépidis, qui, dans La Main rouge [13], utilise le souvenir de cet événement dans l’action dramatique du roman : « Là-haut, une lueur très rouge semblait irradier d’un brasero géant comme si le quartier, propriétaire d’un haut fourneau, coulait son fer à ciel ouvert. Des gens quittaient les demeures, sortaient des immeubles en chemise de nuit ou à moitié vêtus. Sur toutes les lèvres une question : Où ça brûle ? Rue des Pyrénées, chez Continsouza. […] On sortait des immeubles avec du linge sous les bras. Des valises. Il fallut l’intervention de la police pour empêcher le déménagement des mobiliers ; Même de l’autre côté de la rue, vers Clavel et Bolivar, au début de l’avenue, c’était le sauve-qui-peut, la cohue. » Lépidis relate encore que les flammes menacèrent les ateliers de la manufacture des caoutchoucs Dynamic, qui, du côté de la rue Piat, jouxtaient les installations du fabricant d’appareils mécaniques. Continsouza remonta en partie les bâtiments abîmés tout en recentrant son activité sur la fabrication de machines à écrire (marque Contin, pour les connaisseurs).

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Septembre 2010, l’entrée arrière du restaurant Le Mistral (septembre 2010). Maxime Braquet.


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Sortie de la cour en février 1998. Maxime Braquet.

La seconde circonstance est plus sombre encore. Elle se rapporte à la rafle du Vel’d’hiv’ car la cour de la Métairie servit dans les jours de juillet 1942 pour rassembler les Juifs bellevillois avant leur transfert dans le 15e arrondissement. Apposée il y a quelques années à la gauche de l’entrée du centre de postcure, une plaque rappelle cet évènement infamant.

Maxime Braquet


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Image du film "Du rififi chez les hommes" (1955), de Jules Dassin : on voit l’acteur Jean Servais (rôle de Tony le Stéphanois) sous le porche de l’entrée de la cour - Crédit : DR/J. Dassin


Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’ association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2011 chez hotmail.fr

Notes :

[1C’était la maison portant l’enseigne des Pâturages de Belleville. À propos de la butte Bergeyre, voir, sur ce site même, le sujet Butte Bergeyre Story.

[2Maison Delort, qui vendait aussi des graines pour le jardinage. Sur son emplacement fut élevé en 1910-1911 le Park Cinéma.

[3Il s’appelle aujourd’hui Le Métro mais il eut longtemps pour enseigne L’Industrie et on comprendra pourquoi à la fin de l’article.

[4De cette abbaye subsistent de nos jours le réfectoire gothique, où s’abrite la bibliothèque du Conservatoire national des arts et métiers, éponyme de la station de métro, et l’église. Le chevet de celle-ci et la tour basse qui la flanque à l’ouest, de pur style roman, sont admirables ; le reste a été remanié avec plus ou moins de bonheur au fil des siècles.

[5« Savy » se retrouve aussi dans la désignation d’une voie récemment percée à proximité du bord occidental du parc de Belleville : la rue de la Ferme-de-Savy, qui rappelle en même temps le territoire de Saint-Martin.

[6C’est à ce titre que les congrégations de Saint-Ladre (Lazare), Saint-Eloi et Saint-Laurent ainsi que le chapitre de l’église Saint-Merri (un joyau gothique du quartier actuel des Halles) prirent pied sur la butte tandis que la présence de Saint-Maur, Saint-Magloire ou Montmartre s’effaçait.

[7Les regards des Messiers et de la Roquette, campés au-dessous du niveau de la chaussée des Cascades, après la rue de Savies en allant vers Ménilmontant, contrôlaient deux de ces dérivations.

[8Un bail de 1281, conservé aux Archives nationales, cite un fermier nommé Lambert.

[9Ce point de curiosité a été signalé à notre attention par M. Denis Goguet, fidèle lecteur du site La Ville des gens. Qu’il en soit remercié.

[10En cela, Saint-Martin a pour ainsi dire devancé l’appel de la grande histoire. Rappelons en effet que la Révolution française confisquera, à Belleville comme ailleurs, presque toutes les propriétés terriennes des ordres religieux.

[11Faite de la consultation systématique des annuaires industriels et commerciaux Bottin-Didot aux Archives de Paris.

[12Usine Dynamic, 34, rue Piat

[13Ed. du Seuil, 1978…

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Réactions
par Bachelier Annik - le : 26 décembre 2016

Cour de la Métairie

Dans les années 1940-50 une de mes tantes travaillait comme ouvrière dans une petite usine de matériel électrique située rue des Pyrénées, proche de la rue de Belleville et appartenant à un certain monsieur de Beauvais. Auriez-vous un moyen de trouver quelques renseignements sur cette usine et notamment son adresse exacte. Merci

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Les sorties : mardi 26 septembre
Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet, 2001 Audrey Tautou, métro Abbesses, photogramme. Coll. Jean-Pierre Jeunet
S’il est un lieu qui résume à lui seul Paris, c’est bien Montmartre. Les écrivains et les peintres (...)
Cette chaine vidéo, destinée à tous les publics, est constituée d’enregistrements audio illustrés (...)
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http://www.des-gens.net/Faire-un-don
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