Maurice JUNCKER - Récit de la libération de Paris (3)

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Vive le son du canon ! Paris 19ème, le 24 août 1944


Exp : JUNCKER, 105 rue Manin, Paris XIX
 
À Madame Garret
5 boulevard de la République
RIOM - Puy de Dôme -
 
À Madame et au Commandant Georges Collignon, en toute affection.
Lire le récit de la journée du 23 août : Vive le son du canon - Partie 2

Jeudi 24 août 1944

Cette fois l’action est engagée à fond. Le canon, presque sans arrêt fait entendre sa grande voix. Elle est toute proche. Vers l’avenue Jaurès, elle couvre parfois le bruit exaspérant des mitrailleuses. On ne voit rien de chez moi, mais on suppose qu’il donne contre les barricades. ON apprend qu’il en est surgit un peu partout. Il y en a notamment dans l’avenue et dans la rue de Flandre. Elles commandent les routes de Meaux et de Senlis. Sur le boulevard Sérurier, elles coupent les boulevards de ceinture.

Devant ma maison, on s’affaire pour transformer en barricades l’abatis d’arbres. Les deux grands troncs son rapprochés et superposés. Les branches maîtresses sont engagées dans des barrières de bois formées de gros madriers et disposés en croix. Celles ci sont assemblées par des croisillons cloués à grands coups de marteau. A voir l’aisance avec laquelle s’enfoncent les énormes clous de charpentier, on sent que les gars de métier ([illisible] nent).

Le charcutier voisin sort de vieux tonneaux de choucroute de sa cave et les roule vers la défense qui prend figure. Il se souvient, sans doute, de quelque estampe romantique. Il ne doute pas qu’une barricade doit nécessairement comporter des tonneaux emplis de pavés. Le revêtement de la chaussée sera cependant respecté, ici du moins.

La veille, les combattants avaient fait ranger en tas sur le trottoir les sacs de sable qu’en 1939 une défense passive prévoyante avait emmagasiné dans les étages supérieurs des immeubles à titre de protection éventuelle contre les bombes incendiaires. Dans le mien, ils étaient plus rares. Aux temps où les emballages pour le ravitaillement individuel était recherchés, ils avaient servi à des fins moins héroïques, mais plus directement utilitaires. Quant au sable même… autant en emporte le vent.

Il y a lieu de croire que le vent a été aidé par quelques autres forces. J’ai pu constater que le sable de la défense passive n’était pas de toute première qualité. Il n’était qu’un méchant gravier, presque des petits cailloux. J’en peux donner mon témoignage pour m’en être personnellement assuré. Répondant à l’appel, j’avais chargé un sac sur mon épaule et je le descendais péniblement. Le lien de fermeture brusquement s’est rompu. Et le contenu fuyait, fuyait comme peut fuir du sable ou même de petits cailloux. Avec mes mains, avant de songer à utiliser balais et pelle à ordure, j’ai fait réintégrer le fugitif.

Les sacs de sable mis en tas la veille passent maintenant de mains en mains jusqu’au pied de la barricade. La jeunesse du quartier fait la chaîne. Le gavroche de 1944 ressemble à ses aïeux. L’hérédité affirme sa loi. Le travail se poursuit dans toutes les règles de l’art. Des créneaux sont aménagés. C’est un véritable ouvrage militaire.

Une chicane nous prive du spectacle amusant de l’abatis des arbres. Plus de femmes jeunes et vieilles à cheval sur les troncs pour les franchir maladroitement. Plus de cyclistes portant leur machine à bout de bras, prenant les rayons des roues dans les petites branches et sacrant parce qu’ils n’arrivent pas à se dégager. La chicane laisse passer facilement bien qu’au ralenti. Les motocyclistes de la croix rouge ou les F.F.I. sont moins prudents, ils foncent en crochets inquiétants.

Voici une gamine insupportable. Elle prend un champ de bataille pour une cour d’école et y joue. Elle est happée par une motocyclette et rudement jetée à terre. La mère pousse un cri de terreur mais ne bouge pas. La Grand ’Mère ne dit rien mais emporte dans ses bras l’enfant à la pharmacie. Heureusement il y a plus de peur que de mal. Cela n’empêche pas un spectateur de vitupérer les fous qui circulent à toute allure. Il imagine que ces fous se promènent et font de la vitesse par snobisme. Il estime naturel que des parents laissent une enfant s’égarer dans la bagarre.

Le jeune chat qui hier jouait follement dans l’abatis paraît avoir mieux compris. Il prend des précautions et s’aventure avec prudence.

Tout n’est pas à la gravité. Le comique, le burlesque même a conservé ses droits. Parmi les gens s’évertuant à la construction de la barricade, s’est glissée une vieille mégère. Elle est concierge de son état et hargneuse de son caractère. Hier encore, elle manifestait de l’indulgence pour les allemands. Elle tenait les vainqueurs pour des gens corrects. Aujourd’hui ses locataires s’en vengent. Sur son passage, ils affirment bien haut que les temps sont révolus où les collaborateurs, tous les collaborateurs, vont être pendus. La vieille est plus jaune que de coutume. Elle glisse des propos avantageux aux américains. Nul ne paraît l’entendre. La menace terrible la poursuit. Elle se lamente du peu de prix accordé à un « repentir sincère ». Ils seront tous pendus répond la clameur publique. La vieille n’est plus jaune de teint. Elle est verte. Soudain, elle a une inspiration admirable. Elle va se racheter par une bonne œuvre. Elle s’arme d’un balai et avec une vigueur qu’on ne pouvait attendre de ses années, elle pousse sur la chaussée les feuilles flétries des arbres abattus. Elle nettoie le parterre de la barricade. Les rires goguenards la laissent indifférente. Elle s’efforce de démontrer que le ridicule ne tuant plus en France, rien ne peut l’atteindre. Elle a conscience de n’être pas seulement le pêcheur qui se repend, elle est encore le pêcheur qui s’est racheté. Qu’il lui soit pardonné.

La belle barricade ne servira pas, au contraire de tant d’autres. Comme chacun à l’entour, elle attend.

La canonnade ne cesse de se rapprocher et de s’intensifier. Vers l’Ouest, le bruit est infernal. Ce sont les échos du combat sévère engagé place de la République. Nul ne sait rien de précis. On imagine quelle doit être la lutte. Les Allemands occupent la caserne du Prince Eugène et les grands bâtiments de l’Hôtel Moderne. Ils ont aménagé des souterrains. Les rues avoisinantes sont commandées par des blockhaus servant tout à la fois de chambres d’aération, d’observation et d’abris pour les mitrailleuses. Des chevaux de frise en rendent difficile l’approche. La besogne des nôtres, mal armés, doit être rude et meurtrière. Vers le sud, une formidable explosion se fait entendre suivie d’autres. Le ciel rougeoie obscurci bientôt par de lourdes et hautes colonnes de fumée. On assure que le Château de Vincennes vient de sauter.

Ce serait terrifiant si des nouvelles venues on ne sait comment mais se confirmant les unes les autres ne permettaient d’espérer que la bataille est gagnée. Victoire à la République, victoire à l’Hôtel de Ville, victoire à la Cité, à St Michel, à l’Étoile, victoire partout. Les F.F.I. locaux arrivent un peu las, mais rayonnants. Ils ont pris toute une cargaison de fanions allemands, rouges avec en exergue un carré blanc sur lequel se détache la croix gammée. Chacun en veut avoir. Il nous en échoit un. Déjà l’utilisation en a été trouvée. Les carrés blancs sont détachés et alimentent des feux de joie. Quand aux rouges fanions, il sera facile d’en faire des drapeaux russes. Il suffira de les orner d’une faucille et d’un marteau. Bientôt, ils flotteront allègrement dans Paris libéré.

Et le Paris qui ne combat pas, confiant s’endort bientôt bercé par les derniers échos de la lutte.


Maurice JUNCKER

Lire le récit de la journée du 25 août : Vive le son du canon - Partie 4
Lire le récit depuis la journée du 22 août : Vive le son du canon - Partie 1
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