Maurice JUNCKER - Récit de la libération de Paris (5)

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Vive le son du canon ! Paris 19ème, le 27 août 1944


Exp : JUNCKER, 105 rue Manin, Paris XIX
 
À Madame Garret
5 boulevard de la République
RIOM - Puy de Dôme -
 
À Madame et au Commandant Georges Collignon, en toute affection.
Lire le récit de la journée du 25 août : Vive le son du canon - Partie 4

Paris, le 27 août 1944

Dès le réveil, nous recueillons des renseignements sur le bombardement de la nuit.

Une bombe est tombée rue de la Mouzaïa, en face de l’Église. Un immeuble est complètement à plat. L’Hôpital Bichat aurait été atteint. Voilà bien un objectif militaire, les seuls que touchent les allemands comme chacun sait. La veille pourtant je n’y avais remarqué ni dépôt d’armes ou de munitions, ni rassemblement de troupes. Rien que la délégation venue voir les blessés. J’ai de bonnes raisons pour penser qu’elle n’y avait pas établi son quartier général.

Je suis à nouveau inquiet pour mon frère. Je téléphone. L’hôpital ne répond pas. Je m’adresse au Commissariat de Police. J’ai confirmation du bombardement de l’hôpital. Pas de victimes parmi les hospitalisés. Seul le pavillon du personnel a été touché. J’ai appris par la suite que 17 infirmières ont été tuées ou blessées plus ou moins grièvement.

Les nouvelles locales m’imposent des obligations. Je suis pour l’arrondissement le délégué d’une association professionnelle d’entraide. Un de mes administrés habite non loin de la rue de la Mouzaïa. Il me faut aller m’informer de son sort. André et Béatrix m’accompagnent. Nous assistons à des spectacles navrants.

Rue de la Mouzaïa, l’immeuble dont on m’a parlé, strictement n’est plus qu’un amas informe de plâtras. Une équipe de travailleurs s’efforce de déblayer. Nous voyons difficilement. D’une part un barrage de sécurité nous tient assez loin. La foule qui se presse à sa hauteur, d’autre part, fait écran. Nous nous rendons compte malgré cela qu’on vient de mettre quelque chose dans une malle d’osier retrouvée sous les décombres. On la transporte dans le préau d’une école de fille, celle là même que dirigea Mère Grand. Les porteurs ont du mal à se frayer un passage sans le concours de peuple. On murmure qu’ils sont chargés de débris humains. Je ne sais s’il s’agit bien des restes d’un être physique. Mais que cela soit ou non, ce sont bien des débris humains qui s’en vont : souvenir disparu, espérance perdue, fruit d’un effort devenu vain.et dont la destruction condamne toute une vie.

Toujours l’injustice du sort. La solidarité des Hommes, même collective, même permanente ne peut la réparer complètement. Et cette injustice se multiplie. Derrière l’immeuble effondré, dans un passage discret, d’autres pavillons se cachaient qui partagent la même disgrâce. D’autres ne sont que partiellement détruits. Tout à l’entour les fenêtres des maisons d’habitation, celle de l’Église et de l’École sont arrachées.

Il nous semble apercevoir plus loin, vers la rue Arthur Rozier d’autres sinistres. C’est, hélas, une réalité. Là les immeubles plus importants ont mieux résisté. Ils n’en sont pas moins crevés et branlants. En raison du danger, leurs abords sont interdits. Seuls les habitants sont autorisés à y tenter quelques sauvetages. Ce sont de petites gens. Ils ont le plus pressant besoin de leurs vêtements, de leur literie, de leurs articles de ménage, toute leur fortune. Ils empilent leur pitoyable et émouvant trésor sur des civières improvisées, sur des brouettes ou des voitures à bras empruntées. Ici un tableau naïf, là une cage où sautille l’oiseau familier dont ils aiment le chant, un tapis usé, un carillon acheté récemment.

Tout se passe en silence, sans cri, sans scène de désespoir. Paris durant l’occupation a été à dure école. Magnifique, il a appris à mépriser l’adversité. Il a vécu uniquement pour l’heure de la libération. Elle est là. Il n’est pas insensible au reste mais il ne voudrait pour rien au monde qu’elle fut accueillie dans la défaillance. Paris, sceptique et blagueur, Paris amis des plaisirs sait quand il convient être stoïque.

Dans nos pérégrinations, nous avons rencontré des Américains, des soldats de Leclerc. Nous n’avons vu aucune formation de ces armées. Elles ont cependant défilé ce matin aux Champs Elysées. Chaque arrondissement sera autorisé à bénéficier de la même faveur.


Dans notre égoïsme, l’idée ne nous vient pas qu’elles auraient mieux à faire, qu’il n’est pas indispensable de sacrifier du repos à notre désir. Je ne suis pas plus raisonnable que les autres.

Sitôt le déjeuner terminé, je pars avec ma famille voir la parade. A petits pas, en attendant le défilé, nous déambulons sur les principales artères, sur celles qui sont dignes de lui, notamment l’avenue Jean Jaurès et la rue de Flandre. Pour tromper l’attente, nous cherchons les traces de la bataille. Nulle part de dégâts importants, même à proximité des plus fortes barricades. Rien que des vitres perforées ou brisées, des murs griffés, des pavés égratignés par la mitraille. De ci de là, un arbre est coupé par un obus, un candélabre ou un édicule est détruit. Rue Simon Bolivar, l’angle d’un balcon s’est trouvé mal. Rue Petit, un obus de petit calibre, ouvrant une brèche ronde dans un mur, s’est introduit dans une chambre, à l’étage. Nous sommes loin des visions titanesques popularisées par le Cinéma et la Presse. Et pourtant des hommes se sont battus là, avec acharnement, certains jusqu’à la mort.

L’oncle Georges, en sa qualité d’artilleur, rouvrirait l’ouvrage saboté. Si ses (illisible) n’avaient mieux fait durant l’autre guerre, malgré sa bienveillance, il aurait eu une furieuse envie de les boucler.

La surprise où je suis doit être celle de bien des gens. Paris a connu bien des heures insurrectionnelles et ses barricades sont restées fameuses. Temps romantiques temps révolus, disait-on. Notre réalisme admettait difficilement que de telles défenses puissent tenir contre les armes modernes. Elles ont tenu. Et l’armement moderne sur ces champs de bataille étroits n’a pas primé le courage.

Les barricades se sont ouvertes. Elles n’ont plus une allure guerrière. Elles semblent autant de succursales d’un marché à la brocante : vieilles carrosseries, vieux ressorts de fauteuils, vieux lits cages, vieilles chaises boiteuses, vieilles armoires sans fond, vieilles tables branlantes. Tout un échantillonnage rouillé, sali, piteux. Pauvres barricades, elles ne font pas penser à la révolution farouche, pas même à la garde nationale jouant aux soldats. Elles sont pacifiques et ridicules. Elles sont le dépotoir de toutes les inutilités encombrantes.

Est-ce pour cette raison que les Américains non plus que les troupes de l’armée Leclerc se refusent à paraître ? Invisibles, elles l’ont été durant l’après-midi, invisibles elles resteront l’après dîner.

La promenade n’était pas de tout repos, surtout à la nuit. Déjà le Général de Gaulle en avait fait l’épreuve. Si l’émotion n’a pas été plus profonde, c’est que Paris est habitué à ces coups de feu isolés. Ils sont tirés au hasard. Pour tuer peut être, mais surtout pour énerver l’opinion. Qui les tire ? Des allemands cachés ou ce qui est plus odieux des collaborateurs et des légionnaires. Il est difficile de repérer les tireurs. Ils opèrent des étages supérieurs des immeubles et se déplacent après chaque exploit. Le public les connaît sous le vocable de « tireurs des toits » ou encore de « paco ». Ce mot nous vient d’Espagne, car le système n’est pas nouveau. Il a vu le jour outre Pyrénées, pendant la guerre civile. « pac » fait le coup dans le silence de la nuit. Paco disaient nos amis espagnols.

Le parisien qui en a vu d’autres durant cette semaine glorieuse se moque éperdument des « pacos ». Il ne s’y intéresse que pour désirer leur arrestation et leur exécution immédiate.

Décidément, nous n’aurons vu par ici ni les troupes américaines ni les troupes coloniales. Et demain Paris qui aura cessé de se battre se remettra au travail, dans la mesure où le permettra l’état de l’industrie et du commerce. Les syndicats ouvriers pour favoriser la bataille avaient proclamé la grève générale. Elle a été, sauf pour les services publics autorisés, strictement observée. L’ordre de reprise du travail vient d’être donné. Avec la même discipline, ils reprendront leur quotidien labeur. Paris est unanime. Il a le même cœur, il a la même âme.


Maurice JUNCKER

Lire le récit de la journée du 3 septembre : Vive le son du canon - Partie 6
Lire le récit depuis la journée du 22 août : Vive le son du canon - Partie 1
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