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J.-J. Rousseau passe mal les bornes à Oberkampf


Texte révisé au 27 juillet 2015

Commentaires en forme d’investigation policière sur les circonstances curieuses d’un accident dont Jean-Jacques Rousseau fut victime dans le bas pays de Ménilmontant en un lieu exactement déterminé qu’il ne serait pas vain d’indiquer.

D’après le récit (écrit sans doute en 1777) figurant dans la « deuxième promenade » des Rêveries d’un promeneur solitaire, premièrement publiées en 1782. Le présent texte est la réécriture d d’une version antérieure mise en ligne en avril 2015. Il tient beaucoup compte des observations et critiques que nous a adressées notre confrère Denis Goguet.


« Déposition » du sieur Rousseau, philosophe à la ville :
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Rousseau. Gravure non signée. Crédit : D.R.

« Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevards jusqu’à la rue du Chemin-Vert par laquelle je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et de là prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. […] Mon après-midi se passa dans ces paisibles méditations, et je m’en revenais très content de ma journée, quand au fort de ma rêverie j’en fus tiré par l’événement qui me reste à raconter. J’étais sur les six heures à la descente de Ménilmontant presque vis-à-vis du Galant Jardinier, quand, des personnes qui marchaient devant moi s’étant tout à coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s’élançant à toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas même le temps de retenir sa course ou de se détourner quand il m’aperçut. Je jugeai que le seul moyen que j’avais d’éviter d’être jeté par terre était de faire un grand saut si juste que le chien passât sous moi tandis que je serais en l’air. Cette idée plus prompte que l’éclair et que je n’eus le temps ni de raisonner ni d’exécuter fut la dernière avant mon accident. Je ne sentis ni le coup ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment où je revins a moi. Il était presque nuit quand je repris connaissance. Je me trouvai entre les bras de trois ou. quatre jeunes gens. Lei me racontèrent ce qui venait de m’arriver. Le chien danois n’ayant pu retenir son élan s’était précipité sur mes deux jambes et, me choquant de sa masse et de sa vitesse, m’avait fait tomber la tête en avant : la mâchoire supérieure portant tout le poids de mon corps avait frappé sur un pavé très raboteux, et la chute avait été d’autant plus violente qu’étant à la descente, ma tête avait donné plus bas que mes pieds.

« Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement et m’aurait passé sur le corps si le cocher n’eût à l’instant retenu ses chevaux. Voilà ce que j’appris par le récit de ceux qui m’avaient relevé et qui me soutenaient encore lorsque je revins à moi. L’état auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n’en pas faire ici la description. La nuit s’avançait. J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. Tout entier au moment présent je ne me souvenais de rien ; je n’avais nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venait de m’arriver ; je ne savais ni qui j’étais ni où j’étais ; je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquiétude. Je voyais couler mon sang comme j’aurais vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m’appartînt en aucune sorte. Je sentais dans tout mon être un calme ravissant auquel, chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l’activité des plaisirs connus.

« On me demanda où je demeurais ; il me fut impossible de le dire. Je demandai où j’étais, on me dit, à la Haute-Borne, c’était comme si l’on m’eût dit au mont Atlas. Il fallut demander successivement le pays, la ville et le quartier où je me trouvais. Encore cela ne put-il suffire pour me reconnaître ; il me fallut tout le trajet de là jusqu’au boulevard pour me rappeler ma demeure et mon nom. Un monsieur que je ne connaissais pas et qui eut la charité de m’accompagner quelque temps, apprenant que je demeurais si loin, me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me reconduire chez moi. Je marchais très bien, très légèrement sans sentir ni douleur ni blessure, quoique je crachasse toujours beaucoup de sang. Mais j’avais un frisson glacial qui faisait claquer d’une façon très incommode mes dents fracassées. Arrive au Temple, je pensai que puisque je marchais sans peine il valait mieux continuer ainsi ma route à pied que de m’exposer à périr de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demi-lieue qu’il y a du Temple à la rue Plâtrière, marchant sans peine évitant les embarras, les voitures, choisissant et suivant mon chemin tout aussi bien que j’aurais pu faire en pleine santé. J’arrive, j’ouvre le secret qu’on a fait mettre à la porte de la rue, je monte l’escalier dans l’obscurité et j’entre enfin chez moi sans autre accident que ma chute et ses suites, dont je ne m’apercevais pas même encore alors. Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que j’étais plus maltraité que je ne pensais. »


Avant d’entrer en matière, un petit salut s’impose : 64 ans, l’âge qu’avait Rousseau en 1776, n’est certes pas très avancé dans la vieillesse mais le philosophe avait quand même perdu depuis quelques printemps ses jambes de jeune homme. Dans ces conditions, réaliser une promenade pédestre de quelque quinze kilomètres — selon le trajet que le récit reproduit ci-avant décrit, c’est-à-dire au travers d’un paysage montueux — dans un seul après-midi constitue une performance physique tout à fait respectable. D’autant plus que la partie entière de retour de randonnée entre le bas Ménilmontant et la demeure parisienne du philosophe, à la rue Plâtrière (Jean-Jacques-Rousseau aujourd’hui), près de notre forum des Halles, a été accomplie par un homme fortement commotionné.



Analyse du récit fragment par fragment et interprétations sur l’emplacement exact dudit établissement le Galant Jardinier par le citoyen Maxime Braquet.

Après avoir herborisé sur les hauteurs de Ménilmontant puis à Charonne, Rousseau prend le chemin de retour vers son domicile, au cœur de la capitale. Il pratique, nous dit-il, la « descente de Ménilmontant ». Ce que l’écrivain désignait de la sorte est très probablement le long chemin tout en dénivellation qui relie le hameau de Ménilmontant (historiquement perché entre ces limites qui deviendraient nos rues Pelleport et du Retrait) au mail parisien bordé de théâtres qu’on appellerait boulevard du Crime à la Restauration. Le philosophe ne précise pas à quelle hauteur de son parcours de rentrée il rejoignit cette « descente de Ménilmontant » : à la croisée avec les jointures de champs préfigurant nos modernes rues Sorbier ? des Amandiers ? ou, plus bas encore, à la hauteur de ce que sont de nos jours les boulevards de Belleville et de Ménilmontant, inexistants en 1776, comme on sait. Quoi qu’il en soit, le promeneur solitaire cheminait sur ladite descente qui prolongeait sa pente vers Paris en traversant l’axe de la moderne rue Saint-Maur — laquelle, glissons cela en passant, représente un segment de l’antique route reliant les abbayes de Saint-Denis et de Saint-Maur-des-Fossés.

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En 2015, la « descente de Ménilmontant » dans le sens de la montée, vue du carrefour Saint-Maur/Oberkampf. Sur la gauche, on discerne le Café-Charbon. Crédit : DR.


« presque vis-à-vis du Galant Jardinier  ».

Il s’agit manifestement de l’enseigne d’un établissement commercial dont l’activité, cependant, ne nous est pas désignée par Rousseau. La plupart des commentateurs des Promenades pensent qu’il s’agit d’un cabaret ; c’est fort possible [1] mais point assuré. Il pouvait tout aussi bien être question d’un commerce de jardinage ou d’une pépinière. Faisons par ailleurs l’observation que Rousseau n’avait sans doute pas pris note de la proximité dudit Galant au moment de son choc avec le chien. Il était absorbé par ses pensées ambulatoires et c’est d’ailleurs pourquoi l’accrochage avec le danois, non anticipé, fut si dur.

« quand des personnes qui marchaient devant moi, s’étant tout à coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s’élançant à toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas même le tems de retenir sa course ou de se détourner quand il m’aperçut. »

Le chien, donc, montait, suivi d’un attelage, et Rousseau descendait.

« Je ne sentis ni le coup ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment où je revins à moi. Il était presque nuit quand je repris connaissance. »

Rousseau, qui a attaqué la « descente » au soir d’un après-midi de fin octobre, quand la lumière du jour décline déjà assez vite, a donc recouvré la conscience une bonne demi-heure après l’évanouissement.

« Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens »

Ces « jeunes gens », peut-on imaginer, étaient les personnes qui « marchaient devant Rousseau », entre lui et le chien. Lui apportèrent-elles secours à même la chaussée ou bien portèrent-elles son corps inanimé dans une maison ? le Galant Jardinier, par exemple ? Le récit rousseauien nous laisse libres d’interpréter comme l’on veut. Le cocher du carrosse figurait sans doute aussi au nombre des secouristes car il n’est guère pensable que ce domestique soit resté perché au poste de conduite de l’attelage sans s’inquiéter de la santé du blessé. Y avait-il en outre un voyageur dans la voiture ? Et lui aussi ne serait-il pas descendu de son habitacle ? le contraire échapperait encore plus au pensable et friserait le délit de fuite. Le philosophe, cependant, ne dit rien sur tout ça, écrivant seulement :

« Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement, et m’aurait passé dessus si le cocher n’eut à l’instant retenu ses chevaux. »

Soit mais à qui, alors, appartenait le carrosse ? Forcément, en ces temps de l’Ancien Régime, à quelqu’un d’un rang plutôt élevé dans la société. L’auteur des Promenades tait son nom dans ce livre — et l’on se demande pourquoi — mais le révèle à un ami intime, le journaliste Olivier de Corancez, qui, au matin du lendemain du jour de l’accident, rendit visite à l’infortuné Jean-Jacques, alité et bien amoché, de la bouche duquel il reçut la narration des faits de la veille [2]. Le maître du carrosse, du chien et du cocher était donc, selon l’aveu même de Rousseau, Michel-Etienne Le Peletier de Saint-Fargeau, très haut magistrat de la Couronne et par ailleurs seigneur de Ménilmontant [3]. Il avait un château familial dans cette localité et c’est cette riche demeure de campagne-là qu’un autre journaliste, Louis-François Métra, qui, racontant à son tour, le 23 novembre suivant, la mésaventure de Jean-Jacques — dont le bruit circula assez vite —, appelle la « petite maison » où monsieur de Saint-Fargeau aurait passé la journée du 24 octobre 1776 en compagnie de sa maîtresse [4]. Rentrant à Paris en son carrosse, il aurait croisé l’herborisateur dans les circonstances fâcheuses que l’on sait maintenant.

Visiblement, il y a une contradiction avec le récit du philosophe, relayé par Corancez, qui, on l’a vu, présente le carrosse montant, et non descendant, la cote de Ménilmontant, c’est-à-dire dans le sens de la grimpée vers le château. Dans la relation de Métra, d’autres éléments méritent une égale circonspection même s’ils ne revêtent pas le même degré de fantaisie flagrante que l’on retrouve sous la plume de maints gazettiers de 1776 à propos de la fameuse collision canino-rousseauienne. Pour Métra, par exemple, l’évènement se déroula en quasi-rase campagne, presque sans témoins, laissant seul abandonné à terre le malheureux auteur des Confessions. Le chroniqueur écrit : « Telle eût été la fin de ce grand homme, si un paysan qui passait par hasard ne l’eût aperçu dans cet état et n’eût l’humanité de chercher du secours à une maison encore très éloignée. » Il relate aussi, information d’une importance indéniable quoique peu vérifiable, que « le maître du carrosse [Le Peletier], ayant par hasard appris quel était l’homme que son chien avait maltraité, a envoyé faire des excuses au philosophe et demander de ses nouvelles. ‘’Dites à votre maître, a répondu Jean-Jacques au valet de chambre, que je suis mieux, que je le remercie de ses offres, et ne lui demander qu’une chose, la suppression d’un chien inutile et dangereux.’’ » (Corancez rapporte le contraire à propos du chien.)

Passons. Ce sont les secouristes qui apprennent à Rousseau ce qui lui est arrivé après le heurt avec le danois — y compris, de toute probabilité, l’appartenance du carrosse à M. Le Peletier ; le philosophe, sur le moment de son réveil, choqué, sonné, à moitié amnésique, n’avait en outre conservé aucune idée, sans doute, de ce qui précéda : l’évènement.

« Voilà ce que j’appris par le récit de ceux qui m’avaient relevé, et qui me soutenaient encore lorsque je revins à moi. L’état auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n’en pas faire ici la description. […] On me demanda où je demeurais ; il me fut impossible de le dire. Je demandai où j’étais ; on me dit, à la haute borne ; c’était comme si l’on m’eût dit au mont Atlas. Il fallut demander successivement le pays, la ville & le quartier où je me trouvois. Encore cela ne put-il suffire pour me reconnaître ; il me fallut tout le trajet de-là jusqu’au boulevard pour me rappeler ma demeure et mon nom. »

La Haute-Borne : eh bien, voilà, nous sommes enfin assez exactement renseignés sur le théâtre de l’accident. La rédaction des Promenades prête à penser que Jean-Jacques n’avait pas connu l’endroit auparavant, qu’il le découvrait pour la douloureuse occasion ; il y passait pour la première fois. Mais le lieu ainsi dit est bien populairement connu, marqué comme tel sur plusieurs cartes du XVIIIe siècle : le plan de Roussel (1730) ; celui de Bernard-Antoine Jaillot (1762) et enfin celui de Jean-Baptiste Jaillot mis à l’impression juste un an avant l’aventure de Rousseau [5] : il s’agit du carrefour de nos modernes rues Oberkampf et Saint-Maur. Sur les deux derniers plans, le dessinateur a de plus figuré par le tracé d’un carré ce qui pourrait être la haute borne elle-même, l’objet éponyme de la croisée de voies en question.

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Détail du plan de Jean-Baptiste Renou dit Jaillot (1775) : le carrefour de la Haute-Borne (l’édifice éponyme est colorisé en rouge par nos soins). La rue que le cartographe nomme « Blanche » correspond à notre rue Saint-Maur ; la « rue de la Roulette » est le nom que porta autrefois, un temps, notre rue Oberkampf. Dans le cadran en bas et à droite, on discerne la silhouette de moulins : c’est dans leur parage direct qu’aurait pu se situer le Galant Jardinier. Crédit : BNF, C&P, GE A1370, et Gallica.


JPEG - 117.5 koQu’est-ce que cela pouvait être ? Très certainement une antique pierre levée, le vestige d’un mégalithe préceltique voire néolithique. Des « hautes bornes », souvent désignées par erreur menhirs, il en subsiste des dizaines en France aujourd’hui, protégées au titre des Monuments, comme celle de Fontaines-sur-Marne ((Haute-Marne) dont la photo est insérée ci-contre.

La nôtre, si nous pouvons parler ainsi, de haute borne a disparu totalement de la circulation, renversée, sans doute, et réduite en poussière dans un galop de l’urbanisation du quartier au début du XIXe siècle. N’aurait-on pas mieux fait de s’en servir afin d’écouter la suggestion qu’exprimait en 1789 Antoine de Barruel-Beauvert, premier biographe du Genevois [6], en se référant au croisement routier : « Si quelque jour l’on élève un monument à Jean-Jacques Rousseau, ce sera là, j’en ai exprès marqué la place » ? Avant sa déchéance, notre haute borne avait dû servir au bornage de champs. Pour ce même usage, il y eut apparemment nombre de bornes, mais plus basses, dans le pays bellevillois occidental ; d’où notre rue des Trois-Bornes, par exemple. En 1775, elle marquait peut-être, c’est à vérifier, l’endroit du bureau d’octroi de la Ferme-Générale, une barrière mobile, montée sur roues : d’où le nom de rue de la Roulette que porta à cette époque le segment du chemin de Ménilmontant entre les rues de Popincourt — dite la Folie-Méricourt à cet endroit de nos jours — et le carrefour Saint-Maur.

Revenons au Galant Jardinier qui, soit dit en passant figure sans aucun commentaire dans le récit de Corancez.et n’est pas du tout présent dans celui de Métra. Barruel-Beauvert le mentionne aussi, certes, mais en tant qu’appellation de quartier (le biographe ignore manifestement l’usage du toponyme Haute-Borne) et non établissement commercial. Le narrateur Rousseau est finalement le seul à parler de la Haute-Borne. Et c’est déjà une excellente localisation sur l’axe qu’il appelle « descente de Ménilmontant », fort étiré.

Si l’on a ensuite le besoin de situer le Galant jardinier par rapport à la Haute-Borne et en même temps de déterminer assez précisément le point de l’embrassade brutale de l’écrivain et du danois, il faut alors se livrer à un jeu d’hypothèses à partir du récit de ce bon Jean-Jacques (le plus complet et fiable). Il y a deux grands cas de figures selon que la rencontre eut lieu avant ou après le franchissement de la barrière de douane par l’écrivain — et tout en admettant que le poste d’octroi se tenait en effet au carrefour Saint-Maur/Oberkampf en 1776. Si ce fut avant, on doit imaginer quelques dizaines de mètres au moins entre la barrière flottante et le Galant — vis-à-vis duquel l’excellent Jean-Jacques avait « presque » mené ses pas — car le chien, dont la course a nécessairement été stoppée — ralentie en tout cas — par le passage de l’octroi, avait besoin d’une vraie reprise d’élan pour commotionner si grandement Rousseau quand il le rejoignit après avoir dépassé le Galant. Au minimum, ce dernier s’ouvrait donc, dans cette conjecture, plus ou moins à la hauteur de notre villa Gaudelet. Si le choc se fit au contraire après que Rousseau eut franchi la barrière, il est plus difficile d’évaluer les écarts puisque, en cette situation, rien n’entravait la course parfaitement lancée du chien si ce n’est l’obstacle même du promeneur : le Galant Jardinier pouvait alors se trouver à quelques pas en aval de la douane, soit à la hauteur des présents n°88 ou 86 de la rue Oberkampf, ou bien beaucoup plus bas, à une distance indéterminable mais sensiblement étendue au-delà de notre avenue de la République. Dans les deux hypothèses, ce qui limite en vérité l’évaluation de l’éloignement maximal, c’est le bon sens : passé un certain métrage, la référence d’un endroit donné à un lieudit, la Haute-Borne en l’occurrence, n’a plus de sens pratique ; raisonnablement, il faut au final réduire la zone d’implantation probable du Galant à l’espace entre l’actuelle rue Crespin-du-Gast et le carrefour de la rue Oberkampf avec nos avenues Parmentier et de la République.

Peut-on vraiment trancher entre les deux hypothèses ? Notre confrère historien Denis Goguet le croit, qui, au terme d’une longue investigation, échevelée mais rigoureuse, dans les archives du XVIIIe siècle (notamment les annonces de vente de terrains et les actes notariés), se sent assuré d’affirmer— non sans de bons arguments — que le Galant Jardinier, qui serait bel et bien un cabaret, suspendait son enseigne à la hauteur des n° 80 et 82 de notre actuelle rue Oberkampf, tout près de l’avenue de la République, laquelle, est-il besoin de le rappeler ? n’était pas encore tracée et encore moins nommée ainsi à l’époque anté-révolutionnaire de la mémorable promenade de M. Rousseau. M. Goguet devrait prochainement publier son minutieux travail au sein de la collection « Classiques » de l’éditeur Garnier, sous le titre : L’Accident de Ménilmontant.


Maxime Braquet
18 mai 2015



Toute utilisation en dehors du cadre privé ou scolaire doit faire l’objet d’une demande auprès de l’association la Ville des Gens : info chez des-gens.net ou de M. Braquet : bramax2013 chez hotmail.fr

Notes :

[1Plusieurs chroniqueurs des plaisirs parisiens du XIXe siècle n’évoquent-ils pas un cabaret de ce nom sis aux 31-35 de notre rue de Ménilmontant dans les années 1820-1840 (voir Maxime Braquet, Ménilmontant en goguettes. A l’aube du mouvement ouvrier, bulletin n° 38, 4e tr. 2007, de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement) ? Il n’est pas totalement fou d’imaginer que les deux maisons sont en réalité la même qui aurait changé d’adresse, après 1787, en traversant la barrière d’octroi pour échapper à la taxation parisienne du vin et des denrées.

[2Gazettier au Journal de Paris, Olivier de Corancez (ou Corancey) a rassemblé ses articles sur Rousseau dans un tiré-à-part opportunément titré De Rousseau de cet organe de presse en 1797. Lire la narration de l’accident sur BNF Gallica, pp. 22 et 23.

[3Michel Étienne Le Peletier de Saint Fargeau — le président Le Peletier, comme on disait, sous-entendant : de la chambre des Vacations —, quatrième titulaire de la seigneurie de Ménilmontant depuis l’ancêtre Michel Le Peletier de Souzy. Louis Michel, fils du précédent et donc cinquième maillon de cette dynastie familiale à la noblesse toute de robe, sera ce fameux révolutionnaire conventionnel assassiné en 1793. Les Le Peletier n’eurent pas de liens spéciaux avec Rousseau.

[4Métra éditait en Allemagne l’hebdomadaire Correspondance secrète et littéraire, diffusé ensuite clandestinement en France. La collection de la parution est accessible à la BNF par Gallica.

[5Voir à l’écran d’ordinateur ces plans sur BNF Gallica et d’autres sites Web relevant du ministère de la Culture. Pour une lecture « papier », voir à la Bibliothèque historique de la Ville de Pais.

[6Vie de Jean-Jacques Rousseau, Londres, 1789. L’évènement qui nous intéresse est rapporté aux pages 365 et suivantes de l’exemplaire à la BNF Gallica.

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Réactions
par Adrien - le : 23 mai 2015

J.-J. Rousseau passe les bornes à Oberkampf

Bonjour,

Je confirme, le Galant jardinier était un cabaret ou plus précisément une ginguette située au niveau de la barrière de Menilmontant.
Je cite "Le galant jardinier nous a semblé une des plus remarquables (ginguette), avec un salon de six cent couverts, un jardin champêtre sur le derrière de la maison, et plusieurs cabinets de sociétés. On danse presque tous les jours au Galant jardinier. Quelques officiers de garnison de Paris, des ouvriers du quartier, quelques grisettes, en petit nombre il est vrai, constituent la société de ce bal." (Par M.R 1830)
Le lieu existait donc encore 50 ans après l’accident de Rousseau.
Quant au déroulement de l’événement, je pense que l’accident s’est produit dans l’actuelle rue de Ménilmontant avant le passage du boulevard de Belleville (pourquoi le bureau d’octroi aurait été situé au carrefour de Saint-Maur et Oberkampf si la barrière était boulevard de Belleville ?) et que des inconnus ont porté Rousseau quelques dizaines de mètres plus bas au niveau de la Haute Borne (pour une raison que j’ignore).

Répondre à Adrien

le : 28 mai 2015 par Salvatore en réponse à Adrien

J.-J. Rousseau passe les bornes à Oberkampf

Bonjour et Merci pour votre contribution, nous transmettons à l’auteur qui ne manquera pas de vous répondre.

Bien cordialement.

S. Ursini - La Ville des Gens

par Maxime Braquet - le : 11 juin 2015

J.-J. Rousseau passe les bornes à Oberkampf

Tout d’abord, laissez-moi vous dire le plaisir que j’ai à vous répondre, cher Adrien, car je publie mes articles pour le dessein qu’ils suscitent un dialogue avec les lecteurs.
M. R***, l’auteur discret que vous citez (et que certains auteurs "dix-neuviémistes" identifient à Edouard Eliçagaray), fait partie des chroniqueurs que je signale à la note n° 1 de mon article : "Plusieurs chroniqueurs des plaisirs parisiens du XIXe siècle n’évoquent-ils pas un cabaret de ce nom sis aux 31-35 de notre rue de Ménilmontant dans les années 1820-1840 (voir Maxime Braquet, ’’Ménilmontant en goguettes. A l’aube du mouvement ouvrier’’, bulletin n° 38, 4e tr. 2007, de l’Association d’histoire et d’archéologie du 20e arrondissement) ?" M. R*** publie son ouvrage : "Promenades à tous les bals de Paris, barrières et guinguetttes…"en 1830, comme vous le savez. La rue de Ménilmontant en question est à cette date le premier segment de la route montant vers le hameau bellevillois éponyme, sur les hauteurs, après le franchissement de la barrière d’octroi opportunément appelée de Ménilmontant. Elle constituait l’une des ouvertures du fameux mur des Fermiers-Généraux qui, dès 1787, a marqué de fait la frontière de Paris et qui, dans la partie de la capitale qui nous intéresse, courrait le long de nos boulevards de Ménilmontant, de Belleville et de la Villette : le trajet de la ligne 2 de notre métro, quoi.
Avant la construction de cette muraille en dur, la Ferme-Générale, compagnie privée et privilégiée, fondée en 1726 et "intéressée aux affaires du roi" — en l’occurrence, à remplir les caisses royales d’un impôt indirect l’octroi —, marqua la limite douanière par des bureaux-guichets roulants qu’elle remonta progressivement sur les bords de la cuvette parisienne tout au long du XVIIIe siècle. Le Galant Jardinier de Rousseau (et dont l’historien Denis Goguet a récemment établi qu’il s’agissait bien d’un cabaret), en 1776, se trouvait dans les parages de l’une de ces barrières flottantes, parages que plusieurs cartographes nomment sur leurs documents Haute-Borne, à la croisée de nos rues modernes de Saint-Maur et Oberkampf.
Comme je l’écris également dans ma note : "Il n’est pas totalement fou d’imaginer que les deux maisons sont en réalité la même qui aurait changé d’adresse, après 1787, en traversant la barrière d’octroi pour échapper à la taxation parisienne du vin et des denrées." Cela n’a pas été le seul cas du genre.
Voilà, cher Adrien.
Au plaisir de vous relire.
Maxime Braquet

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